humani nil a me alienum puto

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 1 mai 2016

730ème semaine

Ah déjà ? À peine eu le temps de donner 26 heures de cours, voir quelques clients, envoyer des mails un peu partout (y compris en Bulgarie et au Kazakhstan), gérer une crise diplomatique (plus ou moins), et de la paperasse pour se noyer. Le tout mélangé de code, de code et encore de code (très pratique ce tramway de Tours, vraiment, bien mieux qu’à Paris !). Et c’est pas fini… À venir : la même chose, siouplaît !

(Au moins, je n’ai plus de retard dans mes billets !)

bonheur à tout prix

L’article intelligent de la semaine était à lire sur Le Temps. Il traite d’un bouquin de deux chercheurs, Carl Cederström et André Spicer, «Le Syndrome du bien-être», où ils décortiquent la névrose occidentale moderne : un culte de la santé selon des cannons tout à fait arbitraires et changeants, mais s’orientant vers la nutrition, l’activité sportive et l’hygiène de vie en général, qui nous emmènent grâce à l’outrance habituelle vers un THX1138 ou autre société aseptisée du genre — pour notre bien. Derrière cela, analysent-ils, il y a la “quête paranoïaque du bonheur” (j’aime beaucoup ce mot, paranoïaque, il correspond bien à des états d’esprit un peu hystérique à force de ressasser la même chose ou de ne pas prendre de hauteur quelques secondes sur une situation).

Par l’anthropologie dogmatique qu’a si bien défini Pierre Legendre (mais que bien des intellectuels sont incapables de saisir — étrangement, souvent des croyants, ou d’ex-croyants qui ont remplacé leur salut par un autre ersatz, souvent… le culte du bien-être !), on peut voir ce qui se joue. La peur de la mort a pris une autre dimension, celle de la longue vie, qui doit donc être saine. Peu importe, encore, de voir qu’en réalité, si l’espérance de vie moyenne a augmenté, dans l’absolu on ne vit pas mieux plus longtemps en Occident (soit que l’on est en forte dépendance et assisté de personnes ou machines qui ne sont pas forcément une réelle conception d’une bonne vie heureuse, tandis qu’il y a toujours eu des vieillards auparavant — mais ils étaient plus rares, c’est certain).

Cela me fait penser à ce récent article sur des découvertes sur le nerf vagal qui aurait des vertus insoupçonnées car reliant tous les organes (contrôle du coeur, des inflammations, les maladies immunes — la sclérose en plaque —, sans compter tout ce qui est purement nerveux comme Parkinson, les migraines, etc.). En agissant quelque part, on pourrait influer autre part, via ce nerf. Tiens donc, il y aurait un lien entre toutes les parties du corps, qui serait à considérer comme un tout plutôt que comme une somme de particularités indépendantes ? Voilà qu’on paierait des années d’hermétisme et de Descartes, ou autre positivisme acharné, pour tout à coup se rendre compte en Occident arrogant que les Chinois n’auraient pas tort avec l’acuponcture… (Quelqu’un peut rappeler l’espérance de vie des Chinois qui font du Taï Chi tous les matins à des âges canoniques ?) Ça alors !

Bref, comme dans toute névrose (la société procède par les mêmes moyens que l’individu, disait Freud), on en arrive à un paradoxe : se pourrir la vie pour se la rendre plus belle, grâce à une belle réflexion complexe — qui perd de vue la morale pour mieux se vautrer dans la bulle de savon, comme on sait si bien faire. Et nos deux compère d’apparemment conclure (je cite l’article qui cite le livre) : « vivre, c’est nécessairement faire l’expérience de la douleur et de l’échec, accepter que certaines choses peuvent nous faire défaut et, dans une certaine mesure, apprendre à faire contre mauvaise fortune bon cœur ». Amen.

Encore un coup à se faire traiter de réac : pensez-vous, c’est être contre le progrès, tout ça !

mardi 26 avril 2016

729ème semaine

Boulot, boulot, boulot, et heu, boulot.

héros gurré

Enfin une oeuvre qui justifie la Philharmonie ! L’orchestre de l’opéra de Paris, mené par Philippe Jordan, doit être pléthorique pour assurer les Gurre-Lieder : onze contrebasses, trois harpes, deux contrebassons, des violons par bottes de douzaines, etc. Eh bien ça rentre, plutôt à l’aise (disons qu’habituellement c’est encore plus serré), dans la salle de la Philhar. Replacé en fond de parterre (assez peu de places libres, étant donné que tout l’arrière-scène est réservé pour un choeur qui n’en occupe pas un tiers), le son n’est ni trop fort (saturation habituelle des oreilles) ni trop faible, juste ce qu’il faut. Et de face, on entend tout avec grande précision (sauf parfois le ténor Andreas Schager — pas de bol, c’est le héros, il paraît que Schönberg l’a voulu ainsi pour le pauvre Waldemar, ce qui se comprend). La voix de Iréne Theorin (Tove) est par exemple particulièrement bien mise en valeur. Complètent la distribution Sarah Connolly (Waldtaube), Jochen Schmeckenbecher (Bauer), Andreas Conrad (Klaus-Narr) et enfin pour les dernières strophes le vieux récitant Franz Mazura. À croire que tout le monde s’était déplacé, sur la scène et dans la salle, pour vivre cet extrêmement beau moment de musique.

anti-nazi germain

“Der Staat gegen Fritz Bauer” a été traduit poussivement par “Fritz Bauer, un héros allemand”. Il y a eu plusieurs adaptations de l’histoire de ce procureur général tenace qui a eu la peau d’Adolf Eichmann, planqué en Argentine, et je ne suis pas sûr de ne pas en avoir déjà vu. Toujours est-il que j’ai trouvé le film de Lars Kraume particulièrement courageux, car il appuie où ça fait bien mal : il y avait plus de nazis une vingtaine d’années après la guerre à l’intérieur de l’Allemagne qu’à l’extérieur. Si Bauer, vieil homme taciturne, rigoureux, sévère mais en réalité humaniste (quand il ne l’oublie pas trop — c’est qu’il se cache beaucoup, et il cache son homosexualité autant que sa judéité), aidé du jeune Karl Angermann (Ronald Zehrfeld), doit autant lutter pour faire arrêter Eichmann, c’est que beaucoup de monde dans la bureaucratie, qui a toujours le pouvoir, et jusqu’au bras droit d’Adenauer, n’y ont intérêt. Il pourrait raconter trop de choses embarrassantes pour beaucoup de monde. L’Allemagne post-guerre est reconstruite non sur les ruines et le cadavre du nazisme, mais bien dans une certaine continuité (qui arrange aussi les vainqueurs, face aux soviétiques), utilisant les mêmes lois, et surtout les mêmes hommes (qui eux aussi se cachent, au coeur du pouvoir).

L’Allemagne n’en a pas fini avec ses cadavres dans les placards… Fort bon film.

chouette tardive

Il n’est pas improbable que Mia Hansen-Løve, 35 ans, n’ait été inspirée pour “L’avenir” par sa mère prof de philo, pour aussi bien cerner cet être étrange qui peuple Paris — mais qui vient le plus souvent de province : l’intellectuelle lettrée, plus spécifiquement philosophe (car la philosophie est sous-catégorie de la littérature dans l’Occident moderne absurde, j’ai déjà dû m’exprimer sur cette erreur fondamentale bien des fois).

Isabelle Huppert est prise entre son mari (André Marcon) un peu bourru (aussi prof, car ça se reproduit entre eux, c’est compliqué pour en sortir — parfois, on va voir du côté de l’artiste, en faisant un effort) et sa mère sur le déclin de la sénélité (Edith Scob). Ça lui va bien, elle mène sa petite vie confortable, son “mode de vie bourgeois”, comme le lui reproche quelque peu son meilleur ancien étudiant, Roman Kolinka, du genre beau jeune homme un peu roots qui a fait l’ENS et commence à publier.

Lui est jeune, il est dans sa phase plutôt révolutionnaire, allons élever des chèvres en montagne en parlant trois langues avec les amis identiques, etc. Elle, attaquant la cinquantaine, a bien laissé tomber tout ça. Elle est passée par là ; elle assume quelque part une sorte de mol dépassement de cet état. Mais est-ce de la sagesse, pour notre philosophe ? On sent au final une mélancolie semi-dépressive latente qui caractérise tous les penseurs de bulle de savon à l’occidentale (d’où souvent une grande consommation d’alcool, dans la vie réelle). Se justifiant, elle érige son métier d’enseignante de lycée dévouée au dessus de tout : son but est de faire réfléchir, ou d’apprendre à réfléchir. Certes. Dans les salles de classe (cossues…), il y a surtout un cadre, qu’elle impose, et la prise de parole de l’élève n’est jamais libre — et puis aucune raison de parler de ce qui les intéresse dans le présent, d’un début de sensibilisation politique (quoi [en] penser ?), on évoquera plutôt Pascal ou qui sais-je, qui doit détenir une vérité mystique inatteignable.

Et pourtant, comment ne peut-on pas aimer cette femme forte fragile, généreuse et perdue dans la simplicité ? Elle m’a fait penser à une bonne partie de mes demoiselles favorites… Un film bien intelligent et sensible, mine de rien.

mardi 19 avril 2016

728ème semaine

J’ai rencontré mon employeur. Un hasard. Mon binôme m’a dit : “eh bien, si faire l’ENA et être haut fonctionnaire, c’est pour terminer au rang Y [du TCE]… Nous encore, au rang Z, passe encore, on est pauvres” — certes nous sommes pauvres, mais je n’ai toujours pas très bien compris pourquoi une maître de conf et un ingénieur expert international d’une technologie les plus complexes et pourtant les plus importantes de l’industrie devaient l’être. Bref.

Il se trouve que le bonhomme en question était donc un camarade de lycée — et un peu de prépa, l’affaire est compliquée parce que chez nous rien n’est simple, mais passons. Et qu’il est à Bercy, régulation des entreprises (bon, sa situation a l’air un poil plus compliquée, comme toujours dans ces administrations épouvantables où personne ne sait vraiment ce qu’il fabrique — ruiner le pays avec plein de bons sentiments ?).

Lorsqu’il me présente, mon cousin, anciennement comptable et depuis enrôlé dans l’entreprise soviétique ferroviaire (faut bien faire bouillir la marmite), dit de moi : “il travaille pour l’État, il est entrepreneur”. C’est qu’après tout, comme l’a compté mon oncle-parrain qui perpétue jusqu’à l’extrême la passion familiale pour le Monopoly (certainement due à un complexe de d’immigration — quoique j’en connais d’autres qui l’ont et n’ont été que pauvres, eux aussi), pour 1 million d’euros investis dans une affaire de construction immobilière (avec la banque qui en met bien plus et des pré-ventes), il en retire après impôts et taxes 100.000 de bénéfice pour quatre ans de travail ; l’État a en revanche capté dans les 700.000 (notamment de TVA). C’est beau, c’est mieux que l’URSS, c’est la France.

Donc mon employeur et futur fossoyeur a fait une terminale S, puis une prépa BL, puis je n’ai pas trop compris quoi (mais ça n’incluait certainement ni maths ni éco, je vous rassure), et il a notre âge. Pile poil. 32 ou 33 ans. On ne dirait pas, parce qu’il a beaucoup perdu de cheveux — mais c’était *le* beau gosse en son temps, celui qui faisait rêver les filles (à tort ?), qui majorait en toutes disciplines, etc. (on en connaît, de ces cas désespérants, il faudrait que je regarde ce que sont devenus les miens — je sais qu'un est devenu prof de maths à Paris 7, j'ai perdu la trace des autres amis depuis Polytechnique).

Évidemment, dans le microcosme parisien et même français (parce que tout ce beau monde vient souvent de province — mais a fait ses prépas à Paris ou proche, faut pas déconner), le réseau est tellement resserré qu’on croirait être dans un village. 60 millions de Français, 3 millions d’entrepreneurs ? Le lendemain, il devait justement rencontrer une camarade d’ENA, qui était la prof de mon binôme et dont cette dernière a pris le poste — resté inoccupé, parce qu’elle était en dispo (only in France). Je ne lui ai pas demandé s’il connaissait son homonyme notre blogueur bienaimé Ceteris Paribus, parce que j’étais sûr que oui, et ça m’aurait encore plus déprimé.

Ce monde franchouillard est fichu. Il est fichu parce que mon employeur, il a mon âge, il est sympa (mais soyons réaliste : quand il était jeune, ses dents rayaient manifestement le parquet et la vertu confucéenne n’était pas le premier soucis, ça n’a donc pas dû beaucoup changer), il n’a jamais vu une entreprise de sa vie mais il les gère, il n’a pas fait de maths ni d’éco depuis quinze ans mais il gère des budgets nationaux, et il est middle-reine-des-fourmis au milieu des millions de fourmis de l’appareil bureaucratique de l’État franchouillard, cette vieille godasse qui prend l’eau de partout pendant qu’on se masturbe dans les ors-de-la-République (merci les monarchies précédentes, au passage), et dont un petit village oligarchique tient le gouvernail en mode amateur — et avec de grosses ornières, car il n’y a bien qu’eux pour croire que tout va bien. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres, que je connais directement ou indirectement depuis que je suis à Paris, surtout ces quatre dernières années.

Et donc c’est ainsi que j’ai vu, en mettant un visage particulier (on commence à en connaître un certain nombre, de ces gens du pouvoir invisible, mais cette fois-ci c’est mon employeur), comment le pays va en chantant dans le mur. Ça tombe bien, il aime beaucoup chanter du Bach — vraiment un mec bien, je vous dis !

Addendum: ce billet a été légèrement modifié de sa version originale pour faire disparaître quelques détails. Qu'on ne s'y méprenne pas : il n'est pas question d'individus en particulier mais d'un système. Les individus sont bons, ils ont leurs qualités et défauts comme tout un chacun — il n'y a nulle mesquinerie dans ce portrait, de quelqu'un qui pourrait très bien être mon ami comme d'autres le sont déjà. C'est le système, que je ne supporte plus. Mais un système est avant toute chose fait d'individus qui le composent, et héritent d'une situation établie. La question est de savoir ce que nous en faisons. Mon avis est que ça n'ira que vers le pire, alors même que c'est ma propre génération qui monte au pouvoir, et qu'elle n'est pas antipathique, ni moins vertueuse, et même moins utopiste que la précédente (un bon point), presque déjà résignée (un mauvais point). Et qu'à mon échelle, je n'ai absolument aucun levier — pas même potentiellement politique. Et que je n'ai pas forcément envie de subir cela. Tristesse infinie.

Suzuki magnifique

Comme il est dit que Dieu doit tout à Bach, peut-on dire que Bach doit tout à Masaaki Suzuki ? Le TCE était plein pour accueillir son Bach Collegium Japan qui s’est rendu célèbre par ses enregistrements de référence. C’est que le Japon n’est que fort bien placé pour apprécier Bach — et l’utilisation en fond sonore de première importance dans les films et mangas appuie mes dires. Il y a du contemplatif vigoureux, de la complexe simplicité, de l’émotion raffinée, tout ce qu’aime le Nippon civilisé.

Évidemment, trouver du chanteur japonais est mission impossible. Nous avions donc : Hana Blažiková (soprano), Joanne Lunn (soprano), Robin Blaze (contre-ténor), Zachary Wilder (ténor) et enfin Dominik Wörner (baryton-basse), outre le choeur. La BWV 243 est plus connue sous le nom de Magnificat. De quoi finir de remplir totalement la salle — impossible de bouger ne serait-ce que d’un siège, avec Hinata.

En complément de programme, après les 35 premières minutes et un entracte, deux cantates “Ich hatte viel Bekümmernis” (BWV 21) et “Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust” (BWV 170), pour de nouveau environ 50 minutes de bonheur céleste — surtout au rang Z du second balcon…

Paris messiaenique

Seconde Turangalîlâ de l’année, pour ne point me déplaire, cette fois-ci par l’orchestre de Paris et Paavo Järvi — de quoi justifier un dimanche après-midi à la Philharmonie. Elle est d’abord précédée d’un Charles Ives, The Unanswered Question, qui est proprement magnifique. Un souffle intrigant de cordes monotones aphones continues sur laquelle prend parfois le pas une trompette lasse, et quelques soubresauts de vents dissonants. À posséder dans sa discothèque, six formidables minutes.

Pour la Turangalîlâ-symphonie, avec l’habituel Roger Muraro au piano et l’inhabituelle Cynthia Millar aux fameuses ondes Martenot, la perfection aurait été atteinte si seulement Lola avait été présente pour finir de nous élever vers les étoiles. C’était très bien, donc, mais a souffert de l’étouffement du son dans la salle, qui décidément fait moins vibrer que toute autre. On aura pu profiter cependant de l’effet de dissociation des instruments qui permet de mieux analyser l’oeuvre. On ne peut pas tout avoir, et puis ça complète bien la séance précédente au TCE.

Londres messiaenique (et brucknerien)

De manière amusante, sur le calendrier, la Philharmonie m’a fait profiter d’une seconde symphonie n°8 de Bruckner après celle du TCE (qui n’était point originelle programmée dans ma liste de concert — et cette fois, Laurent était bien présent). Pour un LSO dirigé par Sir Simon Rattle, il y avait bon nombre de trous qui ont permis de se replacer aisément au parterre. C’était peut-être le contre-effet Messiaen, pour mon plus grand plaisir : Couleurs de la cité céleste, avec ses cuivres, ses percussions, son Pierre-Laurent Aimard au piano. Pas le plus accessible, j’en conviens.

Et puis donc, huitième bis. La salle se prête moins à en mettre plein les oreilles, mais pour une fois, c’était moins gênant — peut-être que la position bien en face au parterre a compensé. Le frissonomètre a bougé à la fin, comme contractuellement prévu. Surtout, étant moins envahi par les sons puissants, on peut mieux analyser l’affaire. La faiblesse de la rediffusion de Messiaen du TCE vers la Philhar a cette fois plutôt été une force. Comme quoi… (Décidément j’aime vraiment énormément Bruckner…)

- page 1 de 451