humani nil a me alienum puto

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lundi 30 mars 2015

673ème semaine

Une demi-semaine à SF, une demi-semaine à San José — toujours aussi inintéressant, quoique vivable. Dans la baie, on ne dort pas : pas de double-vitrage (il ne fait jamais très froid, de toute façon…), des fenêtres guillotine, des vieux murs (quand ils ne sont pas en bois), des Harley ou des avions qui passent jusqu’à minuit, des camions bruyant dès 6h30 (et de nouveau les avions à 7h à San José…), on se demande comment on peut laisser autant de qualité basique de vie pour si cher… C’est à la fois attirant et repoussant. Comment un centre-ville peut-il être aussi remplis de marginaux, qui laissent leurs seringues traîner devant l’hôtel ?

SF, c’est l’inverse de Hong Kong. Villes de technologie, la première est tranquille, pépère, la seconde est hyper-agitée. À SF, les problèmes structurels sont (très) nombreux, à HK tout est prévu pour déroger, contourner. Transports en commun assez lamentables à SF, hyper-efficaces à HK. Utilisation de l’espace loin d’être optimisée à SF, hyper-trop-optimisé à HK — pour un terrain très vallonné en bordure de mer finalement assez comparable.

À SF, il y a un petit côté Berlin. Construisons des maisons ou des immeubles à un seul étage, privilégions la marche et le vélo bobo (ainsi… que la voiture…), mettons une forêt immense qui balafre l’espace urbain en plein milieu, avec des centres culturels, et des campus universitaires, et surtout, pas de stress… (Mais Berlin a su endiguer son flot de marginaux qui peuplait le Zoobahnhof) J’y préfère cependant toujours Berlin, même s’il y fait (beaucoup trop) froid en hiver. Il y a un truc qui n’accroche pas trop à SF, une déliquescence de l’espace urbain un peu trop forte. Je pourrais y vivre un ou deux mois par an, parce que c’est reposant (surtout quand on ne dort pas beaucoup…), finalement, et qu’on sent que ça s’agite dans le bon sens du business, et pas pour rien dans le vide. Mais il y a trop de choses à refaire ou à reprendre : il y a quelque chose qui ne marche pas, de ce qui fait qu’on y paie des sommes hallucinantes pour des placards, de ce que les riches traversent le pont rouge pour se planquer dans leur pré carré (et encore n’ai-je vu que Mill Valley : il paraît que San Rafael pousse encore plus loin…), où tout à coup tout le monde devient blanc (c’est frappant dans les écoles…). Quand il faut traverser la ville en bus privé pour rejoindre depuis les demeures des riches du Nord, les entreprises au Sud, c’est qu’il y a un léger problème…

musées franciscains

L’an passé, j’avais privilégié la découverte de la ville à ses musées : on ne peut pas tout faire en temps contraint. Cette année, il fallait donc rendre justice aux lieux culturels négligés. Le temps étant encore plus contraint, et entrecoupé de quelques rencontres malthidiennes (on ne va pas s’en plaindre !), j’ai encore dû sacrifier l’hyper-cher California Academy of Sciences ($34,50…) — et Alcatraz.

Le SF asian art museum est fort célèbre, surtout… pour son escalier monumental. Qui mène à une grande salle vide (une ancienne bibliothèque, étant donnée les inscriptions aux murs). Il faut choisir côté pour faire le tour d’un étage de collections : les japonais-coréens-chinois au premier, les indiens et autres bouddhistes au second. Les collections sont riches et croisent des temps anciens (parfois très anciens, certaines pièces ont trois mille ans !) avec de l’art contemporain. La continuité est bien assurée, et l’agencement agréable. À $15 l’entrée, cependant, il faut vraiment que l’on jumelle une exposition temporaire pour en avoir pour son argent — en deux heures de temps, on a bien poussé l’exploration du lieu…

L’exposition du moment, justement, prend un angle intéressant : « les yeux de l’imprimeur ». On l’oublie souvent, mais l’estampes n’est pas directement dessinée — c’est sa définition même ! Il faut un imprimeur, en couleurs pour les nippons. Une vidéo introductive montre comment on procède : malheureusement, les trois salles du rez-de-chaussée étaient fichues de manière telle que je ne l’ai vu qu’en tout dernier — et pas entièrement. Par couches successives qu’il faut appliquer en recalant le modèle (ce qui use beaucoup d’essais infructueux !), du plus clair au plus foncé (on termine donc par le noir, avant de saupoudrer un fond), le dessin de l’artiste apparaît peu à peu. Il y a absolument de tout dans cette exposition, des scènes de vie quotidienne à de l’érotisme en passant par du kabuki. Une salle entière est dédiée aux geishas, à leur vie, à la vie de la cité autour de d’elles, et outre quelques kimonos magnifiques (dont des certains pour dormir, taille XXL mode couette à manches), le clou du spectacle est un très long parchemin de plusieurs mètres entièrement déroulé (une bonne quinzaine), sous plexiglass, qui montre la vie des paysans, l’entraînement d’une jeune maiko (qui sont devenues des superstars d’après le film que j’ai vu dans l’avion au retour, « Laidy Maiko », sorte de vague remix de Pygmalion/My fair lady totalement halluciné…), l’arrivée d’un samurai qui va dépenser des fortunes pour son amusement (les panneaux explicatifs, toujours didactiques faute d’être très précis, parlent d’équivalents d’une ou plusieurs dizaines de milliers de dollars), son départ au petit matin après les plaisirs (dans le kimono XXL) et le repas dans la prison dorée des demoiselles…

Tant de beauté est époustouflant. Cette expo-collection annonce la couleur des autres : vague thématique, très belles pièces, cartons imprécis mais praticables (on ne sait jamais l’origine des oeuvres, frustrant !!), prix rédhibitoire. Au de Young, le lendemain matin, j’ai opté pour le billet jumelé avec le Legion of Honor, pour $24. Ça arrache, mais je pensais avec les deux expositions temporaires pour ce prix-là : que nenni, pour le LOH et son (manifestement petit, à la vue du plan et du catalogue) extrait des collections du musée du costume de Brooklin, il fallait compter $13 de plus. Au de Young, on redécouvre les très bonnes collections du musée d’Edimbourg — qui y étaient gratuites. Autant dire qu’il ne faut pas s’y rendre actuellement : SF a tout dévalisé — avec une vague thématique « de Boticelli à Braque », alors même qu’il y a une pièce plus récente que celle de Braque exposée… —, y compris le magnifique Sargent (Lady Agnew of Lochnaw, 1892), toujours à tomber.

À ce propos, j’ai vécu une scène qui est je pense typique de l’esprit américain : une dame se promenait avec ses deux enfants, et sur sa sélection d’oeuvre, s’attardait accroupie avec eux assez longuement, pour raconter diverses choses avec ce ton toujours émerveillé ; faisant participer les marmots, elle leur demande ce qu’ils ressentent face à cette présence forte de la jeune fille (peinturlurée en pleine dépression…) puis d’où vient la lumière qui donne cette impression : d’en haut à droite, bien sûr, bravo ! Sauf que toutes les ombres du tableau sont portées vers la droite…

Le de Young (d’après le nom du fondateur du San Francisco Chronicle), ça fait un peu la foire fouille : tu trouves de tout si tu es malin… Au rez-de-chaussée du bâtiment hyper moderne (avec une tour de neuf étages qui sert uniquement de panorama aux visiteurs), quelques petites salles proposent des oeuvres contemporaines qui vont de la photo à la sculpture absconse en passant par la vidéo sans aucun intérêt. Mode sous-sol du BHV/palais de Tokyo. On s’amuse de ce que des oeuvres contemporaines soient exposés pas loin d’art « primitif » d’Amérique du Sud, et y ressemble beaucoup. À l’étage, c’est mieux, un énorme anneau de grandes salles font apparaître des collections les plus diverses et variées, rangées par thèmes et par mécènes. On retrouve des arts indiens, où les pièces peuvent avoir 30 ans comme 3000 (peu de différences : ça c’est de la constance digne des Égyptiens !). Mais aussi de l’art africain (avec des gardiens… noirs. Qui ne voient pas la lumière du jour, dans cette salle temporaire reculée). Puis de l’art nouveau, avec du mobilier (comme à Berlin ! Avec beaucoup moins de quantité, mais de grosses collections de Tiffany). Et tout à coup, de la peinture, à partir des flamands du XVIIIème jusqu’à de la sculpture du XIXème, en passant par un Sargent, avec de belles oeuvres, quoique aucune ne soit bien célèbre.

En réalité, c’est au Legion of honor, reliée par une navette (noooon, je déconne : 30 à 40 minutes avec deux bus — ça prendrait 5 à 10 minutes en voiture —, le délire total san franciscain…), que l’on découvre le best of, avec des salles de Rodin, avec du Van Dyck, du Lorrain, du Salvador Dalí, du Caillebotte, des primitifs flamands et deux gigantesques tapisseries multiséculaires, et puis cette toile fascinante de William Adolph Bouguereau,1891, « la cruche cassée », qui rend beaucoup mieux en vrai qu’en photo. Perché sur sa colline, avec une vue sur un vaste terrain de golf, une bonne partie de la ville, et un peu de Golden Gate Bridge entre les arbres, le Legion of Honor (deuxième partie des fine arts museums de SF avec le de Young) est une espèce de bulle temporelle à l’abri, où l’Art avec un grand A est mis à l’honneur, où l’on peut trouver deux salles d’hôtels particuliers parisiens entièrement remontées, comme si l’on était dans une grande ville — mais on en fait le tour en moins de deux heures, et le plan propose même un « parcours une heure ». Tout y est agréable, jusqu’au café. Mais comme le de Young perdu au milieu de l’immense bande de parc-forêt qui balafre l’Ouest de la ville, il est impossible d’y passer par hasard : à ce niveau, c’est le contre-pied total d’un National Gallery où l’on passe pour flâner, sans monnaie y laisser. Quand on va au musée à SF, ça doit être efficace et exceptionnel. Mais y repasse-t-on ?

mercredi 25 mars 2015

Becoming Mathiiiiiilde

Un passage à SF n’en est pas un vrai sans voir Mathiiiiiilde danser. Mais la surprise de taille était que pour la première de Don Quixote, le lendemain de mon arrivée, en haut de l’affiche, devinez qui il y avait : Mathilde Froustey ! Parfaite synchronisation. Et grâce à ma mécène, je n’ai même pas eu besoin de vendre un rein pour me retrouver au rang F du parterre. Merveilleux — comme Mathilde.

On le sait, Don Quixote n’est pas mon ballet préféré. Mais depuis qu’il a propulsé notre héroïne comme principal (à l’autre bout de la planète, certes, mais quelle compagnie !), je l’apprécie un peu plus… DQ, c’est du porno balletomane : les prouesses techniques invraisemblables sont vainement justifiées par un scénario aussi maigre que du papier à cigarette (un alibi de rêvasserie sur des personnages totalement mineurs). La version d’Helgi Tomasson et Yuri Possokhov donne encore plus dans le travers : à force de dépouillement de Gorsky et Petipa, les trois actes restants (dont deux à une seule scène) ne s’embarrassent plus trop de rien… La narration est décousue, qu’importe ! (Il reste toujours la musique de Minkus, dirigée par Martin West, avec un orchestre qui sait jouer) Ça donne une espagnolade un peu bordélique et joyeuse : let’s have fun!

Il y a quelques moments plus brillants que sur la version Noureev, mais on regrette énormément que le fameux équilibre mathildien ait été coupé — ne serait-ce que pour vérifier qu’il aurait été totalement propre, sans le stress d’il y a deux ans à Bastille, parce que dans l’ensemble, tout était parfaitement exécuté sans trembler : Mathilde EST principal. Une vraie Kitri. D’autant plus vraie que le rôle lui sied à merveille : il s’agit d’amuser la galerie, de faire danser un jeune homme charmeur, de manipuler le paternel, d’échapper aux vieux qui en ont après son (merveilleux) fessier, et de bouder sur pointes. Bref, la fille mal gardée en robe de flamenco rouge pêtant et avec castagnettes. Ça ne donne pas dans le nouveau (comme partout, on est vite réduit à une spécialité, même quand la ville est encore parsemée de l’affiche avec Giselle-Mathilde et en vend des posters à la boutique — oui, j’en ai pris un), mais ça reste de la valeur sûre. On était au moins deux dans la salle à ne pas s’empêcher d’avoir un sourire jusqu’aux oreilles.

À Kitri heureuse, Basilio heureux : Carlos Quenedit est totalement ahurissant. Amaaaazing. J’ai pensé qu’il faudrait un avertissement « don’t do this at home, these are professionals ». Il tournicote, monté sur ressorts, et attrape Mathilde comme une plume juste après. Il n’est pas le seul à faire des étincelles : outre Ruben Martin Cintas dans le rôle de Gamache, c’est surtout Daniel Deivison-Oliveira qu’on ne pouvait pas manquer — surtout qu’il était en duo avec Sarah Van Patten (Mercedes). Et dans la série des moments impressionnants, la très sûre Sofiane Sylve a assuré une prestation qui a fini de faire remonter à bloc la côte de la France expatriée (d’autant que Pascal Molat faisait rire un public local toujours très réactif en Sancho Panza — et créditons Jim Sohm, en Don Quixote, puisqu’on y est…).

Cependant, la deuxième scène du deuxième acte est aussi la plus mise en scène la plus kitsch et ridiculement clinquante que l’on puisse voir (avec une Koto Ishihara en Cupidon et tout un tas de lucioles). Il faut dire qu’on fait un peu dans l’économie, dans ce théâtre, et il n’y a quasiment qu’un seul décor tout le long… Pour se rattraper, on a sur les planches un vrai Rossinante et un vrai baudet pour l’accompagner : j’ai pensé que B#4 serait aux anges… Et puis de toute façon, tant que Mathilde est là, tout le monde est heureux — et debout aux applaudissements, pour célébrer son talent et ses charmes, surhumains, car en elle viennent se réaliser et se réunir tous les chimériques attributs de la beauté que les poëtes donnent à leurs maîtresses.

Si Kitri est devenue Dulcinée, Mathilde est devenue principal.

dimanche 22 mars 2015

672ème semaine

SF ! San Francisco, sans escale. Pour les mêmes raisons que l’an passé. L’alibi parfait pour revoir Mathiiiiiilde (et potentiellement Mathilde), mais je me demande si sans ce facteur, ma décision de revenir aurait été emportée ou non. Les voies mathildiennes sont impénétrables, le doute demeurera.

Paris Nord, fraicheur des bois

L’orchestre de Paris avant sa tournée a retrouvé son Paavo Järvi (mais a perdu sa Lola). Dernier rang centré de premier balcon, la souris au loin sur le côté (2e catégorie, donc ? Soit.), toute une tripotée d’amis et amies dans tous les coins, ce n’était pas forcément pour l’ouverture de « Genova » de Schumann, mais bien plutôt pour la belle, la voluptueuse Khatia Buniatishvili. Forcément, JoPrincesse était dans la salle ; forcément, on a fait des plans pour les épousailles…

Edvard Grieg et sa célébrissime ouverture du Concerto pour piano en la mineur, op.16, qui met tout de suite à épreuve la mèche de Khatia, avant le thème principal, magnifiquement interprété, et un duo avec le violoncelle, à un moment, que l’on entend à peine (si l’on sait qu’il est là), sur la vidéo de répétitions.

On est heureux, on a même un bis (que la communauté ninja a du mal à déterminer, ça penche pour du Chopin). L’orchestre revient seul, après l’entracte : Jean Sibelius, Symphonie n° 2 en ré majeur, op.43, bois enchanteurs, forêts nordiques. Ça sent le sapin. Soirée nordique. Magnifique.

Il était raisonnablement tard, mais pour être certain de se téléscoper encore avec une sortie du Zénith, pour la deuxième date unique de l’orchestre de Paris un mercredi, rien de mieux qu’un bis : l’Onéguine classique d’avant-départ en tournée (fit remarquer Christian qui ne regretta pas sa fuite : c’est vrai…). Pas de séance signature pour nous retarder encore (ça aurait annulé l’attente en bloc pour accéder aux quais) : à la Philharmonie, il a été totalement oublié que parfois on aimerait rencontrer l’artiste en fin de concert, alors que le disquaire dans un coin, ratant la moitié du public sortant, est tout emmitouflé dans les courants d’air…

samedi 21 mars 2015

trilogie mayenburgienne

Initialement, il faut bien avouer, c’était pour voir Adèle Haenel. Parce que depuis « Naissance des pieuvres » (que j’avais vu trois fois au cinéma, à l’époque), je suis Adèle (que devient Pauline Acquart, d’ailleurs ?). De l’Apollonide aux Combattants. Et d’ailleurs, même si c’était à mon théâtre de quartier (d’autant plus de quartier qu’il s’agit du Théâtre des Quartiers d’Ivry, TQI pour les intimes), je n’avais point vu passer d’annonce : c’est la souris qui avait lu ça, il y a quelques mois, dans 3 couleurs. Ce n’est pas souvent qu’on peut voir la miss Haenel sur les planches ; et en l’occurrence, ces trois pièces traduites de l’allemand ne pouvait que lui être familière : elle les a même retraduites avec son père… Une trilogie (le week end, diptyque en semaine) ou trois pour le prix d’un : « Le Moche », « Voir clair » et « Perplexe ».

Qui connait Mayenburg ? Indice : il est encore vivant (et Allemand, né en 72). Mal barré. Et pourtant, il mérite ! La première pièce est un peu dans le genre de « Rhinocéros » : une critique acerbe de la société du paraître à l’âge industriel et managerial. Dans une entreprise, Lette (Paul Moulin), Le Moche, présente physiquement trop mal pour aller présenter son produit révolutionnaire de connecteur. Le chef (Serge Biavan, à la présence physique imposante) colle l’assistant à la place (Adèle Haenel !), se gardant bien d’avertir celui qui va être d’autant plus déçu qu’il apprend par l’occasion sa tare physique, et par la même occasion pourquoi sa femme (Aurélie Verillon) ne le regarde jamais vraiment. Les rôles des quatre protagonistes sont naturellement mouvant : le chef devient chirurgien esthétique, la femme une cougar cliente richissime qui ne peut résister au nouveau visage fabuleux de Lette, et l’assistant se transforme opportunément en fils de cette dernière. La satyre est très acide. Les développements vont très vite, on court au drame dans la comédie décapante. Très pertinent.

« Voir clair » n’a rien à voir : c’est une tragédie en huis clos, au rythme lent. Adèle Haenel, tantôt un garçon en costard (qu’elle porte très bien, même si elle ferme le bouton du bas), n’apparaît que très tard entre Serge Biavan et Aurélie Verillon, qui montrent tout deux un immense talent de comédien. Adèle, donc, débarque en barboteuse. On sait que je suis souvent déçu par le théâtre, qui a autant une propension au guignol qu’au déclamatoire, les deux étant fort dommageables. Ici, on est épaté. Par la pertinence de l’auteur, qui crée une ambiance à la Château de Barbe Bleue, avec une chambre interdite et bien des mystères, mais aussi par le jeu impressionnant des acteurs (Paul Moulin, qui ne participaient pas à cette pièce à trois personnages, était lui aussi très bon ; ajoutons enfin Christophe Danvin qui créait les ambiances musicales, au dessus).

« Perplexe » va de pair avec « Le Moche » (« Voir clair » n’est donné que le week-end, comme une respiration suffoquante entre les deux). Dans la première pièce, Mayenburg s’amusait déjà avec les codes. Par exemple, les personnages étaient présentés (ainsi que leur second rôle), de manière dynamique et originale ; puis ils glissaient de rôles sans crier gare, d’autant que l’auteur a bien fait annoncer que « les personnages gardent tout au long de la pièce et des opérations de chirurgie esthétique leur même aspect ». Dans « Perplexe », c’est élevé au rang d’art : David Lynch en rêverait. Au début, tout est assez simple : un couple rentre chez soi, et trouve que les voisins qui devaient simplement arroser les plantes ont non seulement pris leurs aises, mais les mettent carrément dehors. Si les personnages gardent leurs noms respectifs tout au long de la pièce, leurs rôles respectifs sont en revanche mouvants : les couples se font et se défont, et se refont, et de plus en plus on part dans un burlesque qui culmine lors d’une soirée déguisée où le caribou entreprenant éveille à la zoophilie homosexuelle l’autre personnage masculin. C’est du théâtre improvisé totalement maîtrisé, comme l’ont ensuite révélé les comédiens, après la fin totalement en vrille (théâtre déshabillé, références à la pièce elle-même…), où d’ailleurs les noms des personnages sont ceux des comédiens qui ont créé la pièce avec l’auteur. On sort de tous les cadres…

La rencontre avec le public était à la fin fort intéressante, d’autant que c’est un public forcément théâtreux, cultivé. On aura pu aussi entendre les balbutiements intelligents d’une Adèle Haenel en civil, c’est-à-dire en jean-chaussettes et en tailleur sur sa chaise, écoutant de manière distraite, sirotant sa bière et jouant de la flûte avec. Elle a l'esprit vif, on le sent, mais qui se bloque tout seul ; elle me fait penser à Vincent Lindon, plein de tics au civil, qui devient totalement fluide en jouant : il est de ces superhéros qui s'assument difficilement et qui doivent revêtir les habits d'autres pour devenir/exprimer eux-mêmes. Adèle, dans l'absolu, c’est ton pote de chip-pizza-foot sur le sofa. J’avais sous-interprété son « je l’aime » des César adressé à Céline Sciamma. Peut-être parce que moi aussi je l’aime. Toutes les deux, en fait. Adèle Haenel est de ces êtres forts et fragiles qui me fascinent. C'est dit.

Il n’y avait malheureusement pas Maïa Sandoz (« de garde »), qui était l’héroïne de l’ombre, puisque c’est elle qui a monté sur plusieurs années (cinq ou six, tout de même !) ces pièces, et rassemblé l'équipe de comédien aussi, et on eut ainsi l’explication de la mise en scène recyclant vieux sofa, table, meuble en bois et miroir années 70, et puis l’énorme panneau des Alpes en fond (qui était précisément le coin dont parle plusieurs fois « Le Moche »). Il faut avoir bien du courage, quand on est fauchés, pour mettre sur pied pareille entreprise. Heureusement que ce semble être un succès total, salué par la critique et porté par les spectateurs.

La soirée commencée en retard après 16 heures (comme le public est installé sur des bancs, l’empattement des spectateurs a un effet sur le surbooking envisageable : ce n’est donc que fort tard que nous pûmes entrer sur liste d’attente), se termina vers 20h30. C’est dire !

David Bowie est

La très belle exposition « David Bowie is » qui avait justifié un déplacement à Londres il y a presque deux ans, composé de trois heures de queue le matin pour avoir un billet l’après-midi nécessitant de faire l’exposition assez rapidement en deux heures environ, a été exportée l’an passé à Berlin (où je l’ai ratée de peu : j’y étais en mai, ça a dû ouvrir en juin), et vient d’ouvrir à Paris. Il est pré-annoncé un énorme succès, qui a valu de réserver les places sur Internet (sans soucis), mais en réalité le vendredi matin il n’y avait quasiment personne en file. En revanche, ça se pressait sévèrement à l’intérieur : le problème vient à mon avis plutôt de l’agencement très médiocre dans les nouveaux espaces d’exposition de la Philharmonie.

Je me demandais comment ils allaient faire entrer cet énorme parcours du Victoria & Albert Museum au dernier étage de la Cité de la Musique. Déjà qu’au Martin Gropius Haus, je ne voyais pas bien comment ça a pu entrer… Mais c’était sans compter sur notre nouveau bâtiment inachevé préféré, où même mon accompagnatrice italienne @odette9 et fan de Bowie aussi (de toute façon, cette fille, c’est quasiment moi avec un vagin et non-déniaisé) a un peu halluciné au milieu des ouvriers et machines de chantier. Cependant, l’espace intérieur n’est ni aussi modulable que le V&A, ni aussi en hauteur. Ni aussi grand manifestement : je suis à peu près certain que bien des aspects biographiques ont été retirés par rapport à la version originale (même si je ne me souviens pas de ce carnet d’hôtel emprunté au Mucem, qui est manifestement rentré l’an passé dans leur collection) ; toujours aussi léger sur l’aspect drogue, j’ai trouvé encore moins de référence aux années berlinoises et (bon point !!) aux aspects « gender ». Mais peut-être me trompé-je.

En effet, j’ai carrément cru un instant qu’il manquait la moitié de l’exposition. Que nenni : c’est seulement que l’agencement a obligé de déplacer des pans entiers. Il me semblait bien que la veste turquoise à revers triangulaires de Life On Mars était au début de l’exposition londonienne — d’autant plus logique par l’ordre chronologique, mais j'avais déjà noté que c'était un peu le bordel leur parcours aussi —, et non après la filmographie qui nous emmenait après les années 1980. Bref, on ne comprend pas grand chose à l’ordre du truc. L’exposition a été rentrée au chausse-pied, et souvent ça fait mal : les espaces confinés obligent le public à s’amasser, et de grands panneaux explicatifs se trouvent ainsi aussi masqués que mal éclairés. En terme de scénographie, heureusement qu’on partait donc de haut, pour éviter le crash.

La dernière salle (qui n’était pas la dernière au V&A… Mais presque) est séparée du reste de l’expo : c’est celle avec les diverses diffusions en très grand, avec beaucoup de costumes. Mais en ayant moitié moins de surface et deux fois moins de hauteur, l’impression de cathédrale est loin d’être la même. D’autant que l’espace est beaucoup moins ouvert, puisque séparé. La comparaison est assez décevante pour la version philharmonique (qui est en plus franchement onéreuse…), mais il faut se réjouir de voir Dieu Bowie mis à l’honneur de l’autre côté de la Manche, et on y gagne aussi (grâce au confinement) en visibilité sur les costumes. On peut en tirer quelque chose, et l’audioguide marche bien pour diffuser les sons qui correspondent à la progression de l’exposition (même si parfois ça se bloque un peu… Mais dans un espace si serré, la prouesse technique est non négligeable — en attendant peut-être l’un de seuls usages intéressant du LiFi). Il faut compter tout de même deux bonnes heures trente pour en faire le tour (dont la moitié à jouer des coudes ou attendre son tour dans les embouteillages…). Au final, c'est fort sympathique de promouvoir notre religion bowienne, mais ceux qui découvrent l'exposition (réorientée d'un point de vue marketing du fashion à la musique) pour la première fois seront les plus heureux.

B&B

Dans la série des découvertes de la Philharmonie, la place en bout de rangée côté cour du 6e étage n’est pas mal du tout, mais le Triple Concerto pour violon, violoncelle et piano en ut majeur, op.56 de Beethoven est un mix à la fois entre la petite symphonie avec trois solistes et la musique de chambre : pour les petits ensembles, on est certainement mieux de près pour un meilleur son (plus de volume). Cette oeuvre qu’on n’entend pas tous les jours était à découvrir, surtout avec trois superbes solistes, Isabelle Faust au violon, Jean-Guihen Queyras au violoncelle et Martin Helmchen au piano. Idéal pour faire un rappel que je parierais être du Schubert (sans être bien certain dix jours après : aucune mention nulle part pour nous aiguiller).

Descendu au parterre dire bonjour aux ninjas, on m’invita à combler la place d’une dame manifestement aussi obèse que somnolente et qui avait logiquement disparu (pendant que l’ami berlinois, juste derrière, se fit dégager pour installer… la violoniste et le pianiste !). Mon nouveau voisin fut agréablement surpris et me demanda pourquoi les contrebasses étaient à gauche : eh bien c’est que le très admirable (et vénérable) Herbert Blomstedt doit être un réac salvateur qui revient aux vraies valeurs, de celles où les premiers et deuxièmes violons étaient bien séparés.

Et il faut bien cela pour rendre hommage à Anton Bruckner et sa posthume symphonie n° 9 (version raccourcie pour qu’on termine juste assez tard pour rentrer en grosse collision avec une sortie du Zénith). L’orchestre de Paris avait déployé toutes ses forces, au premier rang desquelles Lola. Superbe : c’est ce que tout le monde avait à la bouche. C’est vrai que c’était magnifique. J’ai dirigé en même temps (moi aussi, de tête, même si je n’ai pas 87 ans !), et à part le tout début, j’aurais fait pareil (bah quoi ?). Problème : l’acoustique de la salle empêche toujours le frissonomètre de décoller. Il faudrait vraiment résoudre ce problème, ce n’est pas possible d’entendre de la musique pareille et de ne pas pouvoir physiquement, corporellement le ressentir !

lundi 16 mars 2015

671ème semaine

« Imposteurs de la complexité ». Après avoir été applaudi, Jean-Marc Daniel rajouta une couche qui courrouça quelques peu le public d’avocats. Eux, les fervents défenseurs de la veuve et l’orphelin, la main sur le Code et gardiens du Temple de la Loi, de la Justice, de la Civilisation ? Eux qui portent haut le verbe, forts d’une expertise difficilement acquise, d’une position sociale enviée, quoique toujours menacée ? Impossible, inacceptable !

Voilà ce qui en coûte de vouloir sortir de sa confortable bulle. Aux États généraux du droit des affaires, on s’est félicité du changement de nom « entreprises » (jusqu’à la quatrième édition) par « affaires » (cette cinquième). Pourtant, c’était déjà le révélateur. Croisant au buffet les rares qui ne sont pas du sérail — une juriste d’entreprise conspuée d’une grande boîte, le gestionnaire de la holding de Nature et Découverte (qui a accueilli Laurent Grand-Guillaume, étrangement aussi absent de cette journée que Thierry Mandon, les simplificateurs dont on ne manque pas de souligner que souvent, ces bons sentiments mènent à encore plus de complexité), consommateur de droit, et deux startupers échappés d’études juridiques —, le constat est sans appel : mais les avocats se rendent-ils compte qu’ils vivent sur une autre planète, tout en clamant défendre la nôtre ? On pourrait y ajouter les professeurs de droit, très chers…

Oui, j’aime toujours cet étrange milieu, de gens qui aiment le beau et le bon, deux distinctions fondamentales qui les éloignent définitivement des ingénieurs grossiers. Mais dans les hôtels particuliers et grands immeubles haussmanniens, rivalisant sur l’épaisseur du tapis facturé à des tarifs indécents, nos vaillants chevaliers usent et abusent surtout d’une position de sachant contre les non-sachants, pris dans une machine bureaucratique administrative qui bat sur tous les plans la Rome antique au plus haut de sa décadence pré-écroulement. Pétris de contradictions, comme nous tous, ils subissent eux aussi la pression des règlementations, directement ou indirectement à travers des clients de plus en plus complexes à conseiller correctement — car le chaos et l'entropie mènent à l'incertitude, à l'imprédictibilité la plus totale. Mais à l’inverse de toute autre profession, il suffit de regarder qui possède les clés du pouvoir pour résoudre la seule question qui vaille (et qui donc est refoulée) : à qui profite le crime ?

La sailli provocatrice de l’économiste, qui ne peut être penseur par définition, fut l’un des rares semblants de réflexions idéologiques de la journée. Les juristes français sont toujours coincés entre leur rôle qu’ils ne peuvent définir faute de miroir pour se penser, et leur travail quotidien bassement technique. De ce point de vue, la journée fut pleinement remplie. Mais il y a un storify pour cela…

citoyens démasqueurs

« Citizen Four » est un étrange film : un documentaire-témoignage à rebours qui débriefe de façon totalement prémédité l’affaire Edward Snowden, aka Citizen Four lorsqu’il contacta sur Internet Laura Poitras, réalisatrice poil à gratter habituelle.

Il n’y a nulle réflexion idéologique ou philosophique. À peine est-il évoqué qu’après le 11 septembre (et le Patriot Act), le peuple américain (occidental ? Les Anglais aussi sont concernés en première ligne, et même jalousés tellement ils vont loin…) est prêt à accepter tout et n’importe quoi, du moment qu’on lui ment poliment — et à cela, la NSA s'est préparée depuis longtemps. C’est ici que le documentaire brille : en entrecoupant les contacts sous pseudonyme de Snowden, avant la rencontre en pré-cavale à Hong Kong et les interviews (avec divers journalistes au premier plan desquels Glenn Greenwald), et les images d’archives des auditions parlementaires des responsables des services secrets niant devant le Congrès ou le Sénat tout ce qui sera révélé de manière fracassante quelques petites années plus tard, le film-réalité, monté comme un thriller et produit par Steven Soderbergh, fait exploser les pouvoirs exécutifs en montrant de manière éclatante leurs supercheries.

Et lesquelles ! Une minutieuse surveillance de masse généralisée, captant tout par défaut, pour filtrer a posteriori et non a priori, sans aucun contrôle nulle part. La Stasi en a rêvé, l’Amérique et l’Angleterre ultra-libérales l’ont fait. La journaliste documentaliste en fait d’ailleurs les frais, comme l’a prouvé Snowden en extrayant les recherches précises (pistages, rapports, etc.) qui sont fait en permanence sur elle. Au début, on peut prendre Snowden pour un total parano (notamment lorsqu’il débranche le téléphone IP dans la chambre d’hôtel, donnant lieu à une scène burlesque dès que l’alarme de l’hôtel se met à sonner de manière intermittente — coïncidence ?). Ça fait un peu film d'espionnage de barbouze, sous la couverture opaque de sécurité (pour éviter que le mot de passe soit capté par la fenêtre de l'autre côté du parc de Kowloon). Et puis on se rend compte que lui-même est dépassé par ses découvertes : l’affaire Merkel, de nouveaux lanceurs d’alertes inspirés…

On est sidéré de voir qu’un des derniers espoirs de l’Amérique, le Prix Nobel de la Paix (pour le simple fait d’exister et être noir) Barack Obama, Président du Monde civilisé, passe pour le dernier des cons en prenant la défense d’une administration qui soit lui a menti, soit dont il connaissait sciemment les projets : il est soit complice, soit totalement pieds et poings liés. Dans tous les cas, ça resterait presque le plus flippant de l’histoire : le vertueux maître du monde chevalier blanc attaquant l’individu singulier qui a eu le courage de faire son devoir de citoyen (et avec force minutie, en ne se concentrant que sur les abus, sans rien révéler de la sécurité intérieure du pays, à laquelle il avait aussi accès en tant qu’administrateur système hyper-compétent). Ou peut-être encore que le plus inquiétant est qu’en organisant sa fuite des États-Unis pour échapper aux poursuites qui ratissent très large avec des lois très vagues (on se croirait dans une inquisition française pour proxénétisme : tout à coup la loi pénale devient digne du code d’Hammurabi), cela trahit le peu de confiance dans un système judiciaire soit corrompu (un peu sauvé par une séquence dans un autre procès où une Cour locale envoie valser un représentant de la NSA qui leur explique qu’ils sont au-dessus des lois), soit composé de citoyens heureux de leur position soumise aux censeurs arbitraires absolus.

On peut aussi s’inquiéter du fait que seule la Russie (un comble !) ait le courage (ou l’habileté politique ?) d’accueillir Edward Snowden dans son exil, pendant que l’UE se masturbe en enquêtes au Parlement sans pouvoir, qu’Assange organise tout depuis sa prison dorée l’ambassade d’Équateur depuis Londres, et que la France qui autrefois accueillait toute la racaille rouge d’Italie n’ouvre point ses frontières droit-de-l’hommiste pour l'exilé politique. La supercherie en arrive à un tel point qu’on ne peut tirer qu’une conclusion et une probable implication : l’Occident arrive à un moment de son histoire où ses contradictions volent en éclat sans déclencher de mouvement de foule important (nourrie à la propagande auto-organisée par la science politique et manageriale), et se dirige de fait probablement vers une grande période de décadence, où la science technologique sera utilisée par ceux qui y ont accès contre ceux qui ne sont pas assez sachants (ou trop flemmards, comme moi) pour y échapper.

Voici ce qui arrive lorsque la seule pensée vertueuse établie par l’Occident s’est résumée par une épistémologie non enseignée (il n’y a qu’à voir les imbéciles intelligents qui peuplent la Silicon Valley : Facebook vaut bien la NSA, avec son seul projet positiviste), et que le cadre catholique (hypocrite) a été définitivement explosé par les protestants libéraux. On périt toujours par les péchés constitutifs de sa force : c’est en cours. Ce documentaire purement descriptif, méticuleux et haletant, rappelant des faits encore frais d’un an et demi mais déjà un peu enterrés, réussit son impact sur le coup, mais est probablement trop gros pour qu’une dissonance cognitive ne le range quelques temps après dans la catégorie des fictions là où les années 80 et 90 s’échinaient (dans la lignée des auteurs durant les années de régimes totalitaires évidents) à nous sensibiliser à la méfiance de l’État. « Citizen Four » aussi pâtit de ce qui fait sa force même. Il sonne un peu comme un chant du cygne des illusions utopistes modernes.

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