humani nil a me alienum puto

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mardi 25 novembre 2014

Cléo

J’ai couru pour arriver à l’heure, croisant à peine le député que j’étais venu revoir. Et là, 25 minutes de discours poussif sur la scène du TCE : ce « Cléopâtre » de Massenet, qui n’avait apparemment pas été donné depuis un bon siècle à Paris (et presque autant ailleurs), était manifestement une soirée de bienfaisance, sans gala ni petit four ; et comme tout le monde s’en fichant un peu (la souris, beaucoup), ça a failli mal tourner, avec quelques huées au bout d’un long quart heure.

Deux malades, mais l’essentiel était sauf : Sophie Koch. Cléopâtre herself, quand même. Et Michel Plasson à la baguette. Frédéric Goncalves en Marc-Antoine ; Cassandre Berthon pour Octavie ( remplaçante, fort vibrato mais a bien assuré le rôle) ; Olivia Doray en Charmion ; Benjamin Bernheim en formidable esclave Spakos (LA révélation de la soirée — apparemment déjà révélé partout sauf chez nous, qui est aussi chez lui, car nul n’est prophète en son pays).

On est au bout du tapis : César est out, il reste Marc-Antoine. Cléo est une salope à nez — mes préférées. M-A fond, il s’attire les foudres d’Auguste, malgré l’épousaille de sa soeur Octavie (qui n’est pas trop contre la polygamie, c’était le bon temps). Bel orchestre symphonique de Mulhouse. Belle soirée, en français dans le texte, avec de grands moments dans la partition.

Forsythe au Millepied

Suite du cycle automnal des Forsythe, encore au TdV. Mais cette fois, 2 Forsythe entrecoupés d’un Millepied. Premier Forsythe, suite de danses à-la-Mc-Gregor, « workwithinwork » (1998). Millepied : « Sarabande », Bach divertissant (avec musiciens sur scène). Deuxième Forsythe : ça balance sur les tables, génial, déjà vu ce « One Flat Thing, Reproduced » (2000). Bonne soirée, coup de coeur sur la dernière pièce, dont je me souvenais fort bien cinq ans plus tard.

La critique de la souris, à lire.

étouffement

Il y a les haters de Mélanie Laurent. Et puis il y a les lovers. Je comprends qu’elle puisse un peu agacer ; mais moi, ça m’excite. Grave (en plus on est de la même année, je suis corporatiste). Cette fille est douée. C’est comme ça. Et elle n’hésite pas à aller dans le sexuel intelligent s’il faut ; et ça j’aime, une fille sans tabou. Elle avait donc déjà réalisé un cours érotique (« À ses pieds »), dans le film-cycle « X-Femmes » (que j’ai en DVD) ; et un ou deux autres trucs que je n’ai point vu. Là voici avec un (deuxième) long, « Respire ».

Ça commence plutôt mal. Trop scolaire ? Trop appliqué ? Trop (paradoxalement ?) caméra embarquée ? En tout cas, on a eu peur, au moins sur la première moitié. L’histoire est casse-gueule, faut-il dire, parce qu’il faut des jeunes, des filles, du milieu scolaire. Pas si simple, on se plante facilement (et même sur un « L’esquive », les avis sont partagés). Heureusement, sur l’aspect psychologique, ça brille, c’est hyper-pertinent (du vécu, manifestement). Deux filles : l’une un peu effacée, au sortir de l’adolescence, mais qui s’y traîne encore un peu (notamment avec son amie d’enfance) ; l’autre agitée, manipulatrice, qui attire la fascination facile. La brune et la blonde (Joséphine Japy — la petite fille ultra-choupi dans « les âmes grises » !!! — et Lou de Laâge, 20 et 24 ans). On a tous connu ça. Le cinéma, c’est porter au paroxysme — la littérature aussi, c’est de l’adapté.

La thématique filée de la respiration, alors que l’héroïne, poussée au mal-être dans une relation malsaine avec une nouvelle amie perverse-narcissique mythomane, est elle-même asthmatique, est bien vue : lutter pour ne pas (s’)étouffer. Elle est menée jusqu’au bout, jusqu’au drame inévitable — lequel, telle était la question qui nous restait à résoudre.

Les maladresses sont ainsi corrigés au fur et à mesure que ça va mal ; ce qui sonne faux s’efface peu à peu (mais difficilement). Paradoxal, mais peut-être qu’on n’est jamais plus efficace que lorsqu’on y met ses tripes. La brune du film est bien la blonde IRL. Le jeu d’acteur est là pour soutenir le tout (Isabelle Carré et Claire Keim en marraine ; la très rousse et jeune Roxane Duran en suppléante du duo). Un essai à transformer pour Mélanie.

personages secondaires

Nathalie Stutzmann a trouvé qu’a force d’avoir le beau rôle, elle passait à côté de tous ces seconds rôles d’Haendel qui enchantent nos oreilles. Comme elle sait tout faire, direction comme chant, elle a donc pris son orchestre Orfeo 55, investi le TCE, et concocté un programme de grande qualité. Un petit bonheur, qui aurait dû attirer un public plus nombreux (mais merci pour le replacement). Pour l’historique, voici le best-of :

Giulio Cesare Ouverture
Orlando Sinfonia Acte III
« Pena, tiranna », air de Dardanus extrait de Amadigi
Poro Sinfonia Acte III scène 1
« L’aure che spira », air de Cornelia extrait de Giulio Cesare
Concerto grosso opus 6 n° 3 HWV 321- larghetto
« Son qual stanco pellegrino», air d’Alceste extrait de Arianna in Creta
Concerto grosso opus 3 n° 6 HWV 317- Vivace
« Dover, Giustizia, amor », air de Polinesso extrait d'Ariodante
Sinfonia  HWV 338
Partenope, Sinfonia Acte III
« Son contenta di morire », air de Zenobia extrait de Radamisto
« Voi che udite il mio lamento », air d’Ottone extrait de Agrippina
Concerto grosso opus 3 n° 5 HWV 316
Concerto grosso op. 6 n° 6 HWV 324 - Allegro
« No sò se sia la speme » air d'Arsamene extrait de Serse
Concerto grosso op. 6 - Allegro
« Sara qual vento », air de Tassile extrait de Alessandro

Excellente soirée, malgré les faiblesses dans les aigus de notre héroïne de la lumière, dont la voix chaleureuse et immensément expressive ravit toujours autant les amateurs de beau baroque.

free concert

La salle Pleyel envoie rarement des invitations à des concerts hors parcours. Mais celui-ci était spécial : il y avait de l’huile. Même le premier ministre Manuel Valls. Avec une belle zone réservée au parterre — on s’est un moment demandé si en fait nous ne venions pas suppléer, en remplissage, une quelconque cérémonie royale, mais honi soit qui mal y pense. Tout ce beau monde n’avait qu’une seule motivation : voir Lola. Oui, MA Lola. Descours. Parce que l’Alma chamber orchestra est un patchwork de la fine crème de l’élite musicale française. Yep.

Ou alors, c’était parce qu’Anne Gravoin. Au premier violon. Tout le monde sait à peu près pourquoi (mais honi soit, etc.). Quel beau programme ! Et quel jeune chef intéressant : Lionel Bringuier, partout célébré. Au menu, donc : « Ouverture d’Egmont » de Beethoven ; symphonie n°4 « Italienne » de Mendelssohn (jusque là, rien que de très classique) ; et après l’entracte, la symphonie en ut majeur de Bizet, cette fois-ci sans le SF ballet pour danser dessus.

Excellente soirée depuis le rang F. Surtout que c’était comme de la free food : gratuit. Mais même payant, je crois que j’aurais apprécier tout pareil (ce n’est cependant pas tout à fait certain) (ça doit être dur d’être un journaliste culturel corrompu, en fait…).

là tout de suite

On reconnaît toujours du Carolyn Carlson : il y a un langage particulier, esthétique, chorégraphique, visuel et musical (par René Aubry, toujours). Dans la catégorie : « Chaillot c’est comme le Théâtre de la Ville », on peut parler (avec des mots, tout ça) en Italien, en Anglais, en Français (là c’est plus simple) sans avoir recours au surtitrage. Et qu’est-ce que ça raconte ? Des choses…

J’avouerais que, retrouvant toujours le même schéma dans ces pièces « modernes » qui se déclarent toutes originales, je reste un peu sceptique, et moins réceptif. « Now » nous parle d’une philosophie de vie somme toute assez simple. Le Carpe Diem revisité, et la nostalgie de sa maison. Mamie Carolyn, dont le bistouri efface les années, nous tient un discours écolo-bobo-new-age vieux comme le monde. Mais comme elle ne donne pas trop dans la prétention, et qu’elle est rudement douée, ça marche quand même.

dimanche 16 novembre 2014

The paths of glory lead but to the grave

"The paths of glory" est l'un des rares Kubrick que je n'avais toujours pas vu, malgré quelques occasions ratées. De manière assez incroyable aussi, il est, avec Spartacus et Dr Strangelove, assez difficile à se procurer. La diffusion récente au cinéma a enfin corrigé ce manquement. 1957, Kirk Douglas, toute une époque du cinéma. 1ère guerre mondiale — peut-être encore "la Grande Guerre", alors ? Côté français, mais tourné en Anglais — ce qui est un peu étrange, certes. Un général haut gradé, vient en voir un autre, avec comme idée de prendre une place particulièrement stratégique et difficilement prenable. Un coin paumé de la Marne, en somme. Le second général trouve l'idée assez folle, mais il est convaincu par l'appât du gain, quoiqu'il s'en défend : il va donc sur le terrain voir le colonel local, ancien grand avocat d'assises au civil (Kirk Douglas). Il trouve l'idée folle, lui aussi, mais s'il n'y va pas, il sera relevé. Ses hommes comptent sur lui. Il monte au créneau, en première ligne. Évidemment, ça ne marche pas : accusé d'être des lâches, il faut faire un exemple. Prenons-en trois, que le sort désigne, et jugeons-les.

La pratique du bouc émissaire aléatoire chez les soldats n'est pas récente : Hinata-chan, de sa science incommensurable, me faisait remarquer que "décimer" vient du fait de "tuer à l’intérieur de (un groupe de personnes) une personne sur dix, désignée par le sort (Décimer des prisonniers de guerre)". Soit. Mais le décorum, lui, est intéressant. C'est un procès, et c'est là que se joue le film. La plaidoirie en est le climax :

There are times when I am ashamed to be a member of the human race and this is one such occasion...I protest against being prevented from introducing evidence that I consider vital to the defense, the prosecution presented no witnesses, there has never been a written indictment of charges made against the defendants, and lastly, I protest against the fact that no stenographic record of this trial has been kept. The attack yesterday morning was no stain on the honor of France, but this court-martial is such a stain...Gentlemen of the court, to find these men guilty will be a crime to haunt each of you to the day you die. I can't believe that the noblest impulse in man, his compassion for another, can be completely dead here. Therefore, I humbly beg you to show mercy to these men.

Pierre Legendre a l'une de ces expressions merveilleuses qui résument tout : "le creuset délirant de la raison". Le procès est un simulacre, mais il reste un procès, c'est-à-dire une émanation rationnelle de la Loi. L'un des accusé est jugé "socialement indésirable", un autre est victime d'un règlement de compte personnel et de l'étouffement d'un vrai scandale de lâcheté, et le troisième est un véritable héros mais a été tiré au sort. Pas de bol. Au demeurant, le fait de punir un proche du coupable au lieu du coupable lui-même était une pratique courante dans les temps de barbarie post-romaine (droit salique, ordalie, etc.), avant que les Chrétiens n'y remettent bon ordre. L'issue est connue d'avance, il n'y a aucune échappatoire — la seule autre aurait été de mourir sur le champ de bataille. À l'arrière, la bureaucratie naissante de la hiérarchie militaire passe un temps plutôt agréable, capitalisant au mieux sur des gloires passées qui n'avaient rien à voir avec la guerre moderne et sale des tranchées. Le capital héroïque est savamment rentabilisé, quand il est renié lorsqu'il s'agit de juger ceux d'en bas, les simples soldats du front. La vie humaine est ainsi rationnellement réduite à néant : plus aucune valeur n'y est attachée, comme on calcule les pertes à la louche, en promettant un peu de repos aux 40% qui pourront survivre à une avancée de 100 mètres. Le management se fait à la mitrailleuse contre son propre camp. Fusse-t-il à froid, dans la réflexion, dans l'organisation, dans le cérémonial d'une exécution.

Y a-t-il une spécificité française qui fait de ce thème des fusillés de son propre camp une thématique récurrente au cinéma ? C'est en tout cas le point le plus absurde, et donc fascinant, de la boucherie la plus inutile de tous les temps, première expérience de la supercherie du mythe du progrès, remaquillé a posteriori en "simple" achoppement de nationalismes — à bannir, selon la même théorie positiviste qui en est miraculeusement sorti indemne, ainsi que trente-cinq ans plus tard ("The Serpent's Egg" de Bergman est éclairant sur le sujet). Le broyage de ces trois hommes est rationnellement planifié, pour un bien supérieur de tous qui échappe cependant à la morale la plus élémentaire. De tous les essais de sauvetage, aucun ne pourra réussir, c'est écrit : mais pis encore, l'avocat de l'humanité est perçu comme un fin politique, convoitant la place de son supérieur, et en cela il peut être comblé. Son dégoût est à son comble.

Le film pourtant termine sur une note positive : les poilus, dans un moment d'égarement animal, sont tout à coup touchés par une chanteuse allemande capturée. Ils redeviennent humains — un instant, avant le retour aux combats ? Stanley Kubrick épousera la chanteuse.

gone woman

Un autre film sur l'absence d'une femme. Mais cette fois-ci, c'est la mère de famille, Eva Green — dans un rôle légèrement différent de celui de Sin City. L'histoire est contée et vue par l'héroïne, une jeune Shailene Woodley absolument magnifique, qui pour une fois dans un film a une vraie sexualité assumée (ça change !). On a failli rater "White Bird" à force de pas-de-temps, et ç'aurait été dommage : Gregg Araki réalise un film court et bien construit, où les personnages sont riches — le père maltraité par une mère qui pense avoir rater sa vie (ménagère) à cause de lui, la fille un peu coincée entre les deux, la mère qui perd les pédales avant de disparaître sans laisser de trace. Que s'est-il passé ? Introspection et interrogation, pour ce qui s'avère pourtant simple. Pourtant...

lundi 10 novembre 2014

brochette de meufs

Céline Sciamma a réalisé l'incroyable "Naissance des pieuvres", d'une grande subtilité ; je n'ai en revanche pas vu "Tomboy", qui a fait couler de l'encre de par son usage (tardif) clairement idéologique. Que pouvaient donc valoir cette "bande de filles" qui là encore va piocher dans l'inédit ou le tabou social du miroir déformé : des filles d'origine d'Afrique noire (deuxième génération de ce qu'on peut juger de la très rapide apparition maternelle) de la banlieue parisienne (RER A ou B, ce n'est pas très clair — normalement ce devrait être le B ou le E). De fait, le sujet non rebattu trouble le jugement cinématographique objectif ; mais dans la lignée d'un "La haine" ou de "L'esquive", on est alors clairement en dessous.

"Bande de filles" est sympa, pop, ne se cache pas derrière un manichéisme bêta — certes les demoiselles accusent de racisme la vendeuse blanche de Châtelet qui suit l'une d'entre elles, mais n'en volent pas moins une bonne partie de ce qu'elles portent ou utilisent... —, montre la difficulté de la vie de banlieue dans les tours mortes de la nuit (la seule animation étant les jeunes qui traînent), où l'on doit aller dans la capitale pour s'amuser et dealer (ou se prostituer) pour réussir financièrement, et aussi la violence que j'ai connu en province, celle des affrontements juvéniles qui laissent des traces. Conquête d'une virilité quand c'est à peu près tout ce que l'on peut s'offrir comme gage de respect, donc reconnaissance sociale.

Mais il y a un problème de tissage, malgré le talent de la ravissante Karidja Touré, jeune talent frais, ainsi que du reste de la bande, et le film devient rapidement une succession d'épisodes descriptifs de la vie adolescente d'une jeune paumée en environnement hostile, face aux doutes de la vie et quelque peu sans filet. L'apprentissage difficile ne se suffit pas totalement à lui-même. Il reste les accents de vérité de ces gamines pénibles mais attachantes, corroborés en direct (mieux que la 3D !) par les spectatrices de l'UGC Bercy (qui n'ont pas manqué de courroucer d'autres spectatrices, pour la peine tout à fait bobo et blanches). Un film pas mal du tout, mais peut mieux faire.

esprit romantique

"L'Aventure de Mme Muir" est un vieux film (1948) de Joseph L. Mankiewicz, qui se déroule dans les années 1920, avec Gene Tierney (la belle héroïne veuve Lucy Muir), Rex Harrison (le capitaine fantôme) et George Sanders (le charmeur pas net). Au premier degré, c'est assez cucul : une jeune veuve toujours en noir un an après la mort de son mari ose partir de la maison de sa belle-famille, avec sa fille et sa domestique, pour emménager sur la côte (anglaise), dans une maison qui s'avère hantée par un capitaine de marine bougon. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu'une pieuse idylle entre cette femme sophistiquée mais battante et ce marin rustre mais cultivé va naître. Mais les personnages sont fouillés, et les scénariste montre des qualités métaphoriques intéressantes : au-delà des non-dits, des petites hypocrisies, des leurres, il se dessine une jolie histoire sentimentale tissée sur les années, avec un dévouement fleur bleue comme les amateurs de romance les aiment. Évidemment, tout cela ne parle que d'âme : dans l'histoire, ce qui entrave, c'est le corps ; derrière la jolie musique, on peut voir aussi une pure histoire occidentale.

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