humani nil a me alienum puto

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samedi 24 janvier 2015

jeu de dupes

Le documentaire de Claudine Bories et Patrice Chagnard est intelligent dès son titre : « les règles du jeu ». Le jeu social, et en l’occurrence celui pour quatre jeunes de 20 ans sans diplôme de qualification, suivis dans le cadre d’un contrat étatique quelconque pour les aider à trouver du boulot, n’importe lequel, à travers une société de placement. À travers ces cas extrêmes mais pas si infréquents, de ces (plus si) jeunes gens pré-exclus parce que pas bien adaptés, pas bien malins, qu’on aurait fait travailler au champ ou sur des chantiers avant, mais de qui l’on exige à présent un minimum de savoir savant, de tenue, de correction, d’expression, de tout ce qu’ils n’ont pu avoir de leur éducation familiale (ils sont tous issus de nids à problèmes qu’on sent poindre sans même explorer leurs intimités) ou de celle nationale (ces anciens derniers de la classes qui séchaient les cours, étaient violent, se faisaient renvoyer… J’en ai connu à la pelle, j’ai été délégué d’une classe ou moins de la moitié est passé au lycée, un petit quart en section générale !). Ces jeunes-là, ils sont bruts de décoffrage, ils ne savent pas et ne veulent pas mentir, quitte à outrer, à froisser, à se desservir eux-mêmes au plus haut point : ils ne transigent pas. Ils ont cette naïve beauté de l’inintelligence.

Et pourtant, ils doivent en subir, de la violence. Tout le monde leur dit quoi faire et quoi penser. De cette masse informe qu’ils sont, chacun y va de sa règle sociale à imposer : apprendre à se retenir de dire, apprendre à se découvrir, à changer son apparence, son mode de vie, etc. Cet apprentissage pour leur bien, il est dispensé par des personnes tout aussi adorables, mais bien insérées dans le monde du travail dont ils sont experts, connaissant par coeur des codes (le summum étant le jargon commercial-managerial à la con, avec l’attitude et l’accoutrement qui va avec), baignant tellement dedans qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils sont souvent plus ridicules que les gamins hagards qu’ils ont pour mission de placer chez la terre promise des employeurs — cette puissance obscure dont on parle tout le temps mais que l’on ne voit pas, qu’on entend parfois au téléphone, bref cette forme de divinité patronale diffuse.

Que d’aventure dans ce Nord de la France sinistre et sinistré ! Que faire de sa vie ? Quel but de tout cela ? Lolita (… On dira qu'elle n'a pas trop le physique adéquat...) passe les portes à reculons, toujours, toutes les portes. Il y a beaucoup à dire et à penser sur ce documentaire sans aucune voix off de 1h45. Mais pour cela, encore faut-il avoir compris de quelles règles il s’agit, et de s’en être abstrait. Je me souviens que moi, bac + 5, on me demandait aussi « quelles sont vos qualités et vos défauts », question d’une absurdité totale. Je ne suis toujours pas certain que les RH, dont j’ai découvert ébahi l’étendue de la bêtise, sachent toujours pourquoi ils la posent ; j’avais l’intuition de l’absurde, à l’époque, et il m’a fallu du temps pour démonter le mécanisme social qui a amené à de telles stupidités d’ordre managerial, qui obligent au mensonge, à l’hypocrisie orientée et préméditée. Alors des bac -5, pensez-y… Le monde moderne dans ce qu’il a de plus beau et de plus laid, dans son eugénisme et dans son humanisme de bonne conscience bureaucratisé. Les critiques n’ont d’ailleurs pas compris cela.

anniversaire florissant

Ce qu’il y aura eu au moins de bien avec l’invasion pénible des caméras à la Philharmonie pour la semaine d’ouverture, c’est qu’on peut « revivre » pendant un certain temps lesdits concert sur Arte. Et celui des Arts Florissants vendredi dernier en vaut la peine, surtout pour la découverte du Mondonville — et pour réécouter les divers discours adressés à la salle, car il apparaît à présent clairement que l’acoustique sans pareille pour les solistes lorsqu’on est de face au parterre, est tout à coup plus contestable dès qu’on est sur le côté, fusse au parc à costards-cravates de la porte 4a.

William Christie a débuté le programme par le Te Deum (H 146) de Marc-Antoine Charpentier. Au parterre et d’assez prêt (rang F me semble-t-il, j’avais en tout cas un vrai fauteuil contrairement à ceux après le rang K), le violons semblaient un peu écrasés par les trompettes tremblotantes (ah le baroque !…) qui elles-mêmes semblaient un peu en sourdine. Certainement qu’en hauteur cela doit mieux rendre (on devient exigent, à force). Choeur sublime.

Ça, c’était du connu, de la valeur sûre. Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville semble connaître ces dernières années une réhabilitation progressive. Après tout, c’est au fil des découvertes d’archives et de l’appétence du public que le baroque revit depuis les années 1980. Ce « Motet In exitu Israel » est un chef d’oeuvre absolu, avec une partie qui pourrait être écouté à l’envi tellement c’est magnifique. Intervenaient aussi, en plus du choeur : Rachel Redmond (dessus), Katherine Watson (dessus), Reinoud Van Mechelen (haute-contre), Marcel Beekman (haute-contre), Elliot Madore (basse-taille), Marc Mauillon (basse-taille) et enfin Laurent Naouri (basse). Que de monde ! Heureusement la salle était (étonnamment) très pleine.

Après l’entracte et des péripéties de replacement (quelle plaie ! Déjà, c’est long pour tout le monde de s’installer sans se casser la figure, mais en plus les retardataires se placent avec force retard, dans une mêlée qui a plutôt du mal à distinguer les petites clochettes tibétaines discrètes. Heureusement que tout communique assez facilement et qu’on peut repérer de loin les trous pour éviter de devoir récupérer sa place à 10€ du 5ème de côté quasiment à l’arrière, pas bien désirable…), une seconde partie plus simple.

Jean-Philippe Rameau, la partie « Les Sauvages » (4ème acte) extraite des Indes Galantes, avec une Danielle de Niese en Zima emplumée et robe moulante ; Marcel Beekman en Damon, Elliot Madore pour Adario et encore Laurent Naouri dans le rôle de Don Alvar. Forêt paisible !

Un premier bis sautillant, puis changement de chef et une annonce d’oeuvre rare… On ne reconnaît pas, et puis ça tourne au joyeux anniversaire, version baroquisée ! Et de multiplier les références croisées, le public de rire, William Christie, 70 ans depuis peu, d’être aussi amusé qu’ému, puis de nous faire un petit discours devant le gâteau, en ce « nouveau temple de la culture (pas encore terminé) ».

samedi 17 janvier 2015

Philharmonie promise

J’ai cru qu’on ne pourrait pas s’asseoir. Ou qu’on ferait l’inauguration de la Philharmonie à la salle Pleyel. Mais c’est sans compter sur notre esprit français : on n’a pas de pétrole, mais… En France, il est une tradition : on ne finit jamais les travaux à temps (heureusement que les Allemands s’empêtrent dans leur aéroport de Berlin, on aurait eu le sentiment d’être seuls). Le BTP, c’est du poker menteur — pas très étonnant qu’en informatique, on use de leur terminologie. Jean Nouvel le sait pertinemment, inutile de pleurer mon gars : entre 100 et 386 millions d’euros, il y a une sacré marge. Je croyais qu’il fallait un petit bagage mathématique pour faire architecte. Ça permettrait aussi de savoir combien de temps il faut pour faire des travaux. Mon expertise de travaux, c’est d’être petit-fils de maçon. Quand j’étais petit, j’en ai vu des baraques être retapées de fond en comble. J’ai une photo de moi avec une brouette à trois ans, en train de participer ce qui a été ma maison pendant 16 années. C’était absolument impensable de terminer à temps.

Vingt-cinq ans après Bastille, un projet à la Boulez merde encore. Dans la nuit, de loin, la Philharmonie fait illusion : c’est impressionnant, ce vaisseau spatial échoué. Mais rapidement, on voit les palissades qui restent, les pans de murs encore à vif, câbles pendants, la transition pauvre entre les pavés pénibles et le ciment à peine sec, pour un accueil soit par des escalators plutôt glauques, par des escaliers qui ne mènent à rien (en réalité une deuxième série d’escalators qui suit la première, téléscopage garanti). On monte, on monte, mais on ne sait trop où. Une terrasse, de taille raisonnable, qui donne sur à peu près rien (le périph ? Un bout du parc de la Villette sans intérêt ? L’arrière de la cité de la musique devenue Philharmonie 2 par un renommage stupidement technocratique ?). On entre : des tables foutues n’importe comment sur les côtés, une série géante de portiques qui rendent l’entrée particulièrement incommode, surtout que ça bippe sans arrêt. Espérons que ça disparaisse quand il n’y aura plus de Président de la République, de Premier ministre et de ministre de la culture dans la salle. Bref, nous voilà en face d’un mur, avec une « entrée 1 » à gauche et une « entrée 2 » à droite.

Il m’est arrivé de visiter du bâtiment stalinien, et c’est dans la même idée : imposant au dehors, complètement raté dedans, par une rationalisation absconse. Il faut du volume ! Beaucoup de volume ! Une église, une cathédrale, un dôme, une mosquée, que sais-je ! On en a parfois, mais l’entrée est encore plus ratée qu’à Bastille. À Garnier, l’espace pour les spectateurs est équivalent à celui de la salle. C’est ce qui explique qu’on vient énormément visiter ce monument (par ailleurs surchargé) presque 150 ans plus tard. Et je ne suis pas sûr, à projet pharaonique équivalent, que ça ait coûté aussi cher… Bref, le monde moderne n’a rien appris, c’est lamentable. Aucune leçon tirée sur l’ergonomie du lieu, qui est de prime abord presqu’aussi complexe que Covent Garden (après avoir lutté avec pas mal de monde pour trouver les seuls escaliers non indiqués montant au 6ème et dernier étage, j’ai commencé à comprendre comment le truc est fichu pour me mouvoir plus rapidement). Les toilettes aux deux bouts, avec déjà d’immenses queues pour les femmes. Aucune poubelle nulle part, pas même dans les toilettes (où nous fûmes deux à nous croiser hagards, avant que je ne trouve un sac en papier en faisant office chez les femmes). D’ailleurs, il n’y a pas de sèche-mains dans les toilettes, heureusement équipés de robinets, mais dont il ne faut pas boire encore l’eau…

Très peu d’ouvreurs, des pompiers faisant le service de renseignement, un seul devant gérer tout le 6ème (on a fini de s’installer à 20h40…). Et des travées très serrées, contrairement à ce qui était promis, puisqu’on parlait d’avoir autant d’espace qu’à Berlin, où l’on peut se placer sans avoir à faire lever quiconque : à l’étage, non seulement il faut que tout le monde se lève et se serre, mais en plus lorsque la rangée de devant n’est pas installée, on risque tout bonnement de tomber dans un espace de dix bons centimètres ! Dangereux au possible, en hauteur ! N’importe quoi. Assez inconfortable aussi car les jambes sont légèrement en retrait, et les genoux par dessus la tête du voisin de devant, un peu comme au théâtre de la ville : pour avoir oublié que l’humain a des pieds, ou pour gagner 10 centimètres sur moins de dix rangées, pour 386 millions d’euros de travaux, on n’est pas bien installé. C’est mieux chez les riches, où ma travée ne manqua pas de se replacer étant donné les sièges vides et le boucan infernal de la grue articulée d’Arte qui nous gâcha à tous le Requiem de Fauré, mais ce n’est pas la panacée non plus. Incroyable. Stupide. Français.

Résumons : travaux bâclés (encore des murs pas peints mais dans des zones « réservées » pour le moment ; mur avec la laine de verre posée et câbles apparent sans avoir été recouverts ; poutres et planches qui jonchent régulièrement le sol ; chape de béton manquante et remplacée par une pauvre moquette au 4ème ; faux-plafond apparent avec câbles électriques qui pendouillent au 6ème ; carton posé sur l’un des « voiles » acoustiques en hauteur ; j’en passe…), couloirs très resserrés et bas de plafond (avec des décos intéressantes, ceci étant) déconseillés aux claustrophobes, parties entières non encore colonisés (apparemment un bar abandonné, par exemple, avec une vue superbe sur… rien et un morceau pourri de périph), c’est pas très reluisant. Surtout quand on a dû aller dans l’un des quartiers les plus pourris de la ville, qui me faisait abandonner régulièrement l’envie de retourner à la Cité de la Musique. Mais il y a trois choses qui sauvent pas mal : la distance à l’orchestre (« comme si vous y étiez »), la qualité impressionnante des sièges (les meilleurs que j’ai pu tester ! Quand on n’est pas installé sur des chaises provisoires de bureau, comme à partir du rang K de parterre…) et l’acoustiques sensationnelle, alors même que la salle n’est pas rodée (mais apparemment, il y a eu deux générales !).

L’orchestre de Paris avait fait non pas une, mais apparemment deux générales, la veille et l’avant-veille, certainement pour éprouver la salle et s’y ajuster. Paavo Jarvi était donc de première baguette pour un programme pensé dans la franchouillardise absolue, faisant alter les premiers violons à l’entracte (d’abord Aïche puis Daugareil), et avec comme guest-star intermittente, la sublimissime Lola, au basson — j’espère que le panneau qui gravera dans l’histoire l’inauguration du lieu la mentionnera, et même avant le Président de la République (oubliable) et le Président de la Philharmonie (qui sera jugé par l’Histoire, etc.).

Après avoir copieusement applaudi la rangée officielle dont je ne voyais rien (apparemment : Hollande, Valls, Hidalgo, Pellerin, et encore : les directeurs de l’orchestre de Paris — et Letesteu —, de l’opéra, NKM, Bribri…), l’orchestre entama directement le concert comme un jour quelconque et banal, sans petit discours préliminaire, du type « cher public merci de nous être fidèle, j’ai l’immense honneur de vous accueillir en ce lieu fabuleux, certes pas encore bien sec, mais nous trépignions tellement tous de nous y rendre, que nous ne pouvions plus attendre. Place à la musique ! ». Que dalle. Alors que j’ai vu des photos, il y en eut avant la générale : les journaleux & fonctionnaires d’État (qui n’investissent pas leur argent, rappel, mais celui des autres en général…) ont été mieux servis par le protocole. Il paraît qu’il y a eu un discours « ailleurs », et effectivement, j’ai vu ensuite un extrait d’interview de Hollande qui parlait de totalement autre chose, avec un petit logo « Philharmonie » sur le fond bleu…

Edgar Varèse pour tester la salle, avec un titre adéquat, « Tuning Up » : quiproquo volontaire et comique d’orchestre qui s’accorde, puis beaucoup de bruit dans tous les sens pour tester le volume sonore de la salle, et encore un accord au milieu de la courte pièce. C’est amusant, on dirait les images à la con mais savamment saturées qu’on diffuse sur un écran pour l’étalonner. Mis à part le comique, évidemment, on ne retient strictement rien de cette pièce à usage unique, qui eut donc l’honneur de couper le cordon…

Peut-être sous forme d’hommage, Henri Dutilleux était programmé juste ensuite avec « Sur le même accord » : le choix du titre a dû présider, parce que ce n’est pas forcément la meilleure oeuvre, mais on aura pu faire venir un violon solo français en la personne de Renaud Capuçon. Dans les galas, le contenant prime souvent sur le contenu — ce qui a pour effet de rendre une grande soirée un peu mitigée artistiquement. Pas de bis, ç’aurait été l’occasion d’être le premier à jouer du Bach, mais bon, c’est allemand, je pense.

Classique de la maison, le Requiem de Fauré a été coupé en fines tranches pour pouvoir entrer dans le programme copieux d’un resto de grand chef, où le plats plus ou moins rapides et inégaux se succèdent. Musique moléculaire — déstructurée. Restaient donc : l’Offertoire, le Pie Jesu, Libera me, In paradisium. Best of, avec Matthiaaaaas (Goerne) et Sabine Devielhe, excusons du peu (Matthias Goerne étant un ami proche de la famille, quoique non français, a dû avoir droit à un badge spécial. De toute façon, Dieu est universel et n’a pas de nation, il est au-delà de ces contingences). On entend superbement bien les voix, de face (de côté, apparemment, non) ; le choeur est aussi superbe, placé sur les premiers rangs de l’arrière-scène (découpé en deux parties, le public est donc placé de manière surélevé derrière le choeur !). On teste le choeur, mais aussi l’orgue : superbe sonorité (mais peu forte, du coup : j’aurais aimé une 3ème de Saint-Saëns !), on ne sait pas d’où vient le son alors même que les tuyaux sont bien visibles en face ! (Seulement une petite trentaine de tubes exposés dans la salle : c’est dépouillé)

Cependant, le drame : la grue d’Arte s’est mise à virevolter de plus belle sur nos têtes, prises dans un élan lyrique, et faisait un bruit de tous les diables, qui a incommodé tellement de personnes que le cameraman s’est fait agresser à l’entracte ; tout penaud, il a déclaré ne rien pouvoir y faire, et devoir encore rester jusqu’à la fin de la semaine. Tu paies ta place, t’es emmerdé, « personne n’y peut rien ». La France.

Si l’on dit français, on dit Maurice Ravel et Hélène Grimaux (peur sur le piano…), qui s’en est bien tirée, pour ce Concerto pour piano en sol majeur. En rappel, le dernier mouvement, mais en moins bien exécuté : finalement, pas la peine de nous retarder. Pour un concert dont la fin était prévu à 23h00, on est finalement sorti à minuit…

À l’entracte, changement de place pour fuir la grue : entre ninjas, on a repéré la porte 4a, the new rang E — plus ou moins, mais apparemment beaucoup d’invités, et tout le monde en costard, encore vérifié vendredi. En tout cas, l’endroit offre de nombreux avantages : à la fois très proche mais pas trop, au dessus mais pas trop haut, en biais donc dedans mais pas totalement, acoustique parfaite (sauf encore lorsque les chanteurs sont trop de face, vérifié vendredi : on est alors bien mieux au parterre), la porte 4a risque fort de devenir ma nouvelle maison, et j’ai déjà repéré tous les chemins qui y mènent, car finalement, si on avait eu peur, la philharmonie est presque un rêve de ninja : tout communique assez facilement, et les demi-étages sont faciles à gravir. Au passage de mon odyssée, j’ai sauvé le 6ème en leur rapportant des programmes (déjà la distribution chiait comme la logistique d’approvisionnement d’un Charlie Hebdo), croisé @Philharmonie, été shooté par un photographe qui a fini par me demander de poser (effet haut de forme + costume mesure + souliers exceptionnels). Que d’aventures !

Et on repris sur la création de Thierry Escaich, simplement intitulée « concerto pour orchestre », et qui comme tous les bidules modernes est un (long, 30 minutes) condensé de petites phrases musicales à coups de croches, une sorte d’impressionnisme musical par touches violentes qui décrit des atmosphère (peut-être même des images) mais qui n’a pas de cohérence intrinsèque, dont on ne retient finalement passablement rien. Ça s’écoute, ça s’oublie.

Fin de concert avec la suite n°2 Daphnis & Chloé, et de nouveau le choeur sollicité : c’était trèèèèès beau, et en plus Lola, magnifique, était de retour. Émouvant. Comme il se faisait tard, le tout finit cependant comme un concert des plus classiques, et l’on reprit tous le chemin de la moquette crasseuse (tout un chacun espérant qu’elle soit provisoire) et des couloirs à nus pour se téléscoper dans de pauvres escalators très insuffisants et mal fichus.

jeudi 15 janvier 2015

Schubert en chambre

Il y avait un avant-concert, mais je ne le savais point : c’est bête, j’aurais pu en être. J’avais simplement pensé qu’avec le plan vigipirate et les pin’s « Orchestre de Chambre de Paris Nous sommes tous Charlie » distribués à l’entrée, il fallait prévoir un peu plus large pour éviter la cohue. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour ce concert qu’Hinata-chan qualifia de bizarre, alors qu’il est dans la lignée de ce qui se fait habituellement : une petite oeuvre en apéritif découverte, un pot-pourri vocal, une entracte, une grand oeuvre qui va bien avec le tout pour une raison ou une autre.

L’Orchestre de chambre de Paris, avec Thomas Zehetmair à la direction, commença donc par un Adagio & Fugue K. 546 de Mozart, petite découverte fort divertissante, avant de faire entrer en scène la contralto (pour en revenir à ses premières fonctions) Nathalie Stutzmann, qui nous fit un petit discours sur la vie d’artiste en ces temps troublés, et appela à une minute de silence (qu’ont mis fin quelques toux), mais qui était tellement appréciable, tellement poétique, en fait, après « Du bist die Ruh ». Il s’agissait donc d’une sorte de best-of Schubert, avec des Lieder extraits de An Silvia, Die schöne Müllerin, Tränenregen, Du bist die Ruh, Rosamunde, Schwanengesang et du Winterreise ; avec en rappel la célèbre Truite de Schubert par Schubert (à peu près).

Et en seconde partie, la Symphonie n° 9 D. 944 « La Grande » de Schubert, que j’aime beaucoup parce que c’est de la drogue dure, avec un thème répété à l’envie pour chaque mouvement, qui virevolte et tournoie jusqu’au vertige, jusqu’à l’épuisement de bonheur. Hinata-chan n’y a pas trop goûté — on avait pourtant bon espoir d’une conversion, mais ça s’arrête encore à Brahms (on espère donc passer à Bruckner vers 2017 : l’éducation est une question de temps et de patience…). L’interprétation fut de grande qualité, quoique pas forcément exceptionnelle non plus. À noter un trompettiste qui a un moment usa de son nez (il n’était pas forcément bien accordé, il laissa donc immédiatement son mouchoir et reprit son instrument d’origine).

Moreau symbolique

On peut vivre à Paris depuis dix ans et faire encore des découvertes. J’aime cette ville. Jamais ne m’étais-je promené dans les très beaux quartiers de la Nouvelle Athènes, dans le 9ème, si ce n’est à la périphérie. Je n’avais donc jamais mis les pieds dans le musée Gustave Moreau, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. C’est au hasard d’une conférence repérée par ma guide préférée que nous nous retrouvâmes en très petit comité autour d’une doctorante et au milieu de travaux qui dureront jusqu’à la fin du mois — du coup, la visite nous a été offerte.

De Gustave Moreau non plus je ne savais pas grand chose. Le musée habite son ancien logement dont il fit don pour la postérité — au premier étage, ses appartement surchargés sont d’ailleurs exposés en l’état. Au deuxième et troisième étages, ses oeuvres, souvent de grandes dimensions, sont accrochées. On passe alors de reproduction de Poussin au rez-de-chaussée au fameux symbolisme, via « Oedipe et le Sphinx » dont un carton est présenté dans les escaliers (l’original fini se trouvant au Met). C’est pour le moins spécial !

Fort reconnu en son temps, son art semble être un singulier amalgame de réflexion, de précision et d’accumulation. D’abord, les sujets traités sont un brin savants, récupérés de sa bibliothèque. Ensuite, sa peinture est à l’image de la minutie portée aux sujets, avec peu d’épaisseur et un effet hâlé quasi-magique, en tout cas mystique. Enfin, il accumule les détails à l’envi, et a même inventé une forme d’ajout par dessin sur la peinture pour une dernière couche d’ornements, le « tatouage ».

Je vous avouerais que de la conférence itinérante savante et lue (un problème d’universitaire, que cette manie : pour ne rien oublier, on finit par négliger que le média de la parole orale n’est pas celui de l’écrit…), je n’ai pas forcément tout retenu (euphémisme). Mais pour une première découverte, un peu de déchiffrage n’était pas malvenu, tant tout cela foisonne. Il reste à faire reposer et à y retourner pour les beaux jours, de préférence quand ce ne sera pas trop envahi de nippons qui semblent raffoler du style (c’est vrai qu’on se croirait un peu dans une mystique à la Evangelion/Raxhephon, parfois…). Intéressant !

dimanche 11 janvier 2015

gentry pourrie

La souris m’en emmené voir le dernier film de la réalisatrice danoise Lone Scherfig, qui avait déjà fait notre bonheur avec « Un jour » et « une éducation », sans même que je sache de quoi il s’agissait. Et donc, j’ai cru au début à un film d’époque : que nenni, c’était les débuts « The Riot club », un groupe de libertins de la belle époque, aux esprits brillants de la gentry, mais hédonistes. De nos jours, à Oxford, la bande ressemble à de joyeux lurons farceurs, riches fils-à-papas fêtards qui dépensent leurs seules années de liberté avant de rentrer dans le conformisme des appareils d’État auxquels ils sont destinés.

La lecture de Lone Scherfig via la pièce de Laura Wade, « Posh », celle-ci ayant seule écrit le scénario, est à plusieurs niveaux. En opposant deux héros, les bizus beaux gosses Alistair Ryle (Sam Claflin) et Miles Richards (Max Irons) au capital familial important, mais aux idées politiques opposées (donc à des conceptions de la vie assez irréconciliables), tous deux recrutés par le club, le film montre la schizophrénie d’une jeunesse dorée enfermée dans le chouchoutement et entièrement programmée, prédestinée, aux plus hautes fonctions depuis leur naissance : gardiens du temple, la soupape du club ne demande qu’à exploser et l’incident, si ce n’est l’homicide, est une ombre qui plane sur ces jeunes paumés, intelligents au sens scolaire, mais d’une bêtise crasse en réalité.

Quitte à avoir des jeunes brillants de bêtise, on en vient à aimer nos énarques nationaux — on a un peu plus de chance que leur milieu social soit moins corrompu, ou du moins que leur sens de l’État soviétique compense. Hors de tout contrôle, de jeunes gens fort sympathiques individuellement (la scène où l’un des membres va spontanément discuter avec un fermier de son magnifique tracteur, juste avant l’orgie…) peuvent devenir sans limites morales ensemble, confondant ainsi totalement l’origine idéologique d’un libertinage qu’ils n’ont absolument pas compris (scène de la prostituée, par exemple). Et lorsque les masques tombent (pas pour longtemps : la résilience noble a trait à celle du cafard), la vérité éclate : ils sont tous bien seuls.

Mais à plaindre ? (Mon côté français me ferait construire une guillotine pour les soigner radicalement par la tête, mais le personnage Miles nous montre la voie d’un espoir…) Un film bien mené, aux lectures à plusieurs niveaux, donc non simpliste, donc appréciable.

lundi 5 janvier 2015

Pier Paolo

Imagine-t-on que « 4h44 Dernier jour sur terre » date d’il y a déjà trois ans ? Abel Ferrara fait son retour avec « Pasolini », dont on aurait du mal à dire qu’il s’agit d’un simple biopic… Ferrara aime faire dans l’inclassable. Avec Wilem Dafoe cette fois encore, il retrace le dernier jour de Pier Paolo Pasolini, en nous plongeant directement dans son quotidien, sans filtre. Les fellations nocturnes, la mère centrale, l’amie artiste proche en visite dont on ne retient pas même le nom, les interviews plus ou moins esquivés, les restaurants italiens, les journaux qui parlent des attentats, la dernière virée du soir avec un jeune homme, et la plage d’Ostie… Mais il n’y a pas que l’issue fatale — qu’Abel Ferrara interprète d’après les dernières déclarations qu’il y a eu, et qui restent toujours aussi floues, à peine inclinant-il plus pour l’homophobie que le politique, peut-être.

Il y a tout une bonne moitié de film, distillée, qui met en scène ce qu’on comprend être une histoire en cours d’écriture par l’auteur. Une sorte de fable fantastique, un brin loufoque. Tout cela donne l’impression qu’il faut être initié pour s’y retrouver vraiment. Ferrara ne fait pas dans l’explicatif, il reste dans une sorte d’ellipse poétique, alternant le détail fouillé et la rêverie fantasmatique (avec un jolie scène d’orgie organisée au passage).

Assurément, un film singulier pour un artiste (écrivain ? Cinéaste ? Poète ? Philosophe ? Observateur politique ?) singulier.

the sociopath’s progress

Heureusement que le public soutient toujours autant les entrées de « Nightcrawler » (devenu « Nightcall » en français — no comment) : ça permet de se faire enfin une séance après tout le monde… En s’étant toujours protégé de savoir de quoi il s’agit, même vaguement.

Du film de Dan Gilroy, porté de bout en bout par Jake Gyllenhaal, il en ressort un certain choc pour une raison que je soupçonne être l’identification, voire l’empathie, en tout cas l’attrait par séduction, que l’on peut éprouver pour ce sympathique sociopathe pur jus, que l’on suit dans ses virées et errements nocturne, depuis les premiers vols jusqu’à sa vie rangée de charognard ordinaire du voyeurisme télévisuel, blanchi par l’industrie journalistique d’un monde qui a besoin de voir la violence, de ressentir la peur, mais aussi de la laisser derrière son écran — une sorte de catharsis moderne.

L’anti-héros est intelligent. Il apprend vite, malgré sa maladresse inhérente à son absence totale d’empathie — et non pas de compréhension humaine, car il est très froidement calculateur et manipulateur (Rene Russo et Riz Ahmed en victimes semi-consentantes). Sa progression dans le monde moderne capitaliste ne peut être qu’immorale, tous les coups étant permis, et c’est cela aussi, probablement, qui choque. Ce film est d’une rare lucidité et cruauté, parce qu’après tout, il sonne vrai. Bon nombre de ceux qui réussissent sont au minimum des pervers narcissiques. Efficace et dérangeant !

dimanche 28 décembre 2014

catholand protesté

Comme chaque année à Noël, la programmation se met opportunément au religieux. En attendant que le Conseil d’État se pose la question de la laïcité commerciale, on en profite entre athées consentants : cette année, c’est la souris qui a pu observer catholand et sa tripotée de gamines propres sur elles au TCE. Pour écouter du Bach, ce qui me fait toujours sourire — l’ami berlinois aussi (en même temps, nul n’est prophète en son pays, et à son époque, Bach était superbement ignoré dans son coin…).

L’Oratorio Bach est constitué de six cantates dont on ne joue traditionnellement pas tout, probablement parce que ce serait trop long (déjà deux fois 50 minutes dans cette configuration). La sélection du chef (Christophe Rousset) était donc : Cantates n°s 1, 2, 3 et 6 composées en 1734-35, BWV 248.

Katherine Watson  soprano
Damien Guillon  contre-ténor
Julien Prégardien  ténor
Matthew Brook  basse
Les Talens Lyriques
Chœur du Palau de la Música de Barcelone

Ah Dieu que c’était bon ! Et comme on est hérétique ou on ne l’est pas, un bis (un vrai, une reprise de mouvement).

Philiiiiiiiipe ?

J’aime beaucoup Philippe Jaroussky parce qu’il émeut mon binôme, sinon assez difficilement impressionnable sinon. Mais même, le naturel reprend le dessus, et qui aime bien châtie bien : après une dernière prestation étrange et décevante, la saison dernière, que j’avais eu le bon présentiment de sécher (pour lui préférer Katchatryan et mon autre binôme de concert souristique, aussi impressionnée — il faut savoir vivre à travers des proxy et mettre à profit les émoustillements), ce récital, toujours au TCE, d’un vendredi pré-vacances affichant plus-que-complet, pariait sur de l’archi-connu, et du 100% garanti Vivaldi d’origine contrôlé label rouge :

Vivaldi Concerto pour cordes RV 120
Stabat Mater RV 621
Allegro du Concerto pour cordes RV 123
« Longe mala, umbrae, terrores » RV 629
Allegro de la Sinfonia pour cordes et basse continue RV 116
«Se in ogni guardo», air extrait de Orlando finto Pazzo
«Vedro con mio diletto» air extrait de Giustino
Concerto pour deux violons RV 522
«Mentre dormi» air extrait de L’Olimpiade
«Con questo ferro», «Gemo in un punto e fremo»  récitatif et air extraits de L’Olimpiade

Accompagné de l’Ensemble Artaserse qui assurait le liant et le repos vocal, notre héros crystallin cependant mit à profit, comme tout chanteur vieillissant, sa maturité pour pallier ses hyper-aigus disparus, et ses basses toujours absentes, limitant le spectre de sa tessiture. La soirée fut donc bonne, avec les rappels qui vont bien (et qui étaient attendus par les fans), mais la demoiselle ne tomba pas en pâmoison. Dommage — pour elle.

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