Le public était fin de race, tout droit sorti du 16ème, peut-être du 7ème, même : soirée anthropologique. Il faut dire qu'avec des places à des prix stratosphériques, on filtre quelque peu une population particulière ; de celle qui ne vient faire que trois concerts par an, où l'on se donne bonne conscience culturelle, peut-être où il faut être (vu le nombre de présentations auxquelles j'ai assisté : "ah mais très chère, je présente XXX [remplacer par un prénom aristo], etc."). En tout cas, avec Serendipity, on s'est souvent regardés passement interloqués. Toujours est-il qu'avec du 160€ la place (et 110€ en 2e catégorie : pas cher !), pour une soixantaine de minutes de musique annoncée, il fallait se douter qu'il y aurait des trous (et vu l'âge des aristos en passe d'être hérités, on pouvait aussi se dire qu'il y aurait au moins dans l'assistance un cas d'héritage en cours bloqué chez l'huissier, et autant de place libre). Coup de bol absolu, deux places libres en plein milieu du rang A (un ninja qui a repéré le trou ensuite, nous l'a évidemment laissé : il m'a demandé de préciser qu'on a de l'éthique, entre nous). Pour 10€, place rachetée à un Christian en tournée en Chine, c'est parfait.
Gustavo Dudamel joue à fond sur son statut de jeune star. Sa recette avec le Berliner Philharmoniker n'est pas bien complexe : le pied à fond sur la pédale ! Et donc c'est 35 minutes de 5ème de Beethoven à fond de cale auquel on a droit : il y a des archets qui ont été bien plus légers à force de perdre du crin... Aucune pause dans cette version survitaminée à gros orchestre (dommage que les premiers et seconds violons aient été fusionnés, ces temps-ci on les séparait parmi les autres orchestres, c'est toujours mieux). On enchaine, et du coup, personne ne tousse dans la salle : agréable ! Au final, c'est une version un peu démago, très rock, avec beaucoup d'emphase (du type : l'orchestre chuchote beaucoup, et tout à coup explose comme pas possible), mais ça marche, on ne s'ennuie pas !
Évidemment, à la toute fin de l'entracte, les possesseurs originaux des places squattées se ramènent : dispersion ! Je décide d'enjamber le rang CC, toujours plein centre, ce qui a le désavantage d'être un peu trop près, tout de même. Après la symphonie n°5 de Beethoven (donnée seulement 42 fois par an), le programmateur a pris un énorme risque avec un "Also sprach Zarathoustra" de Richard Strauss. En fait non, plus grand public que ça, on ne peut pas. Mais ça fait toujours du bien à entendre, et ce n'est pas si donné que ça (et puis il y a une continuité par rapport aux Szyma de la veille : l'orgue dans l'orchestre !). Du coup, comme on pouvait s'y attendre, il y a eu de très, très gros volumes, bien développés. Avec des pupitres de dream team, où l'on aperçoit la flûte dorée d'Emmanuel Pahud, où le premier alto jette régulièrement des regards au premier violon dans le dos du chef (qui travaille sans filet, un coup à finir kurt-mazuré sur le rang AA !), lors du rappel donné (un extrait de ma mère l'Oye de Ravel, qu'à peu près personne n'a reconnu — oups !!).
On maudit un peu le public pour deux raisons : la sonnerie de portable, son de grenouille, s'étant déclenchée au moment crépusculaire des dernières secondes du Strauss (mais comme les grenouilles chantent la nuit... Ça aurait pu être pire) ; et les voisins libidineux, cinquantenaires ultra-bourgeois (je pense que la petite robe toute simple de madame, en cachemire, tapait dans les 800€ : vous savez, "soyons discret, mais soyons très bourgeois", très typique du 16ème), qui se roulaient des pelles (oui oui, avec les bruits de succion), avec monsieur qui dévorait madame des yeux (et comme j'étais dans le champ de vision, juste à côté de celle-ci, bein c'était un peu gênant, vous voyez ?).
Ce serait bien de mettre du Saint-Saëns au programme du prochain concert à 160€ les deux oeuvres : le carnaval des animaux.