humani nil a me alienum puto

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mercredi 25 mars 2015

Becoming Mathiiiiiilde

Un passage à SF n’en est pas un vrai sans voir Mathiiiiiilde danser. Mais la surprise de taille était que pour la première de Don Quixote, le lendemain de mon arrivée, en haut de l’affiche, devinez qui il y avait : Mathilde Froustey ! Parfaite synchronisation. Et grâce à ma mécène, je n’ai même pas eu besoin de vendre un rein pour me retrouver au rang F du parterre. Merveilleux — comme Mathilde.

On le sait, Don Quixote n’est pas mon ballet préféré. Mais depuis qu’il a propulsé notre héroïne comme principal (à l’autre bout de la planète, certes, mais quelle compagnie !), je l’apprécie un peu plus… DQ, c’est du porno balletomane : les prouesses techniques invraisemblables sont vainement justifiées par un scénario aussi maigre que du papier à cigarette (un alibi de rêvasserie sur des personnages totalement mineurs). La version d’Helgi Tomasson et Yuri Possokhov donne encore plus dans le travers : à force de dépouillement de Gorsky et Petipa, les trois actes restants (dont deux à une seule scène) ne s’embarrassent plus trop de rien… La narration est décousue, qu’importe ! (Il reste toujours la musique de Minkus, dirigée par Martin West, avec un orchestre qui sait jouer) Ça donne une espagnolade un peu bordélique et joyeuse : let’s have fun!

Il y a quelques moments plus brillants que sur la version Noureev, mais on regrette énormément que le fameux équilibre mathildien ait été coupé — ne serait-ce que pour vérifier qu’il aurait été totalement propre, sans le stress d’il y a deux ans à Bastille, parce que dans l’ensemble, tout était parfaitement exécuté sans trembler : Mathilde EST principal. Une vraie Kitri. D’autant plus vraie que le rôle lui sied à merveille : il s’agit d’amuser la galerie, de faire danser un jeune homme charmeur, de manipuler le paternel, d’échapper aux vieux qui en ont après son (merveilleux) fessier, et de bouder sur pointes. Bref, la fille mal gardée en robe de flamenco rouge pêtant et avec castagnettes. Ça ne donne pas dans le nouveau (comme partout, on est vite réduit à une spécialité, même quand la ville est encore parsemée de l’affiche avec Giselle-Mathilde et en vend des posters à la boutique — oui, j’en ai pris un), mais ça reste de la valeur sûre. On était au moins deux dans la salle à ne pas s’empêcher d’avoir un sourire jusqu’aux oreilles.

À Kitri heureuse, Basilio heureux : Carlos Quenedit est totalement ahurissant. Amaaaazing. J’ai pensé qu’il faudrait un avertissement « don’t do this at home, these are professionals ». Il tournicote, monté sur ressorts, et attrape Mathilde comme une plume juste après. Il n’est pas le seul à faire des étincelles : outre Ruben Martin Cintas dans le rôle de Gamache, c’est surtout Daniel Deivison-Oliveira qu’on ne pouvait pas manquer — surtout qu’il était en duo avec Sarah Van Patten (Mercedes). Et dans la série des moments impressionnants, la très sûre Sofiane Sylve a assuré une prestation qui a fini de faire remonter à bloc la côte de la France expatriée (d’autant que Pascal Molat faisait rire un public local toujours très réactif en Sancho Panza — et créditons Jim Sohm, en Don Quixote, puisqu’on y est…).

Cependant, la deuxième scène du deuxième acte est aussi la plus mise en scène la plus kitsch et ridiculement clinquante que l’on puisse voir (avec une Koto Ishihara en Cupidon et tout un tas de lucioles). Il faut dire qu’on fait un peu dans l’économie, dans ce théâtre, et il n’y a quasiment qu’un seul décor tout le long… Pour se rattraper, on a sur les planches un vrai Rossinante et un vrai baudet pour l’accompagner : j’ai pensé que B#4 serait aux anges… Et puis de toute façon, tant que Mathilde est là, tout le monde est heureux — et debout aux applaudissements, pour célébrer son talent et ses charmes, surhumains, car en elle viennent se réaliser et se réunir tous les chimériques attributs de la beauté que les poëtes donnent à leurs maîtresses.

Si Kitri est devenue Dulcinée, Mathilde est devenue principal.

dimanche 22 mars 2015

Paris Nord, fraicheur des bois

L’orchestre de Paris avant sa tournée a retrouvé son Paavo Järvi (mais a perdu sa Lola). Dernier rang centré de premier balcon, la souris au loin sur le côté (2e catégorie, donc ? Soit.), toute une tripotée d’amis et amies dans tous les coins, ce n’était pas forcément pour l’ouverture de « Genova » de Schumann, mais bien plutôt pour la belle, la voluptueuse Khatia Buniatishvili. Forcément, JoPrincesse était dans la salle ; forcément, on a fait des plans pour les épousailles…

Edvard Grieg et sa célébrissime ouverture du Concerto pour piano en la mineur, op.16, qui met tout de suite à épreuve la mèche de Khatia, avant le thème principal, magnifiquement interprété, et un duo avec le violoncelle, à un moment, que l’on entend à peine (si l’on sait qu’il est là), sur la vidéo de répétitions.

On est heureux, on a même un bis (que la communauté ninja a du mal à déterminer, ça penche pour du Chopin). L’orchestre revient seul, après l’entracte : Jean Sibelius, Symphonie n° 2 en ré majeur, op.43, bois enchanteurs, forêts nordiques. Ça sent le sapin. Soirée nordique. Magnifique.

Il était raisonnablement tard, mais pour être certain de se téléscoper encore avec une sortie du Zénith, pour la deuxième date unique de l’orchestre de Paris un mercredi, rien de mieux qu’un bis : l’Onéguine classique d’avant-départ en tournée (fit remarquer Christian qui ne regretta pas sa fuite : c’est vrai…). Pas de séance signature pour nous retarder encore (ça aurait annulé l’attente en bloc pour accéder aux quais) : à la Philharmonie, il a été totalement oublié que parfois on aimerait rencontrer l’artiste en fin de concert, alors que le disquaire dans un coin, ratant la moitié du public sortant, est tout emmitouflé dans les courants d’air…

samedi 21 mars 2015

trilogie mayenburgienne

Initialement, il faut bien avouer, c’était pour voir Adèle Haenel. Parce que depuis « Naissance des pieuvres » (que j’avais vu trois fois au cinéma, à l’époque), je suis Adèle (que devient Pauline Acquart, d’ailleurs ?). De l’Apollonide aux Combattants. Et d’ailleurs, même si c’était à mon théâtre de quartier (d’autant plus de quartier qu’il s’agit du Théâtre des Quartiers d’Ivry, TQI pour les intimes), je n’avais point vu passer d’annonce : c’est la souris qui avait lu ça, il y a quelques mois, dans 3 couleurs. Ce n’est pas souvent qu’on peut voir la miss Haenel sur les planches ; et en l’occurrence, ces trois pièces traduites de l’allemand ne pouvait que lui être familière : elle les a même retraduites avec son père… Une trilogie (le week end, diptyque en semaine) ou trois pour le prix d’un : « Le Moche », « Voir clair » et « Perplexe ».

Qui connait Mayenburg ? Indice : il est encore vivant (et Allemand, né en 72). Mal barré. Et pourtant, il mérite ! La première pièce est un peu dans le genre de « Rhinocéros » : une critique acerbe de la société du paraître à l’âge industriel et managerial. Dans une entreprise, Lette (Paul Moulin), Le Moche, présente physiquement trop mal pour aller présenter son produit révolutionnaire de connecteur. Le chef (Serge Biavan, à la présence physique imposante) colle l’assistant à la place (Adèle Haenel !), se gardant bien d’avertir celui qui va être d’autant plus déçu qu’il apprend par l’occasion sa tare physique, et par la même occasion pourquoi sa femme (Aurélie Verillon) ne le regarde jamais vraiment. Les rôles des quatre protagonistes sont naturellement mouvant : le chef devient chirurgien esthétique, la femme une cougar cliente richissime qui ne peut résister au nouveau visage fabuleux de Lette, et l’assistant se transforme opportunément en fils de cette dernière. La satyre est très acide. Les développements vont très vite, on court au drame dans la comédie décapante. Très pertinent.

« Voir clair » n’a rien à voir : c’est une tragédie en huis clos, au rythme lent. Adèle Haenel, tantôt un garçon en costard (qu’elle porte très bien, même si elle ferme le bouton du bas), n’apparaît que très tard entre Serge Biavan et Aurélie Verillon, qui montrent tout deux un immense talent de comédien. Adèle, donc, débarque en barboteuse. On sait que je suis souvent déçu par le théâtre, qui a autant une propension au guignol qu’au déclamatoire, les deux étant fort dommageables. Ici, on est épaté. Par la pertinence de l’auteur, qui crée une ambiance à la Château de Barbe Bleue, avec une chambre interdite et bien des mystères, mais aussi par le jeu impressionnant des acteurs (Paul Moulin, qui ne participaient pas à cette pièce à trois personnages, était lui aussi très bon ; ajoutons enfin Christophe Danvin qui créait les ambiances musicales, au dessus).

« Perplexe » va de pair avec « Le Moche » (« Voir clair » n’est donné que le week-end, comme une respiration suffoquante entre les deux). Dans la première pièce, Mayenburg s’amusait déjà avec les codes. Par exemple, les personnages étaient présentés (ainsi que leur second rôle), de manière dynamique et originale ; puis ils glissaient de rôles sans crier gare, d’autant que l’auteur a bien fait annoncer que « les personnages gardent tout au long de la pièce et des opérations de chirurgie esthétique leur même aspect ». Dans « Perplexe », c’est élevé au rang d’art : David Lynch en rêverait. Au début, tout est assez simple : un couple rentre chez soi, et trouve que les voisins qui devaient simplement arroser les plantes ont non seulement pris leurs aises, mais les mettent carrément dehors. Si les personnages gardent leurs noms respectifs tout au long de la pièce, leurs rôles respectifs sont en revanche mouvants : les couples se font et se défont, et se refont, et de plus en plus on part dans un burlesque qui culmine lors d’une soirée déguisée où le caribou entreprenant éveille à la zoophilie homosexuelle l’autre personnage masculin. C’est du théâtre improvisé totalement maîtrisé, comme l’ont ensuite révélé les comédiens, après la fin totalement en vrille (théâtre déshabillé, références à la pièce elle-même…), où d’ailleurs les noms des personnages sont ceux des comédiens qui ont créé la pièce avec l’auteur. On sort de tous les cadres…

La rencontre avec le public était à la fin fort intéressante, d’autant que c’est un public forcément théâtreux, cultivé. On aura pu aussi entendre les balbutiements intelligents d’une Adèle Haenel en civil, c’est-à-dire en jean-chaussettes et en tailleur sur sa chaise, écoutant de manière distraite, sirotant sa bière et jouant de la flûte avec. Elle a l'esprit vif, on le sent, mais qui se bloque tout seul ; elle me fait penser à Vincent Lindon, plein de tics au civil, qui devient totalement fluide en jouant : il est de ces superhéros qui s'assument difficilement et qui doivent revêtir les habits d'autres pour devenir/exprimer eux-mêmes. Adèle, dans l'absolu, c’est ton pote de chip-pizza-foot sur le sofa. J’avais sous-interprété son « je l’aime » des César adressé à Céline Sciamma. Peut-être parce que moi aussi je l’aime. Toutes les deux, en fait. Adèle Haenel est de ces êtres forts et fragiles qui me fascinent. C'est dit.

Il n’y avait malheureusement pas Maïa Sandoz (« de garde »), qui était l’héroïne de l’ombre, puisque c’est elle qui a monté sur plusieurs années (cinq ou six, tout de même !) ces pièces, et rassemblé l'équipe de comédien aussi, et on eut ainsi l’explication de la mise en scène recyclant vieux sofa, table, meuble en bois et miroir années 70, et puis l’énorme panneau des Alpes en fond (qui était précisément le coin dont parle plusieurs fois « Le Moche »). Il faut avoir bien du courage, quand on est fauchés, pour mettre sur pied pareille entreprise. Heureusement que ce semble être un succès total, salué par la critique et porté par les spectateurs.

La soirée commencée en retard après 16 heures (comme le public est installé sur des bancs, l’empattement des spectateurs a un effet sur le surbooking envisageable : ce n’est donc que fort tard que nous pûmes entrer sur liste d’attente), se termina vers 20h30. C’est dire !

David Bowie est

La très belle exposition « David Bowie is » qui avait justifié un déplacement à Londres il y a presque deux ans, composé de trois heures de queue le matin pour avoir un billet l’après-midi nécessitant de faire l’exposition assez rapidement en deux heures environ, a été exportée l’an passé à Berlin (où je l’ai ratée de peu : j’y étais en mai, ça a dû ouvrir en juin), et vient d’ouvrir à Paris. Il est pré-annoncé un énorme succès, qui a valu de réserver les places sur Internet (sans soucis), mais en réalité le vendredi matin il n’y avait quasiment personne en file. En revanche, ça se pressait sévèrement à l’intérieur : le problème vient à mon avis plutôt de l’agencement très médiocre dans les nouveaux espaces d’exposition de la Philharmonie.

Je me demandais comment ils allaient faire entrer cet énorme parcours du Victoria & Albert Museum au dernier étage de la Cité de la Musique. Déjà qu’au Martin Gropius Haus, je ne voyais pas bien comment ça a pu entrer… Mais c’était sans compter sur notre nouveau bâtiment inachevé préféré, où même mon accompagnatrice italienne @odette9 et fan de Bowie aussi (de toute façon, cette fille, c’est quasiment moi avec un vagin et non-déniaisé) a un peu halluciné au milieu des ouvriers et machines de chantier. Cependant, l’espace intérieur n’est ni aussi modulable que le V&A, ni aussi en hauteur. Ni aussi grand manifestement : je suis à peu près certain que bien des aspects biographiques ont été retirés par rapport à la version originale (même si je ne me souviens pas de ce carnet d’hôtel emprunté au Mucem, qui est manifestement rentré l’an passé dans leur collection) ; toujours aussi léger sur l’aspect drogue, j’ai trouvé encore moins de référence aux années berlinoises et (bon point !!) aux aspects « gender ». Mais peut-être me trompé-je.

En effet, j’ai carrément cru un instant qu’il manquait la moitié de l’exposition. Que nenni : c’est seulement que l’agencement a obligé de déplacer des pans entiers. Il me semblait bien que la veste turquoise à revers triangulaires de Life On Mars était au début de l’exposition londonienne — d’autant plus logique par l’ordre chronologique, mais j'avais déjà noté que c'était un peu le bordel leur parcours aussi —, et non après la filmographie qui nous emmenait après les années 1980. Bref, on ne comprend pas grand chose à l’ordre du truc. L’exposition a été rentrée au chausse-pied, et souvent ça fait mal : les espaces confinés obligent le public à s’amasser, et de grands panneaux explicatifs se trouvent ainsi aussi masqués que mal éclairés. En terme de scénographie, heureusement qu’on partait donc de haut, pour éviter le crash.

La dernière salle (qui n’était pas la dernière au V&A… Mais presque) est séparée du reste de l’expo : c’est celle avec les diverses diffusions en très grand, avec beaucoup de costumes. Mais en ayant moitié moins de surface et deux fois moins de hauteur, l’impression de cathédrale est loin d’être la même. D’autant que l’espace est beaucoup moins ouvert, puisque séparé. La comparaison est assez décevante pour la version philharmonique (qui est en plus franchement onéreuse…), mais il faut se réjouir de voir Dieu Bowie mis à l’honneur de l’autre côté de la Manche, et on y gagne aussi (grâce au confinement) en visibilité sur les costumes. On peut en tirer quelque chose, et l’audioguide marche bien pour diffuser les sons qui correspondent à la progression de l’exposition (même si parfois ça se bloque un peu… Mais dans un espace si serré, la prouesse technique est non négligeable — en attendant peut-être l’un de seuls usages intéressant du LiFi). Il faut compter tout de même deux bonnes heures trente pour en faire le tour (dont la moitié à jouer des coudes ou attendre son tour dans les embouteillages…). Au final, c'est fort sympathique de promouvoir notre religion bowienne, mais ceux qui découvrent l'exposition (réorientée d'un point de vue marketing du fashion à la musique) pour la première fois seront les plus heureux.

B&B

Dans la série des découvertes de la Philharmonie, la place en bout de rangée côté cour du 6e étage n’est pas mal du tout, mais le Triple Concerto pour violon, violoncelle et piano en ut majeur, op.56 de Beethoven est un mix à la fois entre la petite symphonie avec trois solistes et la musique de chambre : pour les petits ensembles, on est certainement mieux de près pour un meilleur son (plus de volume). Cette oeuvre qu’on n’entend pas tous les jours était à découvrir, surtout avec trois superbes solistes, Isabelle Faust au violon, Jean-Guihen Queyras au violoncelle et Martin Helmchen au piano. Idéal pour faire un rappel que je parierais être du Schubert (sans être bien certain dix jours après : aucune mention nulle part pour nous aiguiller).

Descendu au parterre dire bonjour aux ninjas, on m’invita à combler la place d’une dame manifestement aussi obèse que somnolente et qui avait logiquement disparu (pendant que l’ami berlinois, juste derrière, se fit dégager pour installer… la violoniste et le pianiste !). Mon nouveau voisin fut agréablement surpris et me demanda pourquoi les contrebasses étaient à gauche : eh bien c’est que le très admirable (et vénérable) Herbert Blomstedt doit être un réac salvateur qui revient aux vraies valeurs, de celles où les premiers et deuxièmes violons étaient bien séparés.

Et il faut bien cela pour rendre hommage à Anton Bruckner et sa posthume symphonie n° 9 (version raccourcie pour qu’on termine juste assez tard pour rentrer en grosse collision avec une sortie du Zénith). L’orchestre de Paris avait déployé toutes ses forces, au premier rang desquelles Lola. Superbe : c’est ce que tout le monde avait à la bouche. C’est vrai que c’était magnifique. J’ai dirigé en même temps (moi aussi, de tête, même si je n’ai pas 87 ans !), et à part le tout début, j’aurais fait pareil (bah quoi ?). Problème : l’acoustique de la salle empêche toujours le frissonomètre de décoller. Il faudrait vraiment résoudre ce problème, ce n’est pas possible d’entendre de la musique pareille et de ne pas pouvoir physiquement, corporellement le ressentir !

lundi 16 mars 2015

citoyens démasqueurs

« Citizen Four » est un étrange film : un documentaire-témoignage à rebours qui débriefe de façon totalement prémédité l’affaire Edward Snowden, aka Citizen Four lorsqu’il contacta sur Internet Laura Poitras, réalisatrice poil à gratter habituelle.

Il n’y a nulle réflexion idéologique ou philosophique. À peine est-il évoqué qu’après le 11 septembre (et le Patriot Act), le peuple américain (occidental ? Les Anglais aussi sont concernés en première ligne, et même jalousés tellement ils vont loin…) est prêt à accepter tout et n’importe quoi, du moment qu’on lui ment poliment — et à cela, la NSA s'est préparée depuis longtemps. C’est ici que le documentaire brille : en entrecoupant les contacts sous pseudonyme de Snowden, avant la rencontre en pré-cavale à Hong Kong et les interviews (avec divers journalistes au premier plan desquels Glenn Greenwald), et les images d’archives des auditions parlementaires des responsables des services secrets niant devant le Congrès ou le Sénat tout ce qui sera révélé de manière fracassante quelques petites années plus tard, le film-réalité, monté comme un thriller et produit par Steven Soderbergh, fait exploser les pouvoirs exécutifs en montrant de manière éclatante leurs supercheries.

Et lesquelles ! Une minutieuse surveillance de masse généralisée, captant tout par défaut, pour filtrer a posteriori et non a priori, sans aucun contrôle nulle part. La Stasi en a rêvé, l’Amérique et l’Angleterre ultra-libérales l’ont fait. La journaliste documentaliste en fait d’ailleurs les frais, comme l’a prouvé Snowden en extrayant les recherches précises (pistages, rapports, etc.) qui sont fait en permanence sur elle. Au début, on peut prendre Snowden pour un total parano (notamment lorsqu’il débranche le téléphone IP dans la chambre d’hôtel, donnant lieu à une scène burlesque dès que l’alarme de l’hôtel se met à sonner de manière intermittente — coïncidence ?). Ça fait un peu film d'espionnage de barbouze, sous la couverture opaque de sécurité (pour éviter que le mot de passe soit capté par la fenêtre de l'autre côté du parc de Kowloon). Et puis on se rend compte que lui-même est dépassé par ses découvertes : l’affaire Merkel, de nouveaux lanceurs d’alertes inspirés…

On est sidéré de voir qu’un des derniers espoirs de l’Amérique, le Prix Nobel de la Paix (pour le simple fait d’exister et être noir) Barack Obama, Président du Monde civilisé, passe pour le dernier des cons en prenant la défense d’une administration qui soit lui a menti, soit dont il connaissait sciemment les projets : il est soit complice, soit totalement pieds et poings liés. Dans tous les cas, ça resterait presque le plus flippant de l’histoire : le vertueux maître du monde chevalier blanc attaquant l’individu singulier qui a eu le courage de faire son devoir de citoyen (et avec force minutie, en ne se concentrant que sur les abus, sans rien révéler de la sécurité intérieure du pays, à laquelle il avait aussi accès en tant qu’administrateur système hyper-compétent). Ou peut-être encore que le plus inquiétant est qu’en organisant sa fuite des États-Unis pour échapper aux poursuites qui ratissent très large avec des lois très vagues (on se croirait dans une inquisition française pour proxénétisme : tout à coup la loi pénale devient digne du code d’Hammurabi), cela trahit le peu de confiance dans un système judiciaire soit corrompu (un peu sauvé par une séquence dans un autre procès où une Cour locale envoie valser un représentant de la NSA qui leur explique qu’ils sont au-dessus des lois), soit composé de citoyens heureux de leur position soumise aux censeurs arbitraires absolus.

On peut aussi s’inquiéter du fait que seule la Russie (un comble !) ait le courage (ou l’habileté politique ?) d’accueillir Edward Snowden dans son exil, pendant que l’UE se masturbe en enquêtes au Parlement sans pouvoir, qu’Assange organise tout depuis sa prison dorée l’ambassade d’Équateur depuis Londres, et que la France qui autrefois accueillait toute la racaille rouge d’Italie n’ouvre point ses frontières droit-de-l’hommiste pour l'exilé politique. La supercherie en arrive à un tel point qu’on ne peut tirer qu’une conclusion et une probable implication : l’Occident arrive à un moment de son histoire où ses contradictions volent en éclat sans déclencher de mouvement de foule important (nourrie à la propagande auto-organisée par la science politique et manageriale), et se dirige de fait probablement vers une grande période de décadence, où la science technologique sera utilisée par ceux qui y ont accès contre ceux qui ne sont pas assez sachants (ou trop flemmards, comme moi) pour y échapper.

Voici ce qui arrive lorsque la seule pensée vertueuse établie par l’Occident s’est résumée par une épistémologie non enseignée (il n’y a qu’à voir les imbéciles intelligents qui peuplent la Silicon Valley : Facebook vaut bien la NSA, avec son seul projet positiviste), et que le cadre catholique (hypocrite) a été définitivement explosé par les protestants libéraux. On périt toujours par les péchés constitutifs de sa force : c’est en cours. Ce documentaire purement descriptif, méticuleux et haletant, rappelant des faits encore frais d’un an et demi mais déjà un peu enterrés, réussit son impact sur le coup, mais est probablement trop gros pour qu’une dissonance cognitive ne le range quelques temps après dans la catégorie des fictions là où les années 80 et 90 s’échinaient (dans la lignée des auteurs durant les années de régimes totalitaires évidents) à nous sensibiliser à la méfiance de l’État. « Citizen Four » aussi pâtit de ce qui fait sa force même. Il sonne un peu comme un chant du cygne des illusions utopistes modernes.

samedi 14 mars 2015

non-anniversaire de Lorin Maazel

La Philharmonie avait prévu de longue date une soirée d’anniversaire pour Lorin Maazel, comme il y en a de temps à autre pour les légendes vivantes. Mais lorsqu’on fait un programme un an avant les concerts, c’est toujours un pari sur l’avenir… Évidemment, ça n’a pas manqué : le chef a dû être excusé pour des raisons de santé. Généralement, les chanteurs souffrants arrivent à nous faire quelque chose, mais là, c’était un cas un peu plus délicat : il a eu la mauvaise idée de casser sa pipe en juillet dernier — à peine 84 ans, il dirigeait d’ailleurs encore une semaine auparavant.

Loin de se démonter, et sachant gérer ce genre d’imprévu autant qu’une construction d’édifice totalement inachevé et toujours pas aux normes (les chûtes de spectateurs se succèdent à un rythme vertigineux, mais pour le moment aucun ne doit être touriste américain, sinon les 480 millions de budget pour le bâtiment auraient déjà doublé en dommages et intérêts), la Philharmonie rebaptisa la soirée d’anniversaire « hommage à Lorin Maazel », sans toutefois pouvoir changer l’intitulé des billets imprimés déjà en circulation.

Mais cela ne fut qu’un petit raté comparé à l’accueil absolument désastreux de la salle. Après nous avoir cassé les pieds jusqu’à l’absurde avec des portiques pénibles finalement démontés, en début d'année, voici que la salle a trouvé comme nouvelle idée sécuritaire, alors que les fouilleurs privés avaient été un temps retirés avant de reprendre leur office, d’interdire toute détention de boisson extérieure. Canettes et oranges (non encore pressées, mais phénoménologiquement c’est tout comme) comprises. Quelle mouche les a encore piqués ? Quel est cet effort constant pour s’attirer l’antipathie du public ? Devant le bordel des bouteilles jonchées sur les tables (et que l’on pouvait tout à fait récupérer, outre que pour faire passer quoi que ce soit dans la salle malgré le contrôle était d’une simplicité enfantine étant donné les trous béants de la sécurité), ne pouvant arguer comme une dame devant dans la file que la bouteille de liquide était équipée d’un filtre valant 15€ (hors de question de l’abandonner), je pris le parti de l’entraînement intensif à Eurodisney du temps où il fallait dissimuler la nourriture et l'eau avant d’entrer (par la magie d’une loi de police administrative féodalement investie chez les prestataires privées d’un lieu tout aussi privé — non, je déconne, c’est juste du délire).

Tout cela était probablement dû à la présence de Valery Gergiev comme chef, puisque les mesures se sont évaporées le lendemain. On se souvient qu’à Pleyel, il y avait eu du remus-ménage des opposants à la Russie dans le conflit ukrainien. Peut-être que la différence avec un autre récent concert de Gergiev, où tout ce cinéma sécuritaire n’avait pas eu lieu, est la récente mort d’un énième opposant politique russe à Poutine (ils sont combien, d’ailleurs ?). En même temps, nulle manifestation en vue : les pro-bobos divers et variés, droits de l’hommistes professionnels et partisans de l’ingérence, sont eux aussi fatigués à l’idée de devoir se rendre à l’horrible porte de Pantin, d’autant plus que les escalators étaient toujours en panne (remarquons par exemple que très peu de mafieux font de la revente de billets devant la Philhar' : eux aussi préfèrent rester chez eux toucher les allocs). Mais ce qui a frappé le plus dans cette affaire d’un ridicule achevé et hautement énervante est l’absence totale de communication de la salle, pas même des chargés de relation avec le public (encore du travail de fonctionnaire fictif ? Ou alors, chair à cannon en première ligne des ratés, ils se cachent et frôlent l’arrêt maladie).

C’est beau, la connerie française. Un peu comme faire entrer 2400 personnes par des entrées ridicules et inadaptées (l’ami russe, qui pourtant a fait polytechnique, ne comprend toujours pas comment quelques uns ont pu en arriver à la conclusion que ce n’était point totalement inadapté).

Mais revenons-en à notre beau programme de concert, car au moins, il était très beau — du contenu faute de contenant. Nous avions donc le Münchner Philharmoniker, avec on l’a compris l’immense Valery Gergiev, même sans son cure-dent, mais aussi Sol Gabetta pour le Concerto pour violoncelle d’Anton Dvorák. Avec sa superbe robe (à faux dos nu, je pense), elle nous a enchanté. D’ailleurs, elle a de nouveau poussé la chansonnette avec son bis, « Dolcissimo » de Peteris Vasks (même si l’acoustique du 5ème est toujours aussi peu propice à la voix). Notons que le site web de la Philharmonie a fait apparaître la référence du bis : miracle ! Il ne manque plus qu’il soit accessible sans avoir à lutter, et un grand pas vers la civilisation sera franchi.

Après l’entracte et un replacement-regroupement familial côté cour (généralement plus agréable que le côté jardin, au 5ème de côté/arrière), l’orgue était du côté de l’oreille droite. Pourtant, lors du Richard Strauss « Ainsi parlait Zarathoustra », l’orgue sonnait plutôt à gauche ! J’avais déjà remarqué lors du requiem de Fauré qu’on avait du mal à le situer en étant pourtant totalement en face. Puis j’avais remarqué lors du Bowie du samedi que les sons électroniques amplifiés semblaient venir de derrière (alors même que j’avais derrière moi le local de vidéo-projection). Cette fois-ci, c’était frappant ! Malheureusement, la console déportée de l’organiste étant placée du côté cour, celui-ci nous était aveugle. Le public a failli applaudir en plein silence, au milieu de l’oeuvre : voici ce qui arrive quand on n’éduque pas dès le début, c’était une erreur de laisser applaudir entre les mouvements du concerto.

Cette salle ne m’est toujours pas sympathique, et durant le sautillant « Till Eulenspiegel » qui concluait tardivement la soirée, j’ai pu observer que le dirlo, premier rang plein centre de premier balcon, était lui aussi plié en avant pour voir quelque chose par dessus les rambardes. On a du mal à prendre totalement du plaisir lorsque les conditions ne sont pas toutes réunies. Le frissonomètre n’a de fait toujours pas décollé, malgré le Zarathoustra — pourtant un excellent étalon. Très bonne soirée musicale malgré les circonstances, mais dommage quand même...

émules de Bowie

Au fil de ses vies, David Bowie a croisé bien du monde qu’il a nourri et qui l’ont nourri. Renaud Cojo a décidé de faire « un hypercycle berlinois » à partir de cette période des albums « Low » et « Hero » (1976-77) qui ont inspiré Philip Glass pour ses symphonies n°1 et 4 (nommées successivement comme les deux albums, dans les années 1990), en plaquant sur la symphonie n°4 le travail d’une autre collaboratrice d’art contemporain (aussi dans les années 90), la chorégraphe-danseuse Louise Lecavalier (qui d’ailleurs a un look très Bowie, accentué pour l’occasion), mais manifestement créé et filmé pour cette soirée avec son nouveau partenaire Frédéric Tavernini, déjà vu en sa compagnie aux Abbesses (et non Edouard Locke comme à l’époque). Entre les deux symphonies était une sorte de récit écrit par David Bowie, « The Diary of Nathan Adler » (titre complet : « or the Art-Ritual Murder of Baby Grace Blue »), livret de l’album Outside en 1995. Le liant secondaire étant Brian Eno, pour ce que Bowie avait appelé à l’époque un hyper-cycle dramatique : dans la vidéo de Cojo diffusée sur grand écran, dans une Philharmonie modifiée en salle de spectacle sonorisée, durant la 1ère symphonie de Glass qu’interprétait l’Orchestre National d'Île-de-France (direction Enrique Mazzola), les images collées illustraient déjà le journal de Nathan Adler qu’a ensuite déclamé Bertrand Belin (brillant), sur des sons électroniques et rock (Stef Kamil Carlens à la guitare).

Tout cela est peu facile à suivre, même pour un fan. L’aspect décousu de la chose n’aide pas, même si à la fin (vers 23h20, en commençant à 21h), on arrive à raccrocher les nombreuses références entre elles, puisque même sur les danses filmées à Berlin et au Québec de Lecavalier, on retrouve les références filées depuis le début du spectacle, et qui parfois empêchent peut-être d’apprécier totalement la musique de Philip Glass (tout en se disant que de toute façon, celui-ci est surtout illustratif, mais retrouver-disséquer la musique de Bowie-Eno, au-delà de l’évident Warsawa, aurait pu être amusante : on ne peut pas tout faire à la fois quand on est entouré d’écran et de sonorités). C’est une espèce d’OVNI musical-filmé-dansé et après tout, c’est bien pour cela qu’on a pris une place (de préférence de face, parce que sur les côtés, le pauvre public a dû souffrir pour suivre l’écran géant…)

« LOW/HEROES » nous a plongé dans un Bowie à la fois mainstream et alternatif, comme lorsque les fans de Star Wars versent dans l’Universe où ceux d’Harry Potter dans les fan fiction. Une sorte d’univers étendu, hommage à Bowie de son vivant par ceux qui l’admirent et qu’il admire, alors que l’exposition du V&A vient d’ouvrir au rez-de-chaussée de la même Philharmonie (à la grande salle étonnamment adaptée, au final, même si Pleyel aurait été mieux configurée), mais évidemment toujours sans la présence du protagoniste principal…

Philharmonie au bûcher

La Philharmonie a réussi un coup de maître : remplir deux dates, à coût prohibitif, d’un Honegger d’une heure trente dont personne n’a entendu parler, et sans explicitement recruter au FN, même si l’ami berlinois trouvait le public plus catho que d’habitude — des gens qu’il estime autant que Paul Claudel au livret, c’est-à-dire pas beaucoup. Mais au-delà du marketing à coup de Marion Cotillard — ce qui a eu tendance à la fois à me faire peur et à me rassurer, puisqu’elle devait mourir à la fin a priori —, la réussite de cette « Jeanne au bûcher » fut-elle aussi musicale ? Et scénique, en l’occurrence, grâce à une mise en scène dans une salle dont le polymorphisme ne faisait que commencer cette semaine-là ?

Après l’arrivée de Sainte-Lola en robe noire très élégante (mais aussi en collants noirs, de telle sorte que je n’ai pu que peu m’extasier sur ses gambettes, invisibles depuis le milieu de parterre), ainsi que du reste de l’orchestre de Paris et du chef Kazuki Yamada qui eurent l’honneur de l’accompagner, Jeanne-Marion put arriver côté jardin sur une passerelle ad-hoc faisant le tour de la fosse. Ce faisant, elle commença a révélé aux parties du public sur les côtés, soit le tiers de la salle, qu’ils ne verraient souvent pas grand chose de ce qu’il se passe en bas…

Choeur, narrateur (Christian Gonon), récitant (Éric Génovèse), sopranos (Anne-Catherine Gillet, Simone Osborne), mezzo-soprano (Faith Sherman), basse (Steven Humes), ténor (Thomas Blondelle), la faune est complétée par un carnaval des animaux en peluche : de petits choristes déguisés et mouvants de la manière la plus ridicule qui soit. La souris, qui s’était pré-débriefée sur Youtube, eut la veille envie de méchoui. L’ami berlinois fut estomaqué — l’ayant vécu à St-Denis, version réellement « oratorio mystique » — et pour ma part, ma foi, je me suis demandé ce qu’il se passait. Peut-être que la consommation de drogue de Côme de Bellescize fut cette fois trop courte, mais enfin, personne ne s’est rendu compte que la limite du n’importe quoi acceptable a été ce coup-ci passablement pulvérisée ? En voilà un mystère mystique !

Si l’on ferme les yeux sur le n’importe quoi scénique — de toute façon, il n’y a pas de surtitrage, ce qui nous amène à penser que personne à la Philharmonie n’y a songé… Nous on est songeurs ! —, il restait : une fort belle musique honeggerienne depuis la fosse ; des narrateurs théâtreux (voilà voilà) ; des chanteurs dont une bonne partie ne passait pas par dessus l’orchestre.

On ne va pas dire que c’était bien réussi…

lundi 9 mars 2015

sheepdog

« American Sniper » a échu à Clint Eastwood qui devait certainement trop être patriote et amateur de tout ce qui tire pour le refuser à son tour. Grand bien lui a pris : il faut une certaine maîtrise de choses du fusil et une certaine réflexion sur la nécessité et ses effets secondaires pour arriver à un équilibre entre l’efficace et le dramatique, sans tomber dans le pathos ni l’aventurisme. Le chemin n’est pas si épais, et on arrive à bon port. Cela n’est pas forcément bien perçu, mais tout de même : l’ouverture se fait sur une exécution d’enfant envoyé à la guerre (pas facile comme dépucelage), et le héros-sniper Chris Kyle connaît un alter-égo brillant (un ancien champion olympique syrien dépêché en Irak), certes mystérieux mais pas insulté. L’aspect manichéen est aussi gommé par la complexité des relations au sein même du pays envahi post-11 septembre (l’Irak), entre civils tyrannisés par des chefs violents, mais les soutenant toujours plus ou moins, et résistance ordinaire où chacun peut tour à tour être à protéger ou un guérilleros en puissance. On se demande souvent, en tant que spectateur, ce que font les américains au milieu… Mais en bons militaires, la question ne se pose pas : il faut protéger.

Le biopic est assez clair de ce côté dès les premiers souvenirs d’enfance. Pour le père Kyle, homme de rigueur autoritaire du Sud, on est mouton, loup, ou chien de berger. Il veut ses fils de la troisième catégorie (avec les méthodes éducatives « strictes » qu’on devine…). Kyle (Bradley Cooper, plein de muscles) est un vrai militaire. D’ailleurs, tout les militaires sentent le vrai — il en est probablement moins de certaines scènes, qu’on devine plus dramatisée que la réalité (la mission de la tempête de sable…). Le film se pose en biopic sans trop de recul (nous sommes quelques années après les faits, tout est tiré de la biographie du sniper…), et fait même figure de documentaire un peu terne de la guerre moderne : technologie, drones, liaison constante avec l’arrière et les hommes mais aussi avec l’épouse (avec un non-décalage horaire intéressant…), qui peut parfois vivre quelques échauffourées en direct (mais sans l’image, encore). On voit là la différence intrinsèque avec un Stalingrad : on n’a pas froid, il y du Soleil de plomb ; et du sable, et du satellite, et un support aérien, etc ; et un manque de réflexion globale digne de vrais militaires (pas de choc psychologique entre deux hommes ou autres : on est là pour assurer le job, « vous avez une autre question ? Non. »). Mais au final, on a quand même des hommes qui doivent se tuer entre eux — et c’est la fin du côté hygiéniste moderne, le début du syndrome post-traumatique.

Peut-être que tout ceci, sans verser dans le drame guerrier habituel (que j’affectionne beaucoup, et qu’on retrouve autant dans un Platoon que dans un Rambo premier du nom), ni assumer la jouissance du meurtre légal (plutôt les autres Rambo, dans le genre…), peut assez déconcerter et interroger sur les motivations profondes d’un réalisateur que l’on sait un peu réac, quitte à déclencher quelques réactions épidermiques de rejet. Mais enfin, pour une fois qu’on ne nous impose pas trop quoi penser, et puisque personne n’y comprend trop rien à la géopolitique, on vit la guerre de l’intérieur depuis les yeux d’un militaire lambda mais naturellement brillant au dégommage des gus d’en face (oui, à la guerre, on tue… C’est dingue, on avait oublié ! C’est donc ça un héros ?). Rien d’autre, et ça marche bien.

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