humani nil a me alienum puto

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mardi 25 novembre 2014

555ème semaine

Avec des semaines hyper remplies (notamment de cours en école : je donne officiellement plus de cours dans le supérieur qu'un maître de conférence...), me voilà qui poste d'un seul coup des billets écrits hors ligne. Et avec une moyenne de 6 heures de sommeil par jour depuis une ou deux semaines, autant dire que je n'ai pas fini de saloper ici... Tout devrait revenir dans l'ordre d'ici mi-décembre. Au fait, ils m'ont payé les clopinettes qu'ils me doivent, mes clients, au moins ?...

Cléo

J’ai couru pour arriver à l’heure, croisant à peine le député que j’étais venu revoir. Et là, 25 minutes de discours poussif sur la scène du TCE : ce « Cléopâtre » de Massenet, qui n’avait apparemment pas été donné depuis un bon siècle à Paris (et presque autant ailleurs), était manifestement une soirée de bienfaisance, sans gala ni petit four ; et comme tout le monde s’en fichant un peu (la souris, beaucoup), ça a failli mal tourner, avec quelques huées au bout d’un long quart heure.

Deux malades, mais l’essentiel était sauf : Sophie Koch. Cléopâtre herself, quand même. Et Michel Plasson à la baguette. Frédéric Goncalves en Marc-Antoine ; Cassandre Berthon pour Octavie ( remplaçante, fort vibrato mais a bien assuré le rôle) ; Olivia Doray en Charmion ; Benjamin Bernheim en formidable esclave Spakos (LA révélation de la soirée — apparemment déjà révélé partout sauf chez nous, qui est aussi chez lui, car nul n’est prophète en son pays).

On est au bout du tapis : César est out, il reste Marc-Antoine. Cléo est une salope à nez — mes préférées. M-A fond, il s’attire les foudres d’Auguste, malgré l’épousaille de sa soeur Octavie (qui n’est pas trop contre la polygamie, c’était le bon temps). Bel orchestre symphonique de Mulhouse. Belle soirée, en français dans le texte, avec de grands moments dans la partition.

Forsythe au Millepied

Suite du cycle automnal des Forsythe, encore au TdV. Mais cette fois, 2 Forsythe entrecoupés d’un Millepied. Premier Forsythe, suite de danses à-la-Mc-Gregor, « workwithinwork » (1998). Millepied : « Sarabande », Bach divertissant (avec musiciens sur scène). Deuxième Forsythe : ça balance sur les tables, génial, déjà vu ce « One Flat Thing, Reproduced » (2000). Bonne soirée, coup de coeur sur la dernière pièce, dont je me souvenais fort bien cinq ans plus tard.

La critique de la souris, à lire.

étouffement

Il y a les haters de Mélanie Laurent. Et puis il y a les lovers. Je comprends qu’elle puisse un peu agacer ; mais moi, ça m’excite. Grave (en plus on est de la même année, je suis corporatiste). Cette fille est douée. C’est comme ça. Et elle n’hésite pas à aller dans le sexuel intelligent s’il faut ; et ça j’aime, une fille sans tabou. Elle avait donc déjà réalisé un cours érotique (« À ses pieds »), dans le film-cycle « X-Femmes » (que j’ai en DVD) ; et un ou deux autres trucs que je n’ai point vu. Là voici avec un (deuxième) long, « Respire ».

Ça commence plutôt mal. Trop scolaire ? Trop appliqué ? Trop (paradoxalement ?) caméra embarquée ? En tout cas, on a eu peur, au moins sur la première moitié. L’histoire est casse-gueule, faut-il dire, parce qu’il faut des jeunes, des filles, du milieu scolaire. Pas si simple, on se plante facilement (et même sur un « L’esquive », les avis sont partagés). Heureusement, sur l’aspect psychologique, ça brille, c’est hyper-pertinent (du vécu, manifestement). Deux filles : l’une un peu effacée, au sortir de l’adolescence, mais qui s’y traîne encore un peu (notamment avec son amie d’enfance) ; l’autre agitée, manipulatrice, qui attire la fascination facile. La brune et la blonde (Joséphine Japy — la petite fille ultra-choupi dans « les âmes grises » !!! — et Lou de Laâge, 20 et 24 ans). On a tous connu ça. Le cinéma, c’est porter au paroxysme — la littérature aussi, c’est de l’adapté.

La thématique filée de la respiration, alors que l’héroïne, poussée au mal-être dans une relation malsaine avec une nouvelle amie perverse-narcissique mythomane, est elle-même asthmatique, est bien vue : lutter pour ne pas (s’)étouffer. Elle est menée jusqu’au bout, jusqu’au drame inévitable — lequel, telle était la question qui nous restait à résoudre.

Les maladresses sont ainsi corrigés au fur et à mesure que ça va mal ; ce qui sonne faux s’efface peu à peu (mais difficilement). Paradoxal, mais peut-être qu’on n’est jamais plus efficace que lorsqu’on y met ses tripes. La brune du film est bien la blonde IRL. Le jeu d’acteur est là pour soutenir le tout (Isabelle Carré et Claire Keim en marraine ; la très rousse et jeune Roxane Duran en suppléante du duo). Un essai à transformer pour Mélanie.

personages secondaires

Nathalie Stutzmann a trouvé qu’a force d’avoir le beau rôle, elle passait à côté de tous ces seconds rôles d’Haendel qui enchantent nos oreilles. Comme elle sait tout faire, direction comme chant, elle a donc pris son orchestre Orfeo 55, investi le TCE, et concocté un programme de grande qualité. Un petit bonheur, qui aurait dû attirer un public plus nombreux (mais merci pour le replacement). Pour l’historique, voici le best-of :

Giulio Cesare Ouverture
Orlando Sinfonia Acte III
« Pena, tiranna », air de Dardanus extrait de Amadigi
Poro Sinfonia Acte III scène 1
« L’aure che spira », air de Cornelia extrait de Giulio Cesare
Concerto grosso opus 6 n° 3 HWV 321- larghetto
« Son qual stanco pellegrino», air d’Alceste extrait de Arianna in Creta
Concerto grosso opus 3 n° 6 HWV 317- Vivace
« Dover, Giustizia, amor », air de Polinesso extrait d'Ariodante
Sinfonia  HWV 338
Partenope, Sinfonia Acte III
« Son contenta di morire », air de Zenobia extrait de Radamisto
« Voi che udite il mio lamento », air d’Ottone extrait de Agrippina
Concerto grosso opus 3 n° 5 HWV 316
Concerto grosso op. 6 n° 6 HWV 324 - Allegro
« No sò se sia la speme » air d'Arsamene extrait de Serse
Concerto grosso op. 6 - Allegro
« Sara qual vento », air de Tassile extrait de Alessandro

Excellente soirée, malgré les faiblesses dans les aigus de notre héroïne de la lumière, dont la voix chaleureuse et immensément expressive ravit toujours autant les amateurs de beau baroque.

free concert

La salle Pleyel envoie rarement des invitations à des concerts hors parcours. Mais celui-ci était spécial : il y avait de l’huile. Même le premier ministre Manuel Valls. Avec une belle zone réservée au parterre — on s’est un moment demandé si en fait nous ne venions pas suppléer, en remplissage, une quelconque cérémonie royale, mais honi soit qui mal y pense. Tout ce beau monde n’avait qu’une seule motivation : voir Lola. Oui, MA Lola. Descours. Parce que l’Alma chamber orchestra est un patchwork de la fine crème de l’élite musicale française. Yep.

Ou alors, c’était parce qu’Anne Gravoin. Au premier violon. Tout le monde sait à peu près pourquoi (mais honi soit, etc.). Quel beau programme ! Et quel jeune chef intéressant : Lionel Bringuier, partout célébré. Au menu, donc : « Ouverture d’Egmont » de Beethoven ; symphonie n°4 « Italienne » de Mendelssohn (jusque là, rien que de très classique) ; et après l’entracte, la symphonie en ut majeur de Bizet, cette fois-ci sans le SF ballet pour danser dessus.

Excellente soirée depuis le rang F. Surtout que c’était comme de la free food : gratuit. Mais même payant, je crois que j’aurais apprécier tout pareil (ce n’est cependant pas tout à fait certain) (ça doit être dur d’être un journaliste culturel corrompu, en fait…).

là tout de suite

On reconnaît toujours du Carolyn Carlson : il y a un langage particulier, esthétique, chorégraphique, visuel et musical (par René Aubry, toujours). Dans la catégorie : « Chaillot c’est comme le Théâtre de la Ville », on peut parler (avec des mots, tout ça) en Italien, en Anglais, en Français (là c’est plus simple) sans avoir recours au surtitrage. Et qu’est-ce que ça raconte ? Des choses…

J’avouerais que, retrouvant toujours le même schéma dans ces pièces « modernes » qui se déclarent toutes originales, je reste un peu sceptique, et moins réceptif. « Now » nous parle d’une philosophie de vie somme toute assez simple. Le Carpe Diem revisité, et la nostalgie de sa maison. Mamie Carolyn, dont le bistouri efface les années, nous tient un discours écolo-bobo-new-age vieux comme le monde. Mais comme elle ne donne pas trop dans la prétention, et qu’elle est rudement douée, ça marche quand même.

dimanche 16 novembre 2014

554ème semaine

Le retour d'Istanbul prend quelques heures : le sens de rotation de la Terre n'aide pas, malgré la récupération d'une heure abandonnée à l'aller. Il est assez étrange, ensuite, de se promener dans les rues sans être en permanence interpellé : Istanbul, rive européenne, surtout sur le centre historique et les bazars, c'est la rue de la Huchette permanente. Pénible. Il est certes amusant de voir, partout (cette fois), des vendeurs ambulants proposant tout et n'importe quoi : des pains ronds, en carriole ou sur un bâton, même sur l'autoroute (pour 1 lire turque, 33c d'euro) ; des vendeurs de briquets et de coupe-ongles ; de classiques boucles d'oreilles et autre colliers ; des guides de voyage ; des cireurs de chaussure ; le vendeur de moules ; et dans le plus improbable (mais plus rare), le stand de tir de ballons à la carabine à plomb (en pleine ville !) et le pèse-personne. Istanbul peut être hyper-moderne et une émanation étrange et improbable de "sous-développement" sauvage. Des immeubles flambant neufs d'un côté, des immeubles à moitié écroulés de l'autre ; parfois, les deux se côtoient. Au milieu, des mosquées, de poche, ou immense — construites sur des fonds plus ou moins détournés, mais toujours savamment entretenues, toutes comme neuves, quelques unes en rénovation intensive. On sent la contradiction.

La rive asiatique, que l'on ne peut décemment atteindre qu'en bateau tellement les ponts sont éloignés (et immenses !), même si notre chauffeur depuis l'aéroport est passé par là au cours d'un périple aussi long que rocambolesque (une remontée de file embouteillée sur un kilomètre en marche arrière, sur l'autre file, et en descente...), est plus turque, nous avait-on dit du côté de la corne d'or (là où se trouve la fameuse place Taksim, qui ressemble un peu à la porte d'Aix, organique et mal fichu). Il est vrai que l'ambiance est plus authentique. Le côté Nord était cependant plus "moderne" (sens marseillais du terme, là aussi) que le Sud, paraît-il — nous n'aurons pas eu le temps de voir le quartier aux barbus...

La ville a aussi une auto-organisation étrange, par grumeaux. Quand on trouve un vendeur de cuiller en bois, il y en aura probablement dix autres à côté ; idem pour les casseroles ; les vendeurs de tapis (on sait d'où vient la réputation aisément) ; pour le matériel électronique ; pour les échoppes à robinets ; et dans le plus improbable, les boucles de ceinture (une demi-rue, environ vingt boutiques face à face, dans une montée). L'histoire agitée du lieu, mais plus continue que celle de Rome, avec cette spécificité d'un changement foi non des temples romains vers le Christianisme, mais du Christianisme romain selon les temples (et donc la coupole) vers l'Islam (qui a récupéré ladite coupole, sans nef, à l'image de Sainte-Sophie, répliquée à l'envi), se révèle dans ses strates qu'il faut déchiffrer patiemment. L'affaire devient alors passionnante. Tout recoin peut cacher une citerne immense comme un aqueduc, une mosquée, un mur d'enceinte. Les musées sont riches — quoique gérés aléatoirement, avec des salles fermés sans notice, quand ce n'est pas le bâtiment complet.

La ville n'est plus du tout cosmopolite, comme dans les temps anciens, et seulement deux ou trois églises demeurent : la population est essentiellement d'un Islam modéré (les saoudiennes sont appelées "ninja", nous assure un artisan de couvertures et coussins), à 95%, et les heures de prière rythment toute la journée. On se sent à la croisée des mondes, mais où est-on exactement ? C'est peut-être là le fameux sentiment ambigu turc qui agite sa population et sa politique depuis quelques années, en continuité de l'oeuvre d'Atatürk, le libérateur-réformateur du début du XXème siècle plus célébré que tous les sultans, même les plus grands, réunis. Où va la Turquie, où va Istanbul ?

The paths of glory lead but to the grave

"The paths of glory" est l'un des rares Kubrick que je n'avais toujours pas vu, malgré quelques occasions ratées. De manière assez incroyable aussi, il est, avec Spartacus et Dr Strangelove, assez difficile à se procurer. La diffusion récente au cinéma a enfin corrigé ce manquement. 1957, Kirk Douglas, toute une époque du cinéma. 1ère guerre mondiale — peut-être encore "la Grande Guerre", alors ? Côté français, mais tourné en Anglais — ce qui est un peu étrange, certes. Un général haut gradé, vient en voir un autre, avec comme idée de prendre une place particulièrement stratégique et difficilement prenable. Un coin paumé de la Marne, en somme. Le second général trouve l'idée assez folle, mais il est convaincu par l'appât du gain, quoiqu'il s'en défend : il va donc sur le terrain voir le colonel local, ancien grand avocat d'assises au civil (Kirk Douglas). Il trouve l'idée folle, lui aussi, mais s'il n'y va pas, il sera relevé. Ses hommes comptent sur lui. Il monte au créneau, en première ligne. Évidemment, ça ne marche pas : accusé d'être des lâches, il faut faire un exemple. Prenons-en trois, que le sort désigne, et jugeons-les.

La pratique du bouc émissaire aléatoire chez les soldats n'est pas récente : Hinata-chan, de sa science incommensurable, me faisait remarquer que "décimer" vient du fait de "tuer à l’intérieur de (un groupe de personnes) une personne sur dix, désignée par le sort (Décimer des prisonniers de guerre)". Soit. Mais le décorum, lui, est intéressant. C'est un procès, et c'est là que se joue le film. La plaidoirie en est le climax :

There are times when I am ashamed to be a member of the human race and this is one such occasion...I protest against being prevented from introducing evidence that I consider vital to the defense, the prosecution presented no witnesses, there has never been a written indictment of charges made against the defendants, and lastly, I protest against the fact that no stenographic record of this trial has been kept. The attack yesterday morning was no stain on the honor of France, but this court-martial is such a stain...Gentlemen of the court, to find these men guilty will be a crime to haunt each of you to the day you die. I can't believe that the noblest impulse in man, his compassion for another, can be completely dead here. Therefore, I humbly beg you to show mercy to these men.

Pierre Legendre a l'une de ces expressions merveilleuses qui résument tout : "le creuset délirant de la raison". Le procès est un simulacre, mais il reste un procès, c'est-à-dire une émanation rationnelle de la Loi. L'un des accusé est jugé "socialement indésirable", un autre est victime d'un règlement de compte personnel et de l'étouffement d'un vrai scandale de lâcheté, et le troisième est un véritable héros mais a été tiré au sort. Pas de bol. Au demeurant, le fait de punir un proche du coupable au lieu du coupable lui-même était une pratique courante dans les temps de barbarie post-romaine (droit salique, ordalie, etc.), avant que les Chrétiens n'y remettent bon ordre. L'issue est connue d'avance, il n'y a aucune échappatoire — la seule autre aurait été de mourir sur le champ de bataille. À l'arrière, la bureaucratie naissante de la hiérarchie militaire passe un temps plutôt agréable, capitalisant au mieux sur des gloires passées qui n'avaient rien à voir avec la guerre moderne et sale des tranchées. Le capital héroïque est savamment rentabilisé, quand il est renié lorsqu'il s'agit de juger ceux d'en bas, les simples soldats du front. La vie humaine est ainsi rationnellement réduite à néant : plus aucune valeur n'y est attachée, comme on calcule les pertes à la louche, en promettant un peu de repos aux 40% qui pourront survivre à une avancée de 100 mètres. Le management se fait à la mitrailleuse contre son propre camp. Fusse-t-il à froid, dans la réflexion, dans l'organisation, dans le cérémonial d'une exécution.

Y a-t-il une spécificité française qui fait de ce thème des fusillés de son propre camp une thématique récurrente au cinéma ? C'est en tout cas le point le plus absurde, et donc fascinant, de la boucherie la plus inutile de tous les temps, première expérience de la supercherie du mythe du progrès, remaquillé a posteriori en "simple" achoppement de nationalismes — à bannir, selon la même théorie positiviste qui en est miraculeusement sorti indemne, ainsi que trente-cinq ans plus tard ("The Serpent's Egg" de Bergman est éclairant sur le sujet). Le broyage de ces trois hommes est rationnellement planifié, pour un bien supérieur de tous qui échappe cependant à la morale la plus élémentaire. De tous les essais de sauvetage, aucun ne pourra réussir, c'est écrit : mais pis encore, l'avocat de l'humanité est perçu comme un fin politique, convoitant la place de son supérieur, et en cela il peut être comblé. Son dégoût est à son comble.

Le film pourtant termine sur une note positive : les poilus, dans un moment d'égarement animal, sont tout à coup touchés par une chanteuse allemande capturée. Ils redeviennent humains — un instant, avant le retour aux combats ? Stanley Kubrick épousera la chanteuse.

gone woman

Un autre film sur l'absence d'une femme. Mais cette fois-ci, c'est la mère de famille, Eva Green — dans un rôle légèrement différent de celui de Sin City. L'histoire est contée et vue par l'héroïne, une jeune Shailene Woodley absolument magnifique, qui pour une fois dans un film a une vraie sexualité assumée (ça change !). On a failli rater "White Bird" à force de pas-de-temps, et ç'aurait été dommage : Gregg Araki réalise un film court et bien construit, où les personnages sont riches — le père maltraité par une mère qui pense avoir rater sa vie (ménagère) à cause de lui, la fille un peu coincée entre les deux, la mère qui perd les pédales avant de disparaître sans laisser de trace. Que s'est-il passé ? Introspection et interrogation, pour ce qui s'avère pourtant simple. Pourtant...

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