humani nil a me alienum puto

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mardi 14 avril 2015

675ème semaine

Cette semaine, j’ai parlé anamnèse, avec Laurène Castor (qui a consciencieusement tué son double pseudonymique, quelle idée !). Elle fait ces temps-ci sensation avec sa chronique, « parcours d’une élève médiocre ». Il faut dire qu’elle a un regard intéressant et éclairé sur le monde scolaire, dont j’aurais tendance à considérer qu’elle en est une victime — comme beaucoup, mais la non détection de son intelligence révèle le naufrage.

L’exercice est passionnant, quoique très subjectivement testimonial. Je ne saurais en revanche faire de même. Il est des devoirs à l’oubli. S’il faut rester intellectuellement honnête, il faudrait lever des refoulements qui devraient restés enfouis sous les sédiments du temps qui passe. Même si les dessous d’un très bon élève peuvent intéresser — avec une explosion vers la fin de course, pour des raisons diverses — structurelles et personnelles — que j’ai déjà analysé, mais là encore je ne saurais m’étendre sur ma biographie.

Parler de soi quand cela implique autrui — famille et institution — n’est pas mince affaire, et cela est un paradoxe assez révélateur en soi, dans l’Occident moderne. On sent que quelque chose ne va pas — et que tirer des conclusions pour un espoir d'amélioration sera quasi-impossible. Mais dans la course à l’armement social — donc intellectuel — et la structuration sociale — enseignement de masse selon des méthodes à la surveiller & punir —, on n’a pas trouvé mieux, tout en perdant de vue l’essentiel. L'enseignement moderne, c'est le moins pire de tous les régimes d'apprentissage.

Il faut souffrir pour réussir, paraît-il. C’est en tout cas la supercherie la mieux intégrée par les classes populaires et moyennes.

lac des cygneaux

« Mais tu es bien au courant que c’est O’Neill ce soir ? » Bein ouais pardi ! Hannah O'Neill, plus mignonne qu’elle, c’est difficile : croisement improbable entre le Japon et l’Australie, la génétique parle pour elle ; et elle a un prénom juif, Don de Dieu God's given gift to the world. Je n’étais point présent à son auréolation aropienne — en fait j’ai un peu oublié de renouveler mon adhésion AROP, parce que le ticket d’entrée est devenu vraiment trop élevé pour soutenir un opéra qui a décidé de miser sur les touristes contre les habitués lyricomanes, avec de l’argent public. Et d’ailleurs, j’ai un peu fui l’opéra : si la veille j’étais à Bastille aussi pour Rusalka, c’était coïncidence. Un opéra et deux ballets, voilà à quoi se résume la saison jusqu’à présent. J’ai raté Héloïse Bourdon qui a, de l’avis unanime (très rare chez les balletomanes !), enfin éclos comme on l’espérais. J’ai raté Laura Hecquet qui est une belle danseuse mais qui ne me parle pas beaucoup (tant mieux pour elle pour être devenu étoile, mais la manière la dessert un peu à l’insu de son plein gré — trop procrastiné).

Alors la petite Hannah, dont tout le monde parle, que j’ai rapidement vu sans jamais la noter sur mon blog, elle ne me promettait pas forcément une grande soirée — ça sent même le bizutage ou le saut à l’élastique sans élastique, d’envoyer un débutant sans filet en plein Lac —, mais au moins du sang neuf et la possibilité de dire dans quelques années lorsqu’elle sera étoile : j’y étais !

Hannah O'Neill : Odette et Odile. Odette : oui mais, fuit-elle comme elle le devrait ? Elle est jeune, cette Odette… Odile : le noir lui va bien, mais son âme ne saurait l’être — Hannah est tout le temps heureuse, on dirait Mathilde (-jeune ?), il y a une fonction physique qui l’empêche de ne pas sourire de bonheur, sur scène. Et pourtant, Hannah est un cygne : il n’y a qu’à regarder ses bras. C’est peut-être tendre, mais c’est beau, c’est émouvant, ça flotte, c’est russe on dit certaines qui pourtant ne sont pas facilement émues (pour ne pas dire psychorigide). Hannah, c’est un joli cygneau à adopter.

Elle a pour Prince Siegfried, un Yannick Bittencourt lui aussi remplaçant prémédité, toujours jeune malgré l’âge qui avance, un de ces partenaires-princes-porte-ballerine de qualité, qui sait assurer le show. Mais il est vrai que lorsque Karl Paquette nous fait son seul moment solo vers la fin, en Rothbart qu’il incarne à la perfection, on mesure la distance avec une solide étoile confirmée. C’était un peu l’école du Lac, quelque chose qui arrive pas si peu à l’opéra de Paris, où l’on fait plus danser sujets et premiers danseurs que les étoiles (rentières…), sans arriver à en faire quelque chose de définitif (ce qui expliquer les rentiers qui s’accumulent ?). Un problème RH qui a déjà sacrifié deux des quatre meilleurs petits cygnes de tous les temps (Gilbert-Ould Braham-Fiat-Froustey : deux étoilées dont une sur le tard ; une autorepêchée ; une reconvertie).

Quatre petits cygnes : Marine Ganio, Éléonore Guérineau, Myriam Kamionka, Pauline Verdusen. Mignon. Quatre grand cygnes : Héloïse Bourdon, Laure-Adélaïde Boucaud, Fanny Gorse, Ida Vikinkoski. Élancé. Je n’ai pas reconnu Héloïse Bourdon (depuis ma galerie perchée, pas si mauvaise si l’on accepte de se plier en deux pendant 2h40 pour 20€, mais qui spoile aussi quelques effets de mise en scène, notamment l’envol final). Il faut dire que mettre plusieurs dates avec un sujet en rôle d’étoile (qui lui va comme un gant) avant de la redistribuer quasi-anonymement (et les courbatures, ça se gère comment ?), c’est une idée saugrenue qu’on ne peut avoir qu’à Paris…

Dans les jolies découvertes tendres, le pas de trois Letizia Galloni et Aubane Philbert avec Florimond Lorieux aura été ravissant (quel chanceux ce Florimond !). À l’honneur aussi, vite fait, Marion Barbeau, Julien Cozette, Laure-Adélaïde Boucaud, Germain Louvet, Pauline Verdusen et Daniel Stokes, dans diverses danses (espagnoles/napolitaines). C’est qu’il n’y a pas que du tutu militaire. Ça défile tout de même pas trop mal, malgré la fatigue que l’on sent de temps à autre — de l’abattage de cygnes !

Au final, Hannah O'Neill nous a fait quelque chose de joli qui fait passer agréablement la soirée. La balletomane exigeante est déçue (mais pourquoi venir ?), la balletomane tournée vers l'avenir pleine d'espoir. Pour une fois, j'ai de l'espoir (mais il faudra mettre de l'intelligence là dedans — ou alors c'est un coup à finir en Cozette...).

opéra à l’eau

Presque dix ans ai-je attendu que Rusalka ne repasse à Bastille. À l’époque, je ne sais plus pourquoi, manque de moyens ou de temps, je n’avais pu y assister. Et voyant tout le monde culturel s’extasier devant la mise en scène Carsen-Levine (le couple gagnant !) et la musique de Dvorak, que n’avais-je regretté ! Mais ce genre d’opéra Tchèque n’attire que les connaisseurs et ne fait pas le plein. Les billets ont depuis pris 50% d’inflation, et les dizaines de derniers-minutards ont trouvé leurs places. Notons que l’Opéra de Paris est devenu non seulement très cher, mais en plus très désagréable (manque de sièges pour l’attente) et très stupide : les places sont distribuées depuis les premières rangées jusqu’à derrière, de telle sorte que les p’tits vieux qui attendaient depuis trois heures se sont retrouvés sous le surtitrage avec un bon mal de cou, alors que le jeune couple d’Allemand arrivé totalement à l’arrache et resté au milieu de la queue n’importe comment avant de comprendre (au bout de la 3e explication) qu’il fallait se mettre au bout, ont eu de fait un magnifique rang 16. Les pass jeunes sont à 30€ comme la file standard — et ils étaient de fait très peu nombreux. La gestion de cet opéra frise la catastrophe digne de Radio France (la Philhar prend le même chemin…).

Depuis le 9e rang, on a un peu mal au cou, mais ça passe. Heureusement que le livret n’est pas trop bavard, pour ce mythe assez local à l’Est de l’Europe, une sorte de petite sirène. L’ondine Rusalka (Svetlana Aksenova) s’ennuie ferme à faire des clapotis avec ses soeurs et veut devenir humaine. Favorite de son père l’Esprit du lac (Dimitry Ivashchenko) qui aime son esprit espiègle, il la laisse consulter la sorcière Ježibaba (Larissa Diadkova), dont je n’ai pas très bien compris si ce n’était pas sa propre mère, mais qui lui fait évidemment signer un pacte diabolique dont elle ne se sortira point. Pourtant, une fois sur terre, un jeune Prince (Pavel Cernoch) est séduit par sa beauté muette. Mais il est détourné par une Princesse étrangère (Alisa Kolosova) qui ne l’entend pas de cette oreille, dans une séduction trompeuse digne de Odile/Odette. Carsen mise sur ces oppositions dialectiques pour proposer une mise en scène symétrique : d’abord haut-bas, puis gauche-droite, avant de renverser (et de faire tourner) le fameux lit exposé, à la verticale. Quel bonheur d’inventivité pertinente ! Avec finalement peu d’effets : un peu d’eau et des flammes surprises au premier acte, des chanteurs doublés en miroir au second acte — formidable travail ! Évidemment seul un côté était composé de vrais chanteurs, en jardin, mais Rusalka est ensuite ramenée de l’autre côté du miroir où elle assiste impuissante à l’usurpation auprès du Prince —, et enfin une rotation au dernier acte, avant disparition du décor. Avec en prime une chorégraphie (par Philippe Giraudeau) avec ajustement de boutons de manchettes.

Des chanteurs tous formidables (je ne saurais dire s’ils prononçaient bien le Tchèque…), aux belles tessitures et projections suffisante pour passer sur l’orchestre plutôt musclé de l’opéra dirigé par Jakub Hrůša. Une très belle soirée comme je m’y attendais.

Léa lutteuse

« Le journal d’une femme de chambre » nous rappelle avec la superbe Léa Seydoux en soubrette un temps pas si lointain où l’on avait des maîtres et des « ma fille » — on retrouve cette relation maître/commis dans le code civil, toujours en ces termes, et c’est la seule base à la responsabilité de ce qui est devenu généralement un employeur à l’égard des actes de ses employés dans le cadre de leurs missions. Pourtant en cette fin de XIXème siècle, où les femmes de chambre portaient des toilettes fabuleuses, où les maîtres de maison comptaient et recomptaient leur argenterie (et les pruneaux !), où l’on dépucelait les filles à 12 ans après l’Église contre un mur (mais quant à violer des filles de 11 ans qui se laissent violer, certes, mais de là à les éviscérer en pleine forêt, c’est non !), où une tenancière de bordel recrutait en pleine rue, et où l’on interroge toujours si Monsieur saute beaucoup les demoiselles à son service (histoire de savoir à quoi s’attendre), tandis que Madame compense par son orgueil et son dédain outrancier, les références culturelles paraissent très lointaines…

L’analyse humaine par Octave Mirbeau et ici par Benoît Jacquot qui adapte le roman éponyme est très fine. C’est la lutte des classes en action (et c’est d’autant plus croquignolet que Léa descend d’une famille qui a dû embaucher force commis). La décadence des argentés saute aux yeux (le voisin fou en est une caricature). Le couple qui emploie Léa/Célestine en province ne comprend pas même que la guerre est consommée au plus profond, et que la seule vague confiance qu’ils accordent à la servitude volontaire d’un de leur fidèle serviteur (Vincent Lindon, en homme bourru des bois — et d’un antisémitisme qui nous choque), s’envolera sitôt le gain compensateur de ses années de situation servile diaboliquement organisé. La fracture est profonde, et s’ajoute le cynisme de la jeune Léa/Célestine blessée par la vie, et trop intelligente pour se laisser malmener, qui subit sa propre involontaire attraction érotique. Une jubilation malsaine naît par empathie. Fort bonne (énième) adaptation.

samedi 11 avril 2015

binôme de la saint-Jean

Il y avait la Souris pour Saint-Jean, mais le replacement côte à côte à la Philharmonie est toujours affaire aussi complexe lorsque la salle est bien pleine — pourtant entre le TCE et Radio France qui faisaient concurrence avec les mêmes programmations, on pouvait espérer écoper un peu ! Une Saint-Jean par René Jacobs et l’Akademie für alte Musik Berlin, pensez-vous.

J’étais donc désespéré de trouver une place (rejoindre mon second balcon d’arrière scène n’étant pas de l’ordre de l’envisageable), quand tout à coup, on me fit signe pour m’indiquer une place opportunément inoccupée en fond de parterre, tout près de la caméra installée comme la veille. Nommons-la Gwendoline, que le destin avait déjà placé dans le même métro, afin que cette Passion de nouveau partagée ne devienne Vaudeville — c’est une Passion interdite.

Jean est vraiment plus ramassé que son binôme Matthieu : on commence à l’arrestation (là où Matthieu se situe au moins la veille, incluant des causeries avec Judas et Pierre notamment), et on termine juste après l’expiration (Matthieu rajoute trois bons quart d’heures après ça ! Allez, disons une demi-heure). Mais comme tout bon récit biblique, ça n’a toujours ni queue ni tête, totalement foutraque avec de la philosophie à deux balles et quelques aphorisme vaguement sauvables, une narration décousue, et des prophéties cheap. Franchement, le jour où l’on met Confucius en musique, c’est la fin du Christianisme — pas étonnant que l’Occident exégète se soit passionné névrotiquement pour cet amas gloubiboulguesque !

Mais Bach, que c’est beau… Et avec les surtitres (enfin !!) : miracle. Très bel orchestre, très beau Rias Kammerchor, très beaux solistes : Sunhae Im, soprano (dont ma voisine remarqua qu’on ne comprend rien à son Allemand, malgré ses qualités opératiques) ; Benno Schachtner, alto ; Sebastian Kohlhepp et Martin Lattke, ténors ; Johannes Weisser, basse. Apparemment, l’acoustique en tuait quelques un si l’on n’était pas bien de face : pas de problème depuis le fond de parterre, qui à 20€ est une solution intéressante en cas de voix. Bien belle et pieuse soirée.

si messe en si

Pâques signe la mort opportune du Christ, mais aussi la série de Bach annuelle. Entre deux passions, une Messe en Si, qui inspire moins Hinata-chan, dont je fus séparé encore — la Philharmonie est une plaie pour le replacement : j’ai fini quasiment à ma place dédiée, c’est-à-dire tout au fond du parterre, et ce n’était finalement point mauvais du tout ! Personnellement, j’ai découvert cette oeuvre grâce à une écoute des extraits musicaux sur une encyclopédie CD (était-ce Universalis ?), directement depuis les fichiers, et tombé amoureux du Crucifixus, j’avais dû repasser tous les morceaux depuis l’interface pour retrouver de quoi il s’agissait ; puis j’avais fait une commande à la FNAC qui avait mis deux mois pour arriver ; c’était en 1999, peut-être. J’y suis très attaché : c’est ma grande découverte de Bach — choc esthétique.

Gardiner et son English Baroque Soloists ne peuvent nous faire que du bien aux oreilles et à l’âââââme. Toujours pas de surtitrage mais bon, on connaît à peu près par coeur. On remarque que le public est toujours aussi indiscipliné et mériterait bien de se faire crucifier aussi. Outre les retardataires bruyants (installés n’importe quand !), les bruits de froissements divers, les tousseurs, il faut aussi compter sur les applaudisseurs précoces, qui ne peuvent pas laisser flotter un divin vide après la dernière note. Les gueux !

Gardiner est comme Moïse : il écarte son choeur du Monteverdi Choir (parmi lequel se cachent des solistes qu’il invoque parfois, et qui se déplacent plus ou moins aisément jusqu’au devant de la scène) d’un mouvement de bras, pour séparer les femmes des hommes, faire deux groupes équilibrés sur les côtés, les rassembler à nouveau… On se croirait dans Age of Empires, quand on clique sur les boutons de formation des divisions militaires. À l’attaque !

Une très belle version, sans entracte.

passion partagée

La Passion selon Saint-Matthieu est toujours un grand moment. Longtemps n’ai-je pu y assister tellement elle attire plus les foules qu’un Saint-Jean — souvent complète aussi. On ne sait jamais trop la proportion de bigots qui viennent spécialement à Pâques — ah, Dieu marketing ! — pour écouter les merveilles… d’un protestant. Avec « mon binôme baroque », comme dit la Souris, Hinana-chan, nous venons en pèlerinage peu importe la date : l’important, c’est Bach.

L’Orchestra of the Age of Enlightenment semble en mode kibboutz : nul chef à l’horizon. Il est pourtant crédité (Mark Padmore), mais après avoir plusieurs fois vérifié si c’était la faute de notre visibilité réduite, il a fallu se rendre à l’évidence : la coupe dans les effectifs n’a pas concerné que le Choir of the Enlightenment. En effet, cette jolie Saint-Matthieu un peu dépouillée et sans trop de prétention a souffert, outre des hautbois un moment déficients (qui ont valu un retaillage de hanche juste après un duo saint-canardeux), d’un manque de volume vocal dans les grandes envolées. Ma voisine qui fait du playback (Play Bach ?) en germain tout le long de l’oeuvre, fut un poil déçue de ne point vivre pleinement sa Passion aux moments clés tant attendus. La pauvre, elle passe son temps à être frustrée.

Heureusement, les solistes (Sophie Bevan, soprano ; Paula Murihy, mezzo-soprano ; Mark Padmore, ténor, L’Evangéliste ; Stephan Loges, basse, Le Christ ; Fflur Wyn, soprano ; Robin Blaze, contre-ténor ; Andrew Tortise, ténor ; Matthew Brook, baryton) étaient irréprochables. Il est clair que cette mouture ne tient pas deux secondes face à l’extraordinaire Jacobs passionné de Berlin. Mais elle fit le job (le Job ?).

samedi 4 avril 2015

674ème semaine

Comme chaque année, salon du temps-réel. Il faudrait écrire un billet pro, peut-être, sur le sujet. C’est la dépression totale, avec un brin d’espoir. Étrange sentiment. L’occasion en tout cas de vérifier encore une fois que je n’hallucine pas. Niveau des ingénieurs en chute libre, clients qui paient extrêmement mal et ne connaissent plus la valeur des choses, très rares commandes, disparition de l’industrie française digne de la crise crétacé tertiaire, non je n’ai pas rêvé !

Sur l’un des stands, un vieux patron désabusé et goguenard comme je l’aime se livre : « avant, quand j’allais dépanner un client, on savait que ça allait être quelque chose de costaud, un vrai problème ; et au passage, on serrait quelques louches, on discutait le bout de gras et on ramenait des affaires. Maintenant, on crame une journée pour appuyer sur le bouton ‘power’ et on pleure sur l’essence dépensée pour rien au retour ». D’autres ont touché le fond l’an passé, alors c’est forcément moins pire — sinon ils n’existeraient plus, et ce qu’ils font à quatre, pourtant, relève de la plus haute expertise mondiale, qui leur permet de se payer un vague SMIC de temps à autre, après huit années d’entrepreneuriat.

Il y a une sorte de tabou. On ne peut pas cracher sur les clients, sinon on n’en aurait plus ! (Quitte à ce qu'ils ne sortent plus de produit et se suicide : les fonds d'argent public gratuit qui demandent un minimum de garantie se font eux aussi éconduire pour froissement d'égo, il n'y a donc pas qu'à moi que ça arrive !) Et après tout, ils doivent avoir les mêmes problèmes pour en arriver là (même si en France, en réalité, à la fin, il y a toujours de l’argent public et de l’assimilé fonctionnaire au niveau souvent déplorable mais très bien payé à vie). Mais la vérité, c’est qu’on crève, tous ensemble. Le tissu industriel est déchiré. On espère que l’IoT très fashion va sauver le monde, alors que le M2M n’a jamais pris, hors des marchés de niche (surtout les terminaux de paiement, peut-être la voiture), pas plus que la domotique (renommée home automation et rattachée à l’IoT plus ou moins — tout peut rentrer dedans, de toute façon, du moment que ça communique). Ce dont on s’aperçoit (et que je sais depuis un bon bout de temps), c’est que les softeux qui débarquent n’ont certes pas les mêmes travers crétins que les hardeux, mais ne connaissent tellement rien qu’ils courent au suicide collectif inévitable. Pieds nickelés en vue.

En même temps, en parlant avec un jeune homme qui se lance avec un produit hyper-technique (réseaux de neurones pour robotique, un truc que j’ai toujours voulu faire ! Avec de l’algo G pour ma part, et du FPGA pour la sienne), je me suis rendu compte que s’il s’était lancé dans ce projet un peu fou quand on pense au peu de débouchés (surtout si ce n'est pas de la robotique industrielle), c’est aussi parce qu’il n’y comprenait absolument rien au business. Il débarquait complètement sur l’administratif et la gestion d’entreprise, le business model est rachitique (une centaine de cartes à vendre, dans l'année — il ne sait pas trop à qui d’ailleurs — pour environ 80€… OK, ça paie l’avocat qui fait le pacte d’associés et le comptable, le reste pourra partir en impôts…), et pourtant, il était bien déjà en incubateur si j’ai bien compris. Et il a monté ce truc qui j'en suis sûr est du genre à faire avancer la science, avec un financement zéro (et il pourra crever pour du CIR ou de la JEI : il ne peut rémunérer personne...). Ça partira aux oubliettes, ça me fait déjà mal au coeur.

Il faut se rappeler en ces temps pascaux que le Messie n’a pas duré plus de 33 ans. Ça fait pas très vieux, surtout après avoir attendu deux mille ans.

un deux trois

« À trois on y va » est un petit film bien sympathique d’une jeune équipe. Le réalisateur-scénariste Jérôme Bonnell se penche sur un triolisme malgré lui. Sophie Verbeeck emménage avec son compagnon Félix Moati, mais le trompe en réalité avec Anaïs Demoustier (oui, du lesbien avec Anaïs Demoustier, qu’on adoube dès à présent le Bonnell des arts et des lettres !). Lui se sent un peu délaissé mais ne soupçonne rien ; et il est bien tombé sur sa moitié, puisqu’il a les mêmes goûts : paf, il se tape Anaïs aussi (en même temps, qui ne voudrait pas se taper Anaïs, entre nous ? Ça existe ?). Enfin, se taper, c’est vite dit… la pauvre, prise en sandwich alors qu’elle n’avait pas forcément un grand destin de salope initialement, prise dans le secret de l’un et de l’autre, polyamoureuse à l’insu de son plein gré (comme les deux autres — mais qui sont ensemble), elle va de coitus interruptus en clitoris interruptus, toujours précipitamment. Il y a quelque chose qui ne marche pas, qui coince.

En fait, il faudra attendre l’inévitable rencontre à trois pour que tout se débloque — mais pour combien de temps, voilà la question de ces oeuvres dans la lignée de « Vicky Cristina Barcelona » ou « chansons d’amour »… C’est léger et c’est fort bien mené, avec sensibilité et intelligence. Et quelle belle petite équipe ! Ce qui est le plus appréciable est le dépassement naturel des tabous sociaux occidentaux sans rien chercher de compliqué. Simplement de jeunes adultes en construction (et en galère dans notre monde moderne). C’est agréable parce qu’au naturel.

ça sent le Dusapin

L’orchestre national des Pays de la Loire un dimanche aprem. A priori, pas de quoi justifier un déplacement — et même pour l’achat de place, on pouvait largement s’y prendre en dernière minute, même avec un placement libre (ie bordélique). Pascal Rophé à direction, inconnu au bataillon. On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise : comme en foot, une équipe de deuxième division peut être meilleure qu’une collection de stars surpayées. Et puis Nantes (et Angers), ça laisse supposer qu’il savent jouer. Claude Debussy, « Printemps ». C’est pas mal du tout. Igor Stravinski, « L’Oiseau de feu » (version 1945), avec quelques canards de feu, pas mal non plus.

Mais en réalité, on venait tous pour le plat de résistance central (sauf ceux qui squattaient la philhar’ pour découvrir le machin à pas cher — ok, les 3/4 du public). Un nouveau Pascal Dusapin !! Tellement nouveau que c’était une création mondialo-française — en vrai, un extrait, parce que pour la totale, il faut prendre le Thalys. « Wenn Du dem Wind… », 3 scènes extraites de l'opéra « Penthesilea », un long monologue par la soprano adorée Karen Vourc'h, en réalité. Et lequel ! Dusapin est vraiment le plus grand compositeur vivant. Encore une fois, il trouve un livret original (sur du Kleist) et hautement psychologique : une femme blessée dans son orgueil amoureux. Ça me fait penser, dans l’esprit, à la mort de Cléopâtre ; c’est aussi lyrique qu’une mort d’Isolde ; mais notre héroïne ne meurt pas, elle fomente sa vengeance tout en avouant ainsi son amour, elle la femme face au héros mythique, elle la trompée alors qu’elle est reine.

C’est très beau. C’est Pascal Dusapin.

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