humani nil a me alienum puto

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samedi 24 janvier 2015

664ème semaine

Un an sans Londres : comment cela fut-il possible ?… Heureusement, il y a des opportunités qui parfois se dessinent : hop, il faut sauter dessus ! Et prendre un peu de marge pour faire un tour. Le quartier de Saint-Pancras sort de terre, Center point est en réhabilitation, Tottenham court est en plein ramdam, le Wharf toujours en construction-mutation… Et puis deux nouveaux immeubles extraordinaires à Bank, l’un juste devant le Gherkin, grand triangle plat penché avec une base impressionnante, l’autre pas loin à la fois concave et convexe tout dépend des faces. Londres m’avait manqué, pour sûr…

jeu de dupes

Le documentaire de Claudine Bories et Patrice Chagnard est intelligent dès son titre : « les règles du jeu ». Le jeu social, et en l’occurrence celui pour quatre jeunes de 20 ans sans diplôme de qualification, suivis dans le cadre d’un contrat étatique quelconque pour les aider à trouver du boulot, n’importe lequel, à travers une société de placement. À travers ces cas extrêmes mais pas si infréquents, de ces (plus si) jeunes gens pré-exclus parce que pas bien adaptés, pas bien malins, qu’on aurait fait travailler au champ ou sur des chantiers avant, mais de qui l’on exige à présent un minimum de savoir savant, de tenue, de correction, d’expression, de tout ce qu’ils n’ont pu avoir de leur éducation familiale (ils sont tous issus de nids à problèmes qu’on sent poindre sans même explorer leurs intimités) ou de celle nationale (ces anciens derniers de la classes qui séchaient les cours, étaient violent, se faisaient renvoyer… J’en ai connu à la pelle, j’ai été délégué d’une classe ou moins de la moitié est passé au lycée, un petit quart en section générale !). Ces jeunes-là, ils sont bruts de décoffrage, ils ne savent pas et ne veulent pas mentir, quitte à outrer, à froisser, à se desservir eux-mêmes au plus haut point : ils ne transigent pas. Ils ont cette naïve beauté de l’inintelligence.

Et pourtant, ils doivent en subir, de la violence. Tout le monde leur dit quoi faire et quoi penser. De cette masse informe qu’ils sont, chacun y va de sa règle sociale à imposer : apprendre à se retenir de dire, apprendre à se découvrir, à changer son apparence, son mode de vie, etc. Cet apprentissage pour leur bien, il est dispensé par des personnes tout aussi adorables, mais bien insérées dans le monde du travail dont ils sont experts, connaissant par coeur des codes (le summum étant le jargon commercial-managerial à la con, avec l’attitude et l’accoutrement qui va avec), baignant tellement dedans qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils sont souvent plus ridicules que les gamins hagards qu’ils ont pour mission de placer chez la terre promise des employeurs — cette puissance obscure dont on parle tout le temps mais que l’on ne voit pas, qu’on entend parfois au téléphone, bref cette forme de divinité patronale diffuse.

Que d’aventure dans ce Nord de la France sinistre et sinistré ! Que faire de sa vie ? Quel but de tout cela ? Lolita (… On dira qu'elle n'a pas trop le physique adéquat...) passe les portes à reculons, toujours, toutes les portes. Il y a beaucoup à dire et à penser sur ce documentaire sans aucune voix off de 1h45. Mais pour cela, encore faut-il avoir compris de quelles règles il s’agit, et de s’en être abstrait. Je me souviens que moi, bac + 5, on me demandait aussi « quelles sont vos qualités et vos défauts », question d’une absurdité totale. Je ne suis toujours pas certain que les RH, dont j’ai découvert ébahi l’étendue de la bêtise, sachent toujours pourquoi ils la posent ; j’avais l’intuition de l’absurde, à l’époque, et il m’a fallu du temps pour démonter le mécanisme social qui a amené à de telles stupidités d’ordre managerial, qui obligent au mensonge, à l’hypocrisie orientée et préméditée. Alors des bac -5, pensez-y… Le monde moderne dans ce qu’il a de plus beau et de plus laid, dans son eugénisme et dans son humanisme de bonne conscience bureaucratisé. Les critiques n’ont d’ailleurs pas compris cela.

anniversaire florissant

Ce qu’il y aura eu au moins de bien avec l’invasion pénible des caméras à la Philharmonie pour la semaine d’ouverture, c’est qu’on peut « revivre » pendant un certain temps lesdits concert sur Arte. Et celui des Arts Florissants vendredi dernier en vaut la peine, surtout pour la découverte du Mondonville — et pour réécouter les divers discours adressés à la salle, car il apparaît à présent clairement que l’acoustique sans pareille pour les solistes lorsqu’on est de face au parterre, est tout à coup plus contestable dès qu’on est sur le côté, fusse au parc à costards-cravates de la porte 4a.

William Christie a débuté le programme par le Te Deum (H 146) de Marc-Antoine Charpentier. Au parterre et d’assez prêt (rang F me semble-t-il, j’avais en tout cas un vrai fauteuil contrairement à ceux après le rang K), le violons semblaient un peu écrasés par les trompettes tremblotantes (ah le baroque !…) qui elles-mêmes semblaient un peu en sourdine. Certainement qu’en hauteur cela doit mieux rendre (on devient exigent, à force). Choeur sublime.

Ça, c’était du connu, de la valeur sûre. Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville semble connaître ces dernières années une réhabilitation progressive. Après tout, c’est au fil des découvertes d’archives et de l’appétence du public que le baroque revit depuis les années 1980. Ce « Motet In exitu Israel » est un chef d’oeuvre absolu, avec une partie qui pourrait être écouté à l’envi tellement c’est magnifique. Intervenaient aussi, en plus du choeur : Rachel Redmond (dessus), Katherine Watson (dessus), Reinoud Van Mechelen (haute-contre), Marcel Beekman (haute-contre), Elliot Madore (basse-taille), Marc Mauillon (basse-taille) et enfin Laurent Naouri (basse). Que de monde ! Heureusement la salle était (étonnamment) très pleine.

Après l’entracte et des péripéties de replacement (quelle plaie ! Déjà, c’est long pour tout le monde de s’installer sans se casser la figure, mais en plus les retardataires se placent avec force retard, dans une mêlée qui a plutôt du mal à distinguer les petites clochettes tibétaines discrètes. Heureusement que tout communique assez facilement et qu’on peut repérer de loin les trous pour éviter de devoir récupérer sa place à 10€ du 5ème de côté quasiment à l’arrière, pas bien désirable…), une seconde partie plus simple.

Jean-Philippe Rameau, la partie « Les Sauvages » (4ème acte) extraite des Indes Galantes, avec une Danielle de Niese en Zima emplumée et robe moulante ; Marcel Beekman en Damon, Elliot Madore pour Adario et encore Laurent Naouri dans le rôle de Don Alvar. Forêt paisible !

Un premier bis sautillant, puis changement de chef et une annonce d’oeuvre rare… On ne reconnaît pas, et puis ça tourne au joyeux anniversaire, version baroquisée ! Et de multiplier les références croisées, le public de rire, William Christie, 70 ans depuis peu, d’être aussi amusé qu’ému, puis de nous faire un petit discours devant le gâteau, en ce « nouveau temple de la culture (pas encore terminé) ».

samedi 17 janvier 2015

Philharmonie promise

J’ai cru qu’on ne pourrait pas s’asseoir. Ou qu’on ferait l’inauguration de la Philharmonie à la salle Pleyel. Mais c’est sans compter sur notre esprit français : on n’a pas de pétrole, mais… En France, il est une tradition : on ne finit jamais les travaux à temps (heureusement que les Allemands s’empêtrent dans leur aéroport de Berlin, on aurait eu le sentiment d’être seuls). Le BTP, c’est du poker menteur — pas très étonnant qu’en informatique, on use de leur terminologie. Jean Nouvel le sait pertinemment, inutile de pleurer mon gars : entre 100 et 386 millions d’euros, il y a une sacré marge. Je croyais qu’il fallait un petit bagage mathématique pour faire architecte. Ça permettrait aussi de savoir combien de temps il faut pour faire des travaux. Mon expertise de travaux, c’est d’être petit-fils de maçon. Quand j’étais petit, j’en ai vu des baraques être retapées de fond en comble. J’ai une photo de moi avec une brouette à trois ans, en train de participer ce qui a été ma maison pendant 16 années. C’était absolument impensable de terminer à temps.

Vingt-cinq ans après Bastille, un projet à la Boulez merde encore. Dans la nuit, de loin, la Philharmonie fait illusion : c’est impressionnant, ce vaisseau spatial échoué. Mais rapidement, on voit les palissades qui restent, les pans de murs encore à vif, câbles pendants, la transition pauvre entre les pavés pénibles et le ciment à peine sec, pour un accueil soit par des escalators plutôt glauques, par des escaliers qui ne mènent à rien (en réalité une deuxième série d’escalators qui suit la première, téléscopage garanti). On monte, on monte, mais on ne sait trop où. Une terrasse, de taille raisonnable, qui donne sur à peu près rien (le périph ? Un bout du parc de la Villette sans intérêt ? L’arrière de la cité de la musique devenue Philharmonie 2 par un renommage stupidement technocratique ?). On entre : des tables foutues n’importe comment sur les côtés, une série géante de portiques qui rendent l’entrée particulièrement incommode, surtout que ça bippe sans arrêt. Espérons que ça disparaisse quand il n’y aura plus de Président de la République, de Premier ministre et de ministre de la culture dans la salle. Bref, nous voilà en face d’un mur, avec une « entrée 1 » à gauche et une « entrée 2 » à droite.

Il m’est arrivé de visiter du bâtiment stalinien, et c’est dans la même idée : imposant au dehors, complètement raté dedans, par une rationalisation absconse. Il faut du volume ! Beaucoup de volume ! Une église, une cathédrale, un dôme, une mosquée, que sais-je ! On en a parfois, mais l’entrée est encore plus ratée qu’à Bastille. À Garnier, l’espace pour les spectateurs est équivalent à celui de la salle. C’est ce qui explique qu’on vient énormément visiter ce monument (par ailleurs surchargé) presque 150 ans plus tard. Et je ne suis pas sûr, à projet pharaonique équivalent, que ça ait coûté aussi cher… Bref, le monde moderne n’a rien appris, c’est lamentable. Aucune leçon tirée sur l’ergonomie du lieu, qui est de prime abord presqu’aussi complexe que Covent Garden (après avoir lutté avec pas mal de monde pour trouver les seuls escaliers non indiqués montant au 6ème et dernier étage, j’ai commencé à comprendre comment le truc est fichu pour me mouvoir plus rapidement). Les toilettes aux deux bouts, avec déjà d’immenses queues pour les femmes. Aucune poubelle nulle part, pas même dans les toilettes (où nous fûmes deux à nous croiser hagards, avant que je ne trouve un sac en papier en faisant office chez les femmes). D’ailleurs, il n’y a pas de sèche-mains dans les toilettes, heureusement équipés de robinets, mais dont il ne faut pas boire encore l’eau…

Très peu d’ouvreurs, des pompiers faisant le service de renseignement, un seul devant gérer tout le 6ème (on a fini de s’installer à 20h40…). Et des travées très serrées, contrairement à ce qui était promis, puisqu’on parlait d’avoir autant d’espace qu’à Berlin, où l’on peut se placer sans avoir à faire lever quiconque : à l’étage, non seulement il faut que tout le monde se lève et se serre, mais en plus lorsque la rangée de devant n’est pas installée, on risque tout bonnement de tomber dans un espace de dix bons centimètres ! Dangereux au possible, en hauteur ! N’importe quoi. Assez inconfortable aussi car les jambes sont légèrement en retrait, et les genoux par dessus la tête du voisin de devant, un peu comme au théâtre de la ville : pour avoir oublié que l’humain a des pieds, ou pour gagner 10 centimètres sur moins de dix rangées, pour 386 millions d’euros de travaux, on n’est pas bien installé. C’est mieux chez les riches, où ma travée ne manqua pas de se replacer étant donné les sièges vides et le boucan infernal de la grue articulée d’Arte qui nous gâcha à tous le Requiem de Fauré, mais ce n’est pas la panacée non plus. Incroyable. Stupide. Français.

Résumons : travaux bâclés (encore des murs pas peints mais dans des zones « réservées » pour le moment ; mur avec la laine de verre posée et câbles apparent sans avoir été recouverts ; poutres et planches qui jonchent régulièrement le sol ; chape de béton manquante et remplacée par une pauvre moquette au 4ème ; faux-plafond apparent avec câbles électriques qui pendouillent au 6ème ; carton posé sur l’un des « voiles » acoustiques en hauteur ; j’en passe…), couloirs très resserrés et bas de plafond (avec des décos intéressantes, ceci étant) déconseillés aux claustrophobes, parties entières non encore colonisés (apparemment un bar abandonné, par exemple, avec une vue superbe sur… rien et un morceau pourri de périph), c’est pas très reluisant. Surtout quand on a dû aller dans l’un des quartiers les plus pourris de la ville, qui me faisait abandonner régulièrement l’envie de retourner à la Cité de la Musique. Mais il y a trois choses qui sauvent pas mal : la distance à l’orchestre (« comme si vous y étiez »), la qualité impressionnante des sièges (les meilleurs que j’ai pu tester ! Quand on n’est pas installé sur des chaises provisoires de bureau, comme à partir du rang K de parterre…) et l’acoustiques sensationnelle, alors même que la salle n’est pas rodée (mais apparemment, il y a eu deux générales !).

L’orchestre de Paris avait fait non pas une, mais apparemment deux générales, la veille et l’avant-veille, certainement pour éprouver la salle et s’y ajuster. Paavo Jarvi était donc de première baguette pour un programme pensé dans la franchouillardise absolue, faisant alter les premiers violons à l’entracte (d’abord Aïche puis Daugareil), et avec comme guest-star intermittente, la sublimissime Lola, au basson — j’espère que le panneau qui gravera dans l’histoire l’inauguration du lieu la mentionnera, et même avant le Président de la République (oubliable) et le Président de la Philharmonie (qui sera jugé par l’Histoire, etc.).

Après avoir copieusement applaudi la rangée officielle dont je ne voyais rien (apparemment : Hollande, Valls, Hidalgo, Pellerin, et encore : les directeurs de l’orchestre de Paris — et Letesteu —, de l’opéra, NKM, Bribri…), l’orchestre entama directement le concert comme un jour quelconque et banal, sans petit discours préliminaire, du type « cher public merci de nous être fidèle, j’ai l’immense honneur de vous accueillir en ce lieu fabuleux, certes pas encore bien sec, mais nous trépignions tellement tous de nous y rendre, que nous ne pouvions plus attendre. Place à la musique ! ». Que dalle. Alors que j’ai vu des photos, il y en eut avant la générale : les journaleux & fonctionnaires d’État (qui n’investissent pas leur argent, rappel, mais celui des autres en général…) ont été mieux servis par le protocole. Il paraît qu’il y a eu un discours « ailleurs », et effectivement, j’ai vu ensuite un extrait d’interview de Hollande qui parlait de totalement autre chose, avec un petit logo « Philharmonie » sur le fond bleu…

Edgar Varèse pour tester la salle, avec un titre adéquat, « Tuning Up » : quiproquo volontaire et comique d’orchestre qui s’accorde, puis beaucoup de bruit dans tous les sens pour tester le volume sonore de la salle, et encore un accord au milieu de la courte pièce. C’est amusant, on dirait les images à la con mais savamment saturées qu’on diffuse sur un écran pour l’étalonner. Mis à part le comique, évidemment, on ne retient strictement rien de cette pièce à usage unique, qui eut donc l’honneur de couper le cordon…

Peut-être sous forme d’hommage, Henri Dutilleux était programmé juste ensuite avec « Sur le même accord » : le choix du titre a dû présider, parce que ce n’est pas forcément la meilleure oeuvre, mais on aura pu faire venir un violon solo français en la personne de Renaud Capuçon. Dans les galas, le contenant prime souvent sur le contenu — ce qui a pour effet de rendre une grande soirée un peu mitigée artistiquement. Pas de bis, ç’aurait été l’occasion d’être le premier à jouer du Bach, mais bon, c’est allemand, je pense.

Classique de la maison, le Requiem de Fauré a été coupé en fines tranches pour pouvoir entrer dans le programme copieux d’un resto de grand chef, où le plats plus ou moins rapides et inégaux se succèdent. Musique moléculaire — déstructurée. Restaient donc : l’Offertoire, le Pie Jesu, Libera me, In paradisium. Best of, avec Matthiaaaaas (Goerne) et Sabine Devielhe, excusons du peu (Matthias Goerne étant un ami proche de la famille, quoique non français, a dû avoir droit à un badge spécial. De toute façon, Dieu est universel et n’a pas de nation, il est au-delà de ces contingences). On entend superbement bien les voix, de face (de côté, apparemment, non) ; le choeur est aussi superbe, placé sur les premiers rangs de l’arrière-scène (découpé en deux parties, le public est donc placé de manière surélevé derrière le choeur !). On teste le choeur, mais aussi l’orgue : superbe sonorité (mais peu forte, du coup : j’aurais aimé une 3ème de Saint-Saëns !), on ne sait pas d’où vient le son alors même que les tuyaux sont bien visibles en face ! (Seulement une petite trentaine de tubes exposés dans la salle : c’est dépouillé)

Cependant, le drame : la grue d’Arte s’est mise à virevolter de plus belle sur nos têtes, prises dans un élan lyrique, et faisait un bruit de tous les diables, qui a incommodé tellement de personnes que le cameraman s’est fait agresser à l’entracte ; tout penaud, il a déclaré ne rien pouvoir y faire, et devoir encore rester jusqu’à la fin de la semaine. Tu paies ta place, t’es emmerdé, « personne n’y peut rien ». La France.

Si l’on dit français, on dit Maurice Ravel et Hélène Grimaux (peur sur le piano…), qui s’en est bien tirée, pour ce Concerto pour piano en sol majeur. En rappel, le dernier mouvement, mais en moins bien exécuté : finalement, pas la peine de nous retarder. Pour un concert dont la fin était prévu à 23h00, on est finalement sorti à minuit…

À l’entracte, changement de place pour fuir la grue : entre ninjas, on a repéré la porte 4a, the new rang E — plus ou moins, mais apparemment beaucoup d’invités, et tout le monde en costard, encore vérifié vendredi. En tout cas, l’endroit offre de nombreux avantages : à la fois très proche mais pas trop, au dessus mais pas trop haut, en biais donc dedans mais pas totalement, acoustique parfaite (sauf encore lorsque les chanteurs sont trop de face, vérifié vendredi : on est alors bien mieux au parterre), la porte 4a risque fort de devenir ma nouvelle maison, et j’ai déjà repéré tous les chemins qui y mènent, car finalement, si on avait eu peur, la philharmonie est presque un rêve de ninja : tout communique assez facilement, et les demi-étages sont faciles à gravir. Au passage de mon odyssée, j’ai sauvé le 6ème en leur rapportant des programmes (déjà la distribution chiait comme la logistique d’approvisionnement d’un Charlie Hebdo), croisé @Philharmonie, été shooté par un photographe qui a fini par me demander de poser (effet haut de forme + costume mesure + souliers exceptionnels). Que d’aventures !

Et on repris sur la création de Thierry Escaich, simplement intitulée « concerto pour orchestre », et qui comme tous les bidules modernes est un (long, 30 minutes) condensé de petites phrases musicales à coups de croches, une sorte d’impressionnisme musical par touches violentes qui décrit des atmosphère (peut-être même des images) mais qui n’a pas de cohérence intrinsèque, dont on ne retient finalement passablement rien. Ça s’écoute, ça s’oublie.

Fin de concert avec la suite n°2 Daphnis & Chloé, et de nouveau le choeur sollicité : c’était trèèèèès beau, et en plus Lola, magnifique, était de retour. Émouvant. Comme il se faisait tard, le tout finit cependant comme un concert des plus classiques, et l’on reprit tous le chemin de la moquette crasseuse (tout un chacun espérant qu’elle soit provisoire) et des couloirs à nus pour se téléscoper dans de pauvres escalators très insuffisants et mal fichus.

jeudi 15 janvier 2015

663ème semaine

Mercredi : sortie de Charlie Hebdo. Je me réveille en entendant sur RFI, qui une semaine avant m'annonçait les tueries aussi à mon réveil, que les anglo-saxons ont choisi soit de décrire la couverture sans la publier, soit de la reproduire en page intérieure et en miniature. Cette couverture, pourtant, ne pourrait pas être par son contenu intrinsèque traitée « d’islamophobe », comme celles qui avaient fait sensation par le passé : elle appelle au pardon. Non, la seule chose « choquante », c’est bel et bien la reproduction d’un Mahomet fantasmé (c’est-à-dire plus ou moins une tête d’Arabe, avec longue barbe et turban stéréotypés donc immédiatement distinctifs — c’est plus la compréhension périphérique ou la légende qui y fait, en somme, car ce pourrait être n’importe quel Arabe). Une semaine plus tard, l’amour du censeur ressurgit par lui-même et nous fait comprendre qu’il est inutile de limiter la liberté d’expression, par la loi ou les armes : les acquis paradoxaux du multi-culturalisme laïc bien-pensant encadrent déjà fortement l’esprit, de la manière la plus forte et la plus subtile qui soit, à savoir hors de la loi écrite (qui donnerait de facto des indices sur cette limite et soulèverait des questions). L’hypothèse (justifiable, forcément… Mais aussi tardive) que cette auto-censure serait de la peur ne serait guère plus glorieuse sur l’état de notre Occident post-romain face aux « invasions barbares ».

Pourtant, à Paris (et ailleurs ?), les kiosques sont littéralement pris d’assaut. Je me souviens de quand Michaël Jackson était mort, brutalement, stupidement. Il était toujours sur la corde raide, mais une légende, c’est éternel (en réalité, pour accéder à ce statut, il faut mourir : voyez James Dean ou Marilyn, dont on se demanderait sinon la portée intrinsèque de l’œuvre…). Il y avait tout à coup eu un mouvement de foule pour acheter ses CD et collectionner (idolâtrer) des artefacts (son image) : il fallait logiquement comprendre que bien peu de monde ne se préoccupait encore plus trop, de son vivant, de cet étrange personnage accusé de bien des maux (au mieux des comportements inadéquats, au pire du viol sur mineur), mis à part un noyau dur de fans ; mais immédiatement post-mortem, le mouvement de foule capitaliste-matérialiste (ou marchand, mais dans son acception moderne) avait été très impressionnant. Tout lui était pardonné. En Occident catholique, la mort lave des péchés — surtout ceux présumés. Et les vieux numéros de Charlie Hebdo d’être mis en vente à des prix prohibitifs sur le web (par des lecteurs, donc…).

Qui défilait dans les rues ce dimanche après-midi dernier ? (Et les jours précédents aussi !) Trois ou quatre millions de personne, c’est énorme, mais ça veut aussi dire que 62 ou 63 millions n’y étaient pas — pour reprendre une rhétorique comptable de droite. Certainement il y avait ceux qui à présent se ruent acheter l’improbable nouveau numéro rescapé de Charlie, dont les vingt à soixante mille personnes qui étaient effectivement de vrais lecteurs (on pourrait aussi ajouter les anciens lecteurs, pourquoi pas, mais ça n’ira pas chercher bien loin : une infime minorité du million de ventes attendues !). N’avions-nous pas une bonne partie de la gauche bien-pensante-bobo, études supérieures, qui étend le domaine de la lutte à tout ce qui peut être un peu trop visible sous ses fenêtres ? (Comme exécuter des journalistes en pleine capitale occidentale) N’avions-nous pas aussi une partie du centre et de la droite émue de ce que la sécurité et l’ordre de l’État soit violemment troublée par des actes tellement choquants en nos époques modernes (le meurtre ! Politique ! Cela ne s’était plus vu depuis années 70 ou 80 !), et qui réconciliés avec la manifestation depuis quelque loi « sociétale » (la première catégorie de gauche n’ayant pas trop hésité à se moquer de la seconde de droite en comparant les chiffres annoncés de la manif-pour-tous et l’espace géographique occupé par les deux rassemblements…), sont de nouveau descendus dans la rue pour « défendre » nos valeurs (chrétiennes !) locales ? N’y avait-il pas ceux qui se sont sentis directement attaqués, journalistes, représentants de l’État, Juifs, émus aux larmes ? N’y avait-il pas une partie des Musulmans qui ne peuvent plus supporter d'être pris en étaux entre ceux qui les conspuent en lot (Zemmour-style) et ceux des leurs (vaste question) qui donnent raison aux précédents ? (J’ai cru en repérer dans mon RER de pauvres, et des gens qui parlaient fort bien en l'occurrence) N’y a-t-il pas eu, enfin, une immense foule, certainement très majoritaire, prise dans un élan, religieux (l’étymologie, toujours !), comme… pour Mickael Jackson ? (Notez que je ne parlerai pas de ceux qui sont aggloméré sans que l’on sache trop pourquoi, comme ces chefs d’État plus ou moins criminels, qui font déjà le régal des exclus : eux sont acceptés avec des centaines de milliers de morts et une presse muselée, tandis que les autres sont « stigmatisés », pour reprendre une rhétorique gauchisante outrancière. Voilà des leçons de morale immédiatement sabotées)

Unité nationale, voilà une fiction à laquelle il faut adhérer (tous les députés comme un seul homme, le jour où habituellement on se déchire par sport à l’Assemblée : voilà qui est beau — et un peu effrayant lorsqu’on en viendra à voter quelques lois liberticides comme un seul despote démocratique, avec toujours les bons sentiments qui pavent l’enfer), mais qui ne tient pas l’épreuve du réel. Elle ne tient pas parce que d’abord, l’homme est homme et qu’au détour d’une galette frangipanée, la pensée populaire ressurgit tel un grand titre du Figaro (« justice est faite ») : il n’est pas plus mal que les terroristes aient été dézingués (la rationalité indique par ailleurs que ces salopards nous auraient coûté cher en prison-hôtelière). C’est un sentiment tout à fait naturel : la pensée, difficilement pentue, doit nous apprendre à dépasser ce sentiment et trouver la vraie Voie raisonnable. Celle qui nous prouve que l’on ne répond pas au meurtre par le meurtre. Et qu’il faut au contraire faire parler ceux qui sont sortis de la limite légale et sociale, pour montrer à tous exactement qui ils sont (en l’occurrence, des propos rapportés mais peu largement diffusés car déjà le tabou fait son œuvre, nous montrent des assaillants complètement paumés au comportement irrationnel. Et Amedy Coulibaly de déclarer aux otages, dont il n’a fauché que quelques uns, sans les exterminer, eux les Juifs, dans une supérette communautaire qu’il avait apparemment déjà repéré auparavant, de manière préméditée, qu’il n’avait rien contre les Juifs…). Cette immense partie populaire n’a pas une vocation pour le rassemblement et préfère rester chez soi, quoique plus ou moins solidaire en pensée. Ensuite, deuxième catégorie d’absents (je ne parlerai pas de la troisième totalement négligeable, dont je fais partie, avec la souris ou Hinata-chan, qui dans le doute — intellectuel — préfèrent s’abstenir), il y a ceux qui m’inquiètent.

Ceux-là, ce sont ceux qui n’ont pas passé la frontière de séparation entre les mots et le meurtre, mais qui n’en sont pas forcément loin. De ceux qui confondent les termes de prédication par la parole et de djihad, dès lors que le prédiqué est manifestement retors à entendre raison et se montre rebelle — technique commune à l’humanité et éminemment politique : nourrir des lions avec des catholiques chez les Sol Invictus, faire respecter un dogme uni par l’inquisition chez les Catholiques, rééduquer les masses ouvrières qui s’ignorent chez les Communistes (athées. ATHÉES. Merci de le noter. Record absolu des assassinats, méthode industrielle rationalisée). La tentation de la violence est toujours forte, et procède toujours de la bêtise. Soit la bêtise simple et méchante, celle de nos banlieusards hors sol, qu’on appelle l’ignorance, et qui est habituellement cadrée par un prêt-à-penser de curé facile à comprendre pour les faibles d’esprit (pourquoi ne pas tuer ? Parce qu’il ne faut pas faire à autrui ce que tu ne voudrais qu’on ne te fasse. — Simpliste, direct, efficace, pas besoin d’études supérieures). Soit par la bêtise savante, qui est toujours la plus dangereuse, qu’elle soit l’œuvre des technocrates (ceux qui discriminent ou tuent en usant le dieu Marché), ou celles des intégristes-fanatiques : eux ont la capacité de rallier les précédentes brebis égarées, de formuler une pensée qui leur parle, qui fasse sens, et donc d’en faire quelque chose (plutôt de mauvais, évidemment — l’exemple tout trouvé de ceux qui ont procédé de cela à des niveaux incroyables de délire rationnel, ce sont les nazis).

Lorsqu’on a parlé de la minute de silence à faire respecter, notamment dans les écoles, j’ai tout de suite pensé à B#2 et à Hinanta-chan (que l'on taxera peu d'islamophobie, car elles ont en commun d'avoir appris l'Arabe), qui depuis quelques années m’en racontent des vertes et des pas mûres sur leurs élèves — par ailleurs adorables, et qui méritent d’être aimés, la précision est de très grande importance (tout comme je le répète : ayant vécu dix-neuf années à Marseille et depuis onze ans dans un immeuble où je possède le seul prénom français, le seul qui ne parle pas arabe dans les couloirs, et louant même à des immigrés algériens — mon bailleur s'appelle bien Mohamed —, je suis un peu mieux placé que la moyenne pour en parler. Surtout en tant que petit-fils d’immigrés moi-même). Je savais que ça allait merder. Et ça a même doublement merdé. Déjà, parce que comme je m’y attendais, ces élèves ont une pensée qui n’est pas du tout celle de l’unité nationale officielle (quelle nation, quand on est ni intégré ni assimilé ?) de la condamnation-totale-de-cet-acte-qui-n’a-rien-à-voir-avec-l’Islam ; et comme ils sont blessés dans leur fors intérieur comme nous (nous autres, vous voyez ?) le sommes avec ce/ces attentats, ils ont réagi avec tout autant de courage face à la pensée adverse (aïe, « courage » ? Oui, du point de vue qui est le leur : se dresser contre l’institution en ayant au minimum l’intuition qu’il ne se passera rien de bon pour eux par ce geste). Ensuite, deuxième merdoiement, parce que ça a fuité, cette fois-ci, et que la bienpensance se retrouve face à son paradoxe, alors que c’est du pain béni pour la frange plus à droite (nos identitaires locaux — parce que c’est naturellement humain, de défendre ce que l’on est, et de trouver que l’autre différent a tort, voire qu’il a raison mais seulement sous ses latitudes d’origine et de zone géographique culturelle strictement contenue). Ça a fuité en brut, sans recul d’analyse, d’un coup, et tout ce qui pourra être mal interprété le sera.

Voici une anecdote qu'on m'a rapporté et qui résume tout. La CPE d’un lycée général de Noisy-le-Sec a mis en place un panneau de libre expression. L’idée, le souhait, le désir fantasmé, était que les élèves aillent tout de go afficher leur soutien à Charlie, qu’ils soient eux aussi Charlie, comme le dit le slogan dont la genèse est fascinante (un communiquant, spontanément, sur Twitter — qui se fait récupérer à son total insu par des marchands du temple, par ailleurs). Pas de bol : ceux qui signaient déjà « Mohamed Merah » après les tueries de Toulouse sur le cahier de présence du CDI, ont affiché leur soutient plus ou moins franc pour les terroristes, des leurs, de ceux qui disent halte à l’insulte de ce en quoi ils croient, donc de ce qu’ils sont — question à laquelle d’ailleurs ils ne pourraient répondre, eux les non lecteurs, et encore moins du Coran, mais ils savent en tout cas ce qu’ils ne sont pas, ce dont ils sont exclus. Et la CPE de devoir… censurer ledit tableau, en retirant les petits mots gênants. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté.

Un professeur a aussi montré en classe des caricatures. Ce choix a été fait par bien des enseignants démunis en l’absence de directives (un fonctionnaire, ça a toujours besoin de directives pour agir — peu importe leur contenu, d’ailleurs, ça a trait à la soumission volontaire, quelque part), et devant improviser. La moitié des élèves se sont retournés pour ne pas avoir l’indicible (et le prof de devoir parler de tolérance des religions, alors que c'est un coco bouffeur de curé...). Le prophète représenté, inacceptable. La mort (des coupables), pour eux, n’a pas lavé pour autant l’injure, la blessure. Ce n’est pas comme le bobo qui a cessé de traiter d’islamophobe à tout champ (voyez cette critique et entretien à charge contre Houellebecq, peu avant), le confondant facilement avec le racisme (qui est soit une bêtise banale du « j’aime pas l’autre qui ne me ressemble physiquement pas », soit une émanation idéologique athée et positiviste savante, cf les positivistes italiens, héritiers de la taxinomie chrétienne-occidentale des « sauvages » ou des « primitifs », poussés dans une étude rationnelle scientifique physiologique. L’électeur du FN est parfois un véritable raciste, mais souvent non. J’ai un ami d’extrême droite qui drague ou couche avec de la Maghrébine sans soucis, et qui a des amis musulmans et/ou noir. Il n’est pas étonnant non plus de voir des musulmans au FN, dont les idées sociales sont assez proches !). Le bobo (terme très générique) est bien seul dans cette affaire, lui qui doit racheter sa conscience (lui aussi, avant, condamnait fermement Charlie ! S’il avait su !) mais qui doit aussi continuer à mettre un tabou sur la crue vérité, qu’en accédant à un niveau de vie confortable il a laissé son habitat des cités des années 1970 dans un état lamentable aux nouveaux pauvres venus d’ailleurs qui l’ont remplacé (en banlieue ou rue Timbault à deux pas de République ! Que n’avais-je parlé de notre ancien lieu de Paris Carnet où les librairies vendaient une prose pseudo-musulmane absconse, et à côté de la boucherie Halal, du prêt-à-porter de burqas ! Nos islamistes sont de cette filière-là, dite « des buttes Chaumont », de Paris intra-muros !).

Le descendant d’immigré musulman, baigne dans un gloubi-boulga d’idéologie pauvre de pensée (non ce n'est pas Avicenne) et s’informe par l’entre-soi des réseaux sociaux (cette immense frange inculte et analphabète de Twitter qu’on voit apparaître à l’occasion d’un top-hashtag #simonfilsestpédé ou #simonfilsestjuif, et qui est naturellement très ignorée par les bac+5 malgré l’absence totale, pour une fois, de distante géographique par des RER pourris), donc cultive son ignorance et ses préjugés de bas étage comme on cultive de la moisissure en boîte de Pétri ; à ces jeunes-là, on promet du chômage après avoir savamment étudié des années durant, à l’école, les oeuvres-au-programme du discours culturel officiel dans lequel ils ne peuvent absolument pas se reconnaître (s’identifier, oui, il s’agit toujours de ça — Hinata-chan me faisait remarquer qu’une partie des oeuvres, d’ailleurs, comme Zaïre de Voltaire, pour les facqueux cette fois, s’érige contre l’intégrisme chrétien, le Musulman y étant bon et rationnel : le monde musulman faillit prendre cette direction-là, modérée, dans les années 1970, mais depuis a pris une autre voie, sur impulsion occidentale notamment, et vit à présent chez nous sans y être prêt ! Le décalage est immense !). Ceux-là, ils aiment Dieudonné, et ils pensent à juste titre, alors qu’on caricature impunément « leur prophète », que « faire une quenelle » est apparemment le plus grand des maux pour ceux qui ne les aiment pas et les excluent de tout, ceux qui ont le pouvoir (surtout les flics et les juifs, car oui, il y a une théorie du complot sous-jacente à cela, comme pour tous les faibles d’esprit qui cherchent des explications à ce qui ne va pas, tentés par la déraison rationnelle. Et en plus le juif est la figure refoulée du Père, et particulièrement apte à s’attirer toute forme d’animosité par son comportement naturel — terrain glissant s’il en est après l’holocauste, qui évacue toute critique, permettant à peu près tout dans les actes et les déclarations, même de se faire enterrer en Terre Sainte d’Israël, déclarée au passage lieu d’immigration le plus sûr pour les Juifs : la bonne blague !).

Alors, le jeune arabe qui n’a jamais vue l’Arabie, et peut-être vite fait le bled de son grand-père lors des vacances en pays du Maghreb, celui qui a été cultivé hors-sol, et qui en plus est jeune (une tare en soi…), comment s’étonner qu’il puisse passer par le catalyseur de la prison au gré des errements de l'exclusion et finir radicalisé une fois sa voie (avec du sens) trouvée ? Franchement ? L’unité nationale® d’un côté, les attaques contre l’Islam, les mosquées, des Musulmans (ou ceux qui y ressemblent) de l’autre — avec en plus deux poids deux mesures, d’un côté cinquante attaques islamophobes recensées en une semaine et vaguement verbalement condamnées, de l’autre l’armée protectrice envoyée à titre préventif devant les synagogues (rappelons aussi que quelques « vrais » Musulmans ont aussi été tués par les terroristes amateurs — tellement amateurs, d’ailleurs, que la théorie du complot va là encore bon train : comment imaginer qu’on puisse laisser sa carte d’identité dans la voiture ? Si seulement les séries télévisées disaient vrai, nos jeunes sauraient que les bandits sont de parfaits idiots, et un avocat de raconter sur Twitter il y a dix jours, que lors d’une perquisition, un dealer a jeté par la fenêtre un sac de drogue avec sa carte d’identité dedans…). Déjà, on voit que, bizarrement, rien ne s’est magiquement arrangé : en grattant sous le discours, les faits vont être têtus à un point qui peut s’avérer encore plus dramatique qu’avant. Les Musulmans outragés n’ont même plus les bienpensants pour condamner l’islamophobie-de-Charlie, c’était peut-être leur dernier rempart (en même temps, la gauche ouverte et accueillante l’était déjà un peu moins en se rendant compte récemment que l’idéologie musulmane, même « modérée », est quelque peu réactionnaire et pas très homophile — ça alors !).

Où va-t-on ? Je n’en sais trop rien. Mais une bonne psychanalyse, ça commence par dire et faire dire les choses comme elles sont, sans travestissement ni honte. De poser les débats et de voir où ça mène. Sinon, le refoulement à outrance, c’est l’hystérie assurée — et ce mot a déjà été prononcé par ceux qui ne suspectent pas même sa portée, mais en ont un sentiment diffus, pour qualifier ces derniers jours. On pourrait être à l’aube du grand n’importe quoi, contrairement au « sursaut » espéré (ce qui consiste à sauter pour atterrir au même endroit — c’est un peu comme la « révolution » : tourner autour de soi-même et se retrouver dans la même position). Les premières réponses étatiques sont de poster des hommes en arme un peu partout, et peut-être plus filtrer les communications numériques, c’est-à-dire de traiter par une pommade des symptômes qui relèvent de la métastase.

Pour sûr, ce n’est pas gagné…

Schubert en chambre

Il y avait un avant-concert, mais je ne le savais point : c’est bête, j’aurais pu en être. J’avais simplement pensé qu’avec le plan vigipirate et les pin’s « Orchestre de Chambre de Paris Nous sommes tous Charlie » distribués à l’entrée, il fallait prévoir un peu plus large pour éviter la cohue. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour ce concert qu’Hinata-chan qualifia de bizarre, alors qu’il est dans la lignée de ce qui se fait habituellement : une petite oeuvre en apéritif découverte, un pot-pourri vocal, une entracte, une grand oeuvre qui va bien avec le tout pour une raison ou une autre.

L’Orchestre de chambre de Paris, avec Thomas Zehetmair à la direction, commença donc par un Adagio & Fugue K. 546 de Mozart, petite découverte fort divertissante, avant de faire entrer en scène la contralto (pour en revenir à ses premières fonctions) Nathalie Stutzmann, qui nous fit un petit discours sur la vie d’artiste en ces temps troublés, et appela à une minute de silence (qu’ont mis fin quelques toux), mais qui était tellement appréciable, tellement poétique, en fait, après « Du bist die Ruh ». Il s’agissait donc d’une sorte de best-of Schubert, avec des Lieder extraits de An Silvia, Die schöne Müllerin, Tränenregen, Du bist die Ruh, Rosamunde, Schwanengesang et du Winterreise ; avec en rappel la célèbre Truite de Schubert par Schubert (à peu près).

Et en seconde partie, la Symphonie n° 9 D. 944 « La Grande » de Schubert, que j’aime beaucoup parce que c’est de la drogue dure, avec un thème répété à l’envie pour chaque mouvement, qui virevolte et tournoie jusqu’au vertige, jusqu’à l’épuisement de bonheur. Hinata-chan n’y a pas trop goûté — on avait pourtant bon espoir d’une conversion, mais ça s’arrête encore à Brahms (on espère donc passer à Bruckner vers 2017 : l’éducation est une question de temps et de patience…). L’interprétation fut de grande qualité, quoique pas forcément exceptionnelle non plus. À noter un trompettiste qui a un moment usa de son nez (il n’était pas forcément bien accordé, il laissa donc immédiatement son mouchoir et reprit son instrument d’origine).

Moreau symbolique

On peut vivre à Paris depuis dix ans et faire encore des découvertes. J’aime cette ville. Jamais ne m’étais-je promené dans les très beaux quartiers de la Nouvelle Athènes, dans le 9ème, si ce n’est à la périphérie. Je n’avais donc jamais mis les pieds dans le musée Gustave Moreau, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. C’est au hasard d’une conférence repérée par ma guide préférée que nous nous retrouvâmes en très petit comité autour d’une doctorante et au milieu de travaux qui dureront jusqu’à la fin du mois — du coup, la visite nous a été offerte.

De Gustave Moreau non plus je ne savais pas grand chose. Le musée habite son ancien logement dont il fit don pour la postérité — au premier étage, ses appartement surchargés sont d’ailleurs exposés en l’état. Au deuxième et troisième étages, ses oeuvres, souvent de grandes dimensions, sont accrochées. On passe alors de reproduction de Poussin au rez-de-chaussée au fameux symbolisme, via « Oedipe et le Sphinx » dont un carton est présenté dans les escaliers (l’original fini se trouvant au Met). C’est pour le moins spécial !

Fort reconnu en son temps, son art semble être un singulier amalgame de réflexion, de précision et d’accumulation. D’abord, les sujets traités sont un brin savants, récupérés de sa bibliothèque. Ensuite, sa peinture est à l’image de la minutie portée aux sujets, avec peu d’épaisseur et un effet hâlé quasi-magique, en tout cas mystique. Enfin, il accumule les détails à l’envi, et a même inventé une forme d’ajout par dessin sur la peinture pour une dernière couche d’ornements, le « tatouage ».

Je vous avouerais que de la conférence itinérante savante et lue (un problème d’universitaire, que cette manie : pour ne rien oublier, on finit par négliger que le média de la parole orale n’est pas celui de l’écrit…), je n’ai pas forcément tout retenu (euphémisme). Mais pour une première découverte, un peu de déchiffrage n’était pas malvenu, tant tout cela foisonne. Il reste à faire reposer et à y retourner pour les beaux jours, de préférence quand ce ne sera pas trop envahi de nippons qui semblent raffoler du style (c’est vrai qu’on se croirait un peu dans une mystique à la Evangelion/Raxhephon, parfois…). Intéressant !

dimanche 11 janvier 2015

662ème semaine

Difficile de ne pas écrire ce billet avec retard : mercredi, l’humeur n’était pas à la glose. Comment écrire, même, si peu de temps après ? Le « sleep on it » qu’on doit s’imposer quand les choses chauffent pourrait prendre ici plusieurs jours encore (pour ne pas dire plus). Il y a cependant de fort bonnes saillies spontanées, sur une communauté musulmane fantasmée, sur notre responsabilité à tous de laisser se propager par faiblesse, facilité, aveuglement ou idéologie (progressiste, antiraciste…) des idées biaisées auprès de gens affaiblis (les jeunes des cités, les prisonniers), affaiblis aussi parce que ça nous arrange un peu, ou parce qu’il est trop compliqué de pouvoir faire quelque chose d’un héritage historique récent qu’on ne sait pas trop gérer (construire des mosquées pour nos [descendants d']hôtes post-colonisation, qui ne nous aimaient pas forcément beaucoup, mais sont venus chercher chez nous ce qu’on leur promettait chez eux sans leur donner ?).

Il y a de ces moments où ça craque. Question de tectonique. Et ce dont on peut avoir peur, c’est qu’il soit trop tard de dire, de chercher au moins, la vérité sous tout cela. De voir le monde en niveaux de gris, pour une fois. Les réflexes de type « cela n’a rien à voir avec l’Islam » se heurtent à la vision immédiate et ne permettent pas de communiquer une vraie analyse auprès de ceux qu’on croit protéger, de ce peuple qui veut seulement se croire en sécurité, et qui, pas si naïf, retiendra peut-être malheureusement la seconde solution la plus simpliste, celle de « l’amalgame ». À force de ne pas assumer que par défaut l’homme est un loup pour l’homme, on obtient ce que l’on ne voulait surtout pas : le tabou abusif, ça ne mène qu’à l’hystérie. Il faut savoir manier le tabou, et se tenir prêt à ses éventuels effets secondaires. Peu sont ceux qui sont prêts à voir la réalité, et à y sacrifier leur santé mentale.

Alors bon, nous pêchons par nos contradictions. Celles qui par exemple appellent maintenant à la totale liberté d’expression alors que les mêmes taxaient d’homophobie ; mais en nos contrées catholiques, le martyre (de l’autre) lave tout — surtout la mémoire. Le mouvement humain des rassemblements spontanés présage certainement un prélude à l’oubli (faire son deuil collectif et exorciser ses peurs communes, plus qu’agir contre l’ennemi quasi-invisible incompris), seul remède au post-trauma facilement accessible. Est-on prêt à faire une analyse, une vraie, une psychanalyse même, de la situation ? Probablement pas. Cela renverrait à des démons, qui ont déjà été savamment mis sous le tapis après la Seconde Guerre mondiale — déclenchée par quelques méchants radicalisés persuasifs, etc. Plus de cent ans après le meurtre de notre dieu local, l’homo sapiens sapiens, occidental ou non, n’est décidément toujours pas prêt, et tout cela marche encore au bon vieux refoulement. Tant pis. Mais dix-sept morts absurdes et violentes en trois jours, douze d’un seul coup dont des noms qui marquaient l’actualité, ça fait beaucoup, de nos jours qui ne sont plus habitués à être meurtris. Il va falloir un peu de temps pour encaisser le choc, avant que tout ne reprenne dans la banalité réglée usuelle, celle où l’on oublie notre mortalité et notre fragilité par des artefacts civilisationnels éprouvés.

gentry pourrie

La souris m’en emmené voir le dernier film de la réalisatrice danoise Lone Scherfig, qui avait déjà fait notre bonheur avec « Un jour » et « une éducation », sans même que je sache de quoi il s’agissait. Et donc, j’ai cru au début à un film d’époque : que nenni, c’était les débuts « The Riot club », un groupe de libertins de la belle époque, aux esprits brillants de la gentry, mais hédonistes. De nos jours, à Oxford, la bande ressemble à de joyeux lurons farceurs, riches fils-à-papas fêtards qui dépensent leurs seules années de liberté avant de rentrer dans le conformisme des appareils d’État auxquels ils sont destinés.

La lecture de Lone Scherfig via la pièce de Laura Wade, « Posh », celle-ci ayant seule écrit le scénario, est à plusieurs niveaux. En opposant deux héros, les bizus beaux gosses Alistair Ryle (Sam Claflin) et Miles Richards (Max Irons) au capital familial important, mais aux idées politiques opposées (donc à des conceptions de la vie assez irréconciliables), tous deux recrutés par le club, le film montre la schizophrénie d’une jeunesse dorée enfermée dans le chouchoutement et entièrement programmée, prédestinée, aux plus hautes fonctions depuis leur naissance : gardiens du temple, la soupape du club ne demande qu’à exploser et l’incident, si ce n’est l’homicide, est une ombre qui plane sur ces jeunes paumés, intelligents au sens scolaire, mais d’une bêtise crasse en réalité.

Quitte à avoir des jeunes brillants de bêtise, on en vient à aimer nos énarques nationaux — on a un peu plus de chance que leur milieu social soit moins corrompu, ou du moins que leur sens de l’État soviétique compense. Hors de tout contrôle, de jeunes gens fort sympathiques individuellement (la scène où l’un des membres va spontanément discuter avec un fermier de son magnifique tracteur, juste avant l’orgie…) peuvent devenir sans limites morales ensemble, confondant ainsi totalement l’origine idéologique d’un libertinage qu’ils n’ont absolument pas compris (scène de la prostituée, par exemple). Et lorsque les masques tombent (pas pour longtemps : la résilience noble a trait à celle du cafard), la vérité éclate : ils sont tous bien seuls.

Mais à plaindre ? (Mon côté français me ferait construire une guillotine pour les soigner radicalement par la tête, mais le personnage Miles nous montre la voie d’un espoir…) Un film bien mené, aux lectures à plusieurs niveaux, donc non simpliste, donc appréciable.

lundi 5 janvier 2015

Pier Paolo

Imagine-t-on que « 4h44 Dernier jour sur terre » date d’il y a déjà trois ans ? Abel Ferrara fait son retour avec « Pasolini », dont on aurait du mal à dire qu’il s’agit d’un simple biopic… Ferrara aime faire dans l’inclassable. Avec Wilem Dafoe cette fois encore, il retrace le dernier jour de Pier Paolo Pasolini, en nous plongeant directement dans son quotidien, sans filtre. Les fellations nocturnes, la mère centrale, l’amie artiste proche en visite dont on ne retient pas même le nom, les interviews plus ou moins esquivés, les restaurants italiens, les journaux qui parlent des attentats, la dernière virée du soir avec un jeune homme, et la plage d’Ostie… Mais il n’y a pas que l’issue fatale — qu’Abel Ferrara interprète d’après les dernières déclarations qu’il y a eu, et qui restent toujours aussi floues, à peine inclinant-il plus pour l’homophobie que le politique, peut-être.

Il y a tout une bonne moitié de film, distillée, qui met en scène ce qu’on comprend être une histoire en cours d’écriture par l’auteur. Une sorte de fable fantastique, un brin loufoque. Tout cela donne l’impression qu’il faut être initié pour s’y retrouver vraiment. Ferrara ne fait pas dans l’explicatif, il reste dans une sorte d’ellipse poétique, alternant le détail fouillé et la rêverie fantasmatique (avec un jolie scène d’orgie organisée au passage).

Assurément, un film singulier pour un artiste (écrivain ? Cinéaste ? Poète ? Philosophe ? Observateur politique ?) singulier.

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