humani nil a me alienum puto

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dimanche 21 mai 2017

786ème semaine

On atterrit à Rome, on prend le Leonardo Express qui mène en une demi-heure en centre-ville, puis le métro en passant devant des rangées infinies d’automates dont aucun n’est en panne, et une heure après l’atterrissage, on est dans un charmant appartement d’un palazzio avec vue sur impressionnante cour intérieure. Et quand on voit que le prix du mètre carré en centre historique, avec sa hauteur sous plafond démentielle, qui est certes catégorie G mais ce n’est pas très grave quand il fait aussi tempéré, est aussi élevé qu’en banlieue pauvre parisienne (ou chez les terroristes camés intra-muros, au choix), on se dit que bordel, on est quand même très cons, en France, et surtout à Paris. Même les Romains ont réussi à faire mieux. Leur déchéance est moins pire que la nôtre. Ils restent idiot-compatibles (cette manie de construire des salles de concert loin de tout, par exemple), mais la ville est tellement plus agréable ! Rome, c’est comme à la maison — de vacances ? — qu’on aurait rêvé. La lente déchéance est meilleure au Soleil.

mardi 16 mai 2017

785ème semaine

Macron ! Macron ! C’est fait ! Le geste fertile ? Il n’y a plus que les ultra-gauchistes pour ne pas voir le trou économique, l’impasse de développement totale dans laquelle la France s’est enfoncée. Mais à droite, les solutions sont absurdes et souvent pires que le mal. On a raté Juppé, qui avait eu, quand le cancer était loin des métastases généralisées actuelles, le tort d’avoir eu raison trop tôt et d’avoir eu la délicatesse d’un gros bourrin. Macron, il a de la chance, mais quand on est un entrepreneur, qui crée son parti ad-hoc au lieu de tergiverser pour récupérer l’existant plein de dettes, il en faut, et surtout ça se travaille : la chance, c’est surtout dû au talent. Et du talent, Macron en a : on observe à vue d’oeil l’apprentissage extrêmement rapide où les erreurs des autres sont intégrées et évitées, et ses erreurs propres corrigées immédiatement. Il a le profil psychologique idéal, d’extraverti (car maintenant il faut l’être, monde médiatisé oblige) porté sur la vie intellectuelle. Concrètement, sur nos temps modernes, avec notre constitution, on ne pourra pas avoir mieux — et comme il sait bien s’entourer, comme un entrepreneur qui connait ses propres limites et est assez malin pour le reconnaître et y pallier, il nommera des gens plus portés sur l’intellect qui suppléeront à merveille — le Messie n'existe pas, mais les dream teams oui.

On pourrait peut-être sauver le malade. On ne voyait pas qui pouvait le faire, il y a peu encore. Si ça n’arrive pas, c’est que, je pense, il était déjà effectivement trop tard.

lundi 8 mai 2017

784ème semaine

Qu’est-ce qui ressemble le moins à un Kazakh ? Un autre Kazakh. 120 ethnies pour environ 17 millions d’habitants. Mon interprète descendait d’Allemands ; d’autres sont clairement Russes ; il y a les besogneux Oïghurs semi-Chinois musulmans ; et quelque part, aussi, des locaux d’origine, sédentarisés il y a à peine plus d’un siècle par les Russes, découvrant l’écriture en 1892, mélangeant traditions d’Asie centrale à la Turque et culture russe mixée de Chine, en faisant des personnes difficile à pénétrer, compliquée pour les affaires, et pourtant assises sur un tas d’or dans un territoire trop grand pour eux — du moins depuis qu’ils y sont installés, avec ces restes de déportés des camps staliniens, jusqu’à former après une indépendance récente et négociée de manière politique par le Président-Dictateur-Général la plus jeune capitale du monde dans l’endroit le plus inadéquat qui soit.

Est-il donc étonnant, alors, de ne pas trouver beaucoup de points communs entre Almaty, ancienne capitale politique et toujours économique, et Astana, la nouvelle assise du pouvoir où une excroissance voulue hyper-moderne, mais simplement mélangeant une étrange impression de tape-à-l’oeil très chinois et de malfaçon cheap, complète une vieille ville finalement pas si moche, mais souffrant dans tous les cas d’un climat éprouvant où même la végétation doit être encore et encore motivée par tous les moyens ? Almaty, au pied des montagnes, est extrêmement charmante. On y ressent une ambiance quasi berlinoise, et les café californiens se succèdent. Quand on a de la chance, la pollution n’est pas stockée auprès des hauts monts qui s’élèvent à plus de 4000 mètres, soit plus de 3000 au dessus de la ville — le paysage est réellement impressionnant. Astana, donc, est étrange, et on s’y sent difficilement à l’aise ; même quand il y fait chaud (trois semaines avant il faisait encore -20, mais il paraît que c’est toujours sec, alors qu’à Almaty, il y avait de la neige et on se gelait sévèrement), le vent glace. Les distances sont droites et longues, mais surtout monotones — immeubles, immeuble, immeubles, immeuble. Le problème des villes nouvelles.

Et dans tout cela, le Kazakh qui a vu son pays fleurir au gré des pétrodollars en montagne russe, minorés de toute l’évaporation qui lui vaut son statut d’un des pays les plus corrompus de la planète, s’adapte à un statut indéterminé mais pas forcément si inconfortable. De toute façon, il n’a pas vraiment le choix : la ville double de taille, il doit acheter son logement. Les classes éduquées vivent avec sans trop être dupes, mais seule une toute petite partie a réellement un esprit critique, car le plus gros point faible, justement, c’est l’obéissance et la bureaucratie qui tue toute originalité, pierre angulaire du business. Hors du plan, point trop de salut : c’est la France si les Français n’étaient pas génétiquement indisciplinés, en somme. Ah si, un regret, toujours exprimé : manquer de racines culturelles, d’un passé bien établi, à eux ; le bâtiment le plus vieux du pays n’a pas cent ans, alors de temps en temps, faisant un petit tour en Europe (avec la compagnie locale assez bordélique mais aux prestations exceptionnelles pour un prix abordable — un peu comme l’opéra et tout le reste), le Kazakh voit ce qu’il pourrait peut-être être d’ici quelques décennies ou siècles. Peut-être même une démocratie éthique. En attendant, tout le monde s’accorde pour essayer de faire rayonner le Kazakhstan coûte que coûte, et s’inquiète de sa renommée, par delà son asservissement plus ou moins ouvert à mère Russie. Au moins ça avance dans la bonne direction, et c’est déjà beaucoup.

dimanche 30 avril 2017

783ème semaine

Macron, Macron, petit patapon ! Serait-ce le « geste fertile » que l’on attendait ? Un mec qui ne doit presque rien à personne, qui est globalement apprécié en tant qu’être humain, et qui arrive à faire la synthèse de la chèvre et le chou (en tant qu’INTP, j’approuve) tout en arrivant à ne pas se prononcer à la hâte et se rendre prisonnier de ses propres tractations et promesses, et à ne jamais rien dire de foncièrement idiot ? Certes il a la tête (et surtout l’équipe !) des jeunes arrogants premiers de la classe au bachotage, sans vraiment d’intelligence propre, souvent extravertis et dotés de capacités d’engrangement titanesques, ces beaux-amis-Rastignacs science-poteux qui composent une noblesse d’État abrasive pour le parquet. Mais après la succession de parfaits idiots dignes de la 3e République, quel soulagement d’avoir un cerveau — mais pas un intellectuel per se, certes, en a-t-on jamais eu au pouvoir ? Eh puis il a la hargne, et épouse sa prof de Français. On approuve.

Le problème, c’est qu’il y a une division de plus en plus forte du pays, peu importe les discours méthode Coué : la parfaite idiotie populaire prend des proportions intenses, aidée par la parfaite idiotie intellectuelle (surtout des gauchistes sociaux) qui ne savent pas faire la différence entre un certain libéralisme responsabilisant (mais avec toujours des gardes-fous, ce n’est pas Thatcher ou — pouvait-on le supposer — Fillon !) et les Nazis. Soupçonné de vouloir être à la botte du Grand Capital, qui sait-on jamais pourrait nous mener vers la croissance économique et user notre bon système soviétique pan-étatique tellement efficace et prometteur de jours heureux au chômage (ce que l'on appelle aussi : "accroitre les inégalités", car tout le monde ne serait alors plus joyeusement au fond du même trou), Macron est vomi par une partie de la population qui préfère le doux visage du fascisme, à la vacuité abyssale et la vulgarité impressionnante, représentant tout ce qui est honni à travers le même discours contradictoire (parlons corruption, tiens…).

Alors, je dirais que les temps sont troubles : tapis ? Une chance sur deux ? Si Le Pen passe, au moins la pulsion de mort sera exaucée — et ce sera sans moi, immédiatement. Si Macron passe, ce qui est plus probable, sauf si le nombre de crétins continue d’augmenter, pourra-t-il cependant faire quoi que ce soit (avec cette constante hypothèse qu’il veuille bien faire quelque chose, évidemment, mais je lui prête quelqu’honnêteté intellectuelle et morale) avec une population de tire-au-flancs qu’il faut entièrement ré-éduquer, tellement ils ont été lobotomisés pour entrer dans le modèle soviétique assisté ? La France, c’est le pays où tu vis jusqu’à 83 ans, mais où à partir de 50 ans tu ne peux plus rien apprendre, et tu n’es plus embauchable car trop proche de la retraite 10 ou 15 ans plus tard — ce qui d’une part assure 20 années devant soit à être improductif d’une part, avec un ratio hallucinant de un vieux à charge pour deux employés en activité, et d’autre part laisse dubitatif sur la notion « négligeable » de ce que représente dix années d’activité, c’est-à-dire mon expérience professionnelle actuelle (deux emplois d’ingénieur cadre, un livre, deux sociétés, on peut en faire des choses !), alors même qu’une entreprise standard ne voit pas à plus de trois mois devant elle quand elle a de la chance (mais « entreprise », en France, ça veut dire machin-étatique-obèse géré par une oligarchie unique au monde — sauf là où je suis actuellement, au Kazakhstan, peut-être…). La vérité, c'est que bossouiller 35h/semaine avec pléthore de vacances, ça convient finalement très bien à tous les employés du CAC40 et les fonctionnaires qui crachent à moitié dans la soupe quand ça les arrange. Et c'est toujours à quelqu'un d'autre de payer, évidemment. Le vrai problème sur les-grands-patrons-qui-s'en-mettent-plein-les-fouilles, c'est la corruption, et ça tout le monde s'en fout (tiens, au Kazakhstan, Fillon fait 60%. Ils ont bien pris encore plus le pli !).

Bref, au moins avec Macron on sera fixé : si rien ne change, c’est que définitivement le pays était bel et bien en phase terminale. Parfois, il faut reconnaître qu’il n’y a plus rien à faire, et débrancher. Allez, achetons cinq années d’espoir, au moins…

lundi 24 avril 2017

782ème semaine

Je crains d’en avoir trop dit dans le billet précédent sur la Côte d’Ivoire. De fait, je suis un peu sec pour raconter la seconde partie du périple. Avant un nouveau cours en anglais à donner, les cours d’EMBA à recevoir, bref la routine. Avec la Malarone en fil rouge. Tiens, je suis bien content, je supporte parfaitement bien la Malarone. Ça augure d’autres voyages entrepreuneuriaux folkloriques…

lundi 17 avril 2017

781ème semaine

La Côte d’Ivoire : quelle idée, m’étais-je dit juste après avoir réservé, depuis Alger… Combien de fois n’ai-je essayé de repousser ou annuler ce déplacement ? J’ai vécu une vraie courbe de deuil. Et puis vaccins, visa, c’est parti pour l’aventure… Le vol était pas cher, l’hôtel optimisé sur les bas coûts — erreur cependant de localisation, non que le quartier populaire est antipathique, mais il rajoute 30 minutes d’inutile transport dans les bouchons le matin et soir. Ça commençait particulièrement très mal, avec le e-visa qui était une vraie fausse bonne idée. Ce serait agréable que quelques uns vous parle d’avance de ce type de problèmes, je trouve… Bref, quand on arrive, il faut faire le visa sur place, ce qui prend une éternité. Car voilà, l’Ivoirien est Africain, et il est donc mou. Très mou. Horriblement mou.

Mais l’Ivoirien a deux caractéristiques : déjà, il est terriblement sympathique. Du moment qu’il n’est pas dans une voiture, du moins, car là il ne répond plus de rien. Mais sinon, c’est l’adorabilité incarnée. La deuxième caractéristique qui n’est sûrement pas étrangère au fait qu’avec seulement 25 millions d’habitants, c’est 40% du PIB de la région et une des économies les plus dynamiques de la région, c’est que le local s’est adapté à sa propre notion particulière du temps : il faut se prendre à l’avance. Voilà chose complexe pour ma personne. Comme il faut 30 minutes pour faire des pâtes, il faut les commander une heure avant ; le petit déjeuner la veille ; on part aux rendez-vous 1h30 avant pour compenser les embouteillages (et donc le chauffeur arrive encore bien une heure avant…) ; etc.

On se demande comment avec autant d’argent, dont je me demande toujours d’où il peut venir pour être honnête, on peut vivre dans un tel environnement : si l’on compare les mêmes tropiques avec Bangkok ou Ho Chi Minh, Abidjan est très loin du compte. Autre surprise : il est donc possible de vivre encore plus dans la décharge généralisée qu’à Alger. Des déchets partout. Les routes aussi sont souvent défoncées. C’est apparemment une vieille tradition. Il y a un certain laisser-faire surprenant. Tandis que l’on rencontre des personnes d’une intelligence extrêmement remarquable, plus encore que partout ailleurs. Vous entrez en un lieu délabré, et vous découvrez un double-docteur, un chef d’entreprise hyper-performant, un beau niveau d’étude, du logiciel que même les Américains survalorisés n’ont pas (et de loin), que sais-je encore…

Si en Côte d’Ivoire l’habit fait le moine — costume cravate obligatoire chez les hommes de bonne tenue malgré les températures insoutenables, et ensemble très élégants pour les femmes, le tout dans la déchetterie ambiante —, il ne faut certainement pas se fier à l’aspect des choses, au mieux inachevées, au pire délabrées. Sous les façades peu avenantes se trouvent quelques pépites, et pas qu’un peu ! Je ne sais vraiment pas ce que cela donnera. À Yamoussoukro, on se rend compte que rien n’est vraiment fait depuis longtemps (mis à part un bâtiment de l’Unesco réellement impressionnant, qui peu de loin compléter le palais présidentiel, le seul jusque là à trancher le « village »/bidonville généralisé, derrière les crocodiles — il paraît qu’il y a des écoles impressionnantes un peu plus loin, je m’en suis voulu d’avoir raté ça, d’autant qu’à 6 heures de route pour 150€ environ, on ne fait pas l’aller-retour bien souvent). Et la basilique bien vide est à moitié en panne. Et en même temps, tout est là pour une éclosion comme en Asie du Sud-Est. Une croissance que l’on rêve à deux chiffres, des salaires très comparables, peut-être que dans dix ans, ce sera exceptionnel. Ou peut-être pas.

Ce qui est sûr, c’est que si c’est compliqué de tomber amoureux de la Côte d’Ivoire (malgré quelques touristes manifestement très moutiscophiles), il n’est guère difficile de tomber amoureux de l’Ivoirien. Et rien que pour ça, outre le business impressionnant qui se profile, ça vaut bien le coup d’y participer — et probablement même d’y retourner bientôt…

mardi 11 avril 2017

780ème semaine

Il serait mentir que de dire que l’enterrement de ma grand-mère, le premier auquel je n’aie jamais assisté (mon grand-père paternel étant décédé quand je n’avais que cinq ans environ, et mon arrière-grand-mère quand j’étais trop occupé au lycée ou en prépa — je me souviens très bien du coup de fil, c’était je crois ma grand-mère paternelle ostracisée, que mon père avait transféré dans le salon alors que je travaillais, et il était parti ensuite se réfugier dans la salle de bain, le seul temple d’intimité qu’il reste par convention dans la vie familiale extravertie). Bref, contrairement à mes parents, qui venaient dernièrement (deux ans ? Je perds la notion du temps) de perdre un ami chez qui ils logeaient encore peu avant, je n’avais pas encore eu l’heur d’être présenté à cette séquence, et cette expérience ne me manquait absolument nullement. En même temps, la peur vient souvent de l’ignorance et du refoulement. Peut-être.

Alors je me suis dit : est-ce bien la peine de se morfondre en groupe (ça me lourde, le groupe… Et ma mère qui décidément ne comprendra certainement jamais l’introversion, mais sans reproche : « pourquoi te tiens-tu à part ? »), ou n’est-il pas du devoir du défunt de préparer de quoi animer la cérémonie — surtout quand on la veut laïque et sans texte à trou ? J’ai toujours dit qu’il était plus difficile de réussir sa mort que sa vie — prenez Prokofiev, par exemple, si ça c’est pas un manque de bol… Déjà, premier effort contradictoire, il faut à la fois être prévoyant et original — deux types de comportements dont la psychologie s’oppose, mais ce serait bête d’être pris de court ou d’avoir perdu sa tête avant d’écrire le discours et le déroulé du show. Ensuite, il faut tout préparer, avec une minutie de détails, pour une date a priori incertaine — quand on voit le bordel que c’est pour un mariage, on comprend vite le problème et les moyens à pré-engager pour les festivités. Enfin, il faut l’alignement des circonstances, et comme en affaires, la chance se travaille très en amont. Autant dire que ce n’est pas gagné. Il y en a qui s’y sont pris à plusieurs fois (regardez Napoléon…).

Il n’empêche que je n’ose trop imaginer la tête de mon épitaphe à trous, surtout s’il est laissé à je ne sais trop qui de compléter le questionnaire (on pourrait plutôt parler de « il n’aimait pas le handball et les endives cuites », parce que personne ne mettra jamais au programme ces deux grands plaisirs ultimes qui font le sel de la vie, le but de toute existence, et constituent par ailleurs le meilleur moyen d’assurer son état introverti en évitant de disséminer inutilement son capital génétique pour perpétuer le même bordel : la sodomie et l’éjaculation faciale). L’affaire est tellement complexe qu’elle va au moins m’occuper l’esprit en perruque (avec une priorité faible, certes) pour les cent prochaines années. Au moins !

mardi 4 avril 2017

779ème semaine

Mamie est morte. C’est étrange, l’immense tristesse pour un corps perdu. Car mamie, elle n’était plus depuis longtemps, on l’avait progressivement perdue, dans ce que mon grand-père qualifiait de « drôle de maladie ». Alzheimer, on n’en réchappe pas. Et pourtant, c’était une petite force de la nature, et à 90 ans passés, après des années de maladie, ayant perdu le français, la grammaire sarde, puis tout le langage et toute motricité, ne pouvant plus essentiellement que mastiquer et se tenir en position assise dans le fauteuil adapté, on la savait certes bien perdue, mais il manquait le couperet final. Comme toujours dans ces situations-là, on devient le noeud de problèmes inextricables, qui se résolvent tout à coup devant la fatalité, celle qui devrait toujours tout relativiser, mais qu’on refoule, même devant l’évidence. J’ai un problème avec la mort. Profond. Je l’admets. Je ne m’attendais pas à me voir proposer de rencontrer son cadavre, une enveloppe charnelle déjà embaumée, effectivement paisible comme dans la fiction. J’ai toujours du mal avec les premières fois, mais pour la peine, je n’ai guère envie de recommencer pour voir comment cela fait — et pourtant, il faudra, encore et encore.

Le rapport à la mort est très divers. L’amie de toujours — on ne compte plus les dizaines d’années d’amitié, à ce niveau-là — était effondrée. Ma mère a en revanche plus de problèmes sentimentaux avec les vivants qu’avec les morts — je pense que le deuil aussi était très travaillé en amont, du vivant justement. Mon grand-père paraît quelque peu résigné, il arrive un âge où c’est l’évidence (peut-être aussi quand on est le dernier d’une fratrie d’une douzaine). Il faut avouer le grand refoulé : quelque part, on est tous soulagés ; il y a un moment où la vie confine à l’absurde, et ce problème moderne, avec ses techniques évoluées de maintien, est difficilement soluble.

La religion apparaît dans toute son efficacité. Oeuvre de refoulement industrialisé, aussi bien réglée que les annonces de la triste mais hyper-professionnelle demoiselle en noir des obsèques, parfaitement menée par deux dames laïques assistantes d’un prêtre appelé ailleurs (petite introduction sur la disparition des vocations), on se promet quelque résurrection dans le charabia catholique usuel. Seuls quelques uns connaissent les textes et se dénouent la gorge pour chanter un peu. C’est un peu kitsch, un peu cheap, mais c’est à l’image finalement de ma grand-mère : pauvre d’apparence, mais d’un immense amour, le vrai, sans artifice, brut, avec son folklore.

Le problème quand on s’appelle Marie, c’est qu’au cours de l’office, on ne sait plus trop si l’on parle de la Sainte ou de ma mamie. C’était ambigu parfois. J’ai l’impression qu’à un moment, on lui a fait dire quelque chose qui ne lui ressemblait guère, bien trop littéraire. Le texte à trou où il suffit d’insérer, pour les gens simples, quelques bribes de passions (des cartes au jardin en passant par le loto — n’a-t-elle donc pas eu de vie différente avant ses soixante-dix ans ?) et des noms d’enfants en ordre chronologique, crée un épitaphe prêt-à-prononcer pratique, qui fait le travail efficacement. De toute façon, je ne sais pas comment on fait pour parler dans ces cas-là ; je ne sais pas gérer les flots de sentiments, c’est psychologique.

Mamie, rivée à sa fenêtre dont elle ne sortira que les pieds devant, épiait le monde. C’était une extravertie au dernier degré. Quand j’étais jeune, on recevait beaucoup de monde à la maison (nos deux maisons étant accolées, elles ne font qu’une dans mon esprit), l’immense famille, et en bons Italiens on faisait valser les plats, où la pizza n’était que l’entrée. Mamie, c’était la joie de vivre permanente, riant plutôt bêtement de tout, s’amusant d’un rien et se faisant gronder par ma mère qui la trouvait parfois un peu sotte, avant de soupçonner que la tare familiale couvait ; je m’en souviens, et on ne savait pas trop où ça nous mènerait — ou si, on savait. Mamie, elle n’arrivait pas à dire deux phrases sans un flots de jurons en sarde, la seule chose que je connaisse de cette langue. C’était la seule de la famille à être ouvertement folklorique, comme moi (type Perceptif au MBTI, si vous voulez, qu’on résumait par un sentencieux « tu tiens ça de ta grand-mère, elle garde tout elle aussi »). Elle plantait un baton, ça devenait un arbre. Elle faisait pousser les enfants, aussi. De temps en temps, elle dépeçait un lapin sans aucun état d’âme de paysanne ; ou le coq qui à cinq heures du matin nous avait une fois de trop réveillé (Moi : « Tiens, on ne l’entend plus ? » — Ma mère : « Regarde dans ton assiette »).

On a beau être increvable, le temps finit toujours par nous rattraper. Chronos mange ses enfants. J’en ai à présent la preuve. On est tous sur la liste. L’affaire était pourtant idéale : une disparition lente et inéluctable, arrivée à un point où plus rien ne restait à sauver (mon inconscient avait un peu travaillé, chose inédite, récemment, me faisant rêver d’un recouvrement de parole, et chose encore plus rare, me laissant un souvenir de ce songe saugrenu), une belle journée ni trop chaude ni trop froide, bref, rien pour sombrer dans le pathétique pathologique. Et pourtant, rien n’y fait. Seule l’absurdité des fossoyeurs tentant vainement par des moyens peu pertinents de positionner la lourde dalle de marbre a pu faire sortir de la torpeur (et ma mère de demander comme elle sait le faire à mon grand-père s’il n’aurait pas des conseils à leur donner ; on sait quand même de qui je tiens…). On aurait pu les remercier pour ça.

Comme aurait dit ma mamie (en phonétique — mais de toute façon elle était assez analphabète), counou a qui ta fata !

mardi 28 mars 2017

778ème semaine

Le salon systèmes embarqués, anciennement RTS quand on faisait du temps réel, est THE évènement incontournable annuel de la profession. Cette année, il était fusionné avec M2M, et Display a totalement disparu. Avant, c’étaient des stands séparés, mais le même badge pouvait servir ; à présent, la même chose est faite avec le salon IoT world, qui mesure trois rangées de quatre stands dans sa version française pas très worldwide. Et comme ce salon était plutôt du cloud l’an passé, il a été fusionné avec le salon Data Centers. Au total, on a donc quatre salons de métiers très divers, et l’on peut remonter la chaîne des ondes à l’onduleur pour baie. Ce qui fait un équivalent, tout ajouté, d’un quart de hall de Nuremberg — Embedded World. Sachant qu’il y a sept halls, à Nuremberg. On en déduit donc que la France est à un ratio de « 30 fois plus insignifiant que l’Allemagne ». Et ça dure deux (petits) jours, et non trois (grands).

Sur mes quatre tables rondes, j’ai compté une cinquantaine de personnes dont une partie qui revenait régulièrement. L’ambiance était chaude bouillante, il y a un moment où la pression sanguine moyenne a dû dépasser 9,2. Il y avait un peu de monde dans les allées, qui heureusement faisait un petit mètre de largeur pour donner désespérément cette impression.

La France est un pays mort. Y’a plus de business, y’a plus d’envie, y’a plus de jus. Il y a de l’existent, et on va vivre dessus en faisant le strict minimum. Ça se casse la gueule et on espère juste que ce soit assez lent pour qu’un miracle advienne, ou pour que la génération suivante fasse le job, on ne sait trop comment. La génération suivante, je lui dis de se casser, et les quelques pioupious qui sont venus, ahuris de constater que j’avais raison (les pauvres, on les a tellement lobotomisés… Heureusement ils ont fait six mois d’échange à l’étranger, et découvert que même en Lettonie on a le WiFi dans le bus…), commencent à calculer leurs plans de repli dans des contrées civilisées où ça bosse.

Mon petit coeur est fendu en deux. Je m’y attendais.

mardi 21 mars 2017

777ème semaine

Après Shanghai, il y avait Beijing. Dix ans que je n’y étais allé : j’avais oublié les distances. C’est démentiellement grand. Et toujours très mal indiqué : clairement, il n’y a pas la même population hétérogène qu’à Shanghai. Et pourtant, le niveau de vie a monté, très très clairement : outre les voitures qui sont toutes flambant neuves, les bouibouis à putes aux alentours de Hutong devenus restos et parfois même boutiques limite bobos, les filles aussi bien habillées qu’à Shanghai, et qui commencent même à être jolies, alors qu’on partait de très très loin, et puis les prix qui grimpent, grimpent à des altitudes complètement inenvisageables il y a dix ans. Mais voilà, je préférais avant. J’ai l’impression d’une ville adolescente un peu en crise. On a troqué le taxi sympa à trois sous pour 18 lignes de métro et des taxis arnaqueurs (y compris à la fausse monnaie !). Il y a un truc un peu décevant, à présent que tout est construit, et pourtant ce n’est pas antipathique en soi, juste déséquilibré entre le vieux et le neuf, l’historique et le commercial, le riche et le pauvre. On ne sait plus trop où se situer. Je m’étais senti comme chez moi la première fois — alors que c’était très, très folklo —, et cette fois j’étais un peu paumé, à chercher des trucs pendant des heures, à galérer à me retrouver… Une certaine appréhension d’une hostilité latente. Finalement, je vote Shanghai — plus proche de Hong Kong dans l’idée, même si on en est encore loin.

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