humani nil a me alienum puto

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mercredi 16 avril 2014

grandes eaux

Que d'eau, que d'eau ! Comment Darren Aronofsky a-t-il encore pu prendre le bouillon ? Après "The fountain", on pouvait s'en douter. Hollywood revisite la Bible : les chrétiens/catholiques doivent à présent souffrir, par la Modernité, ce qu'ils ont eux-mêmes fait subir aux anciennes mythologies fondatrices amalgamée/récupérées à leur compte (après les Juifs, les Musulmans ayant fait de même plus tard : mais nous sommes en Occident chrétien). Car du déluge, il y en a toujours eu partout — il est simplement salvateur, par grand nettoyage, par chez nous en Occident. "Noah" en est la dernière version, en 2h20.

Évacuons rapidement le volet cinématographique : il y a une excellente critique par ici, et mon accompagnatrice souris par là. Ce n'est pas mal fait du tout sur la forme, si l'on ferme les yeux sur les invraisemblable haillons coupés comme chez Armani et l'équipement de malade à la sortie de la préhistoire. Penchons-nous plutôt, justement, sur ce que les producteurs hollywoodiens et le mystique Aronofsky ont à nous dire, en l'an de grâce 2014. On a un indice moins de 30 secondes après le début du film : "l'homme bâtit des cités industrielles". Industrielles ! Pardi ! Rien que ça ! Et vous ne savez pas quoi ? Elles polluent, ces cités, et dans la séparation mal/bien, de deux lignées descendantes de deux fils restants d'Adam et Ève (lignées de Caïn et de Seth), il reste d'un côté Noé et sa famille, qui mangent juste ce qu'il faut de racines, et de l'autre une humanité de vilains, bouffeur de viandes fraiches, qui a d'ailleurs bien du mal à survivre (puisqu'ils détruisent l'habitat naturel — pour trouver du Zohar, un minerai entre l'Uranium et le Potassium dans le tableau périodique des éléments, malheureusement disparu du fait de sa surexploitation ou des inondations, à vue de nez). Saint-Augustin vient de faire une crise cardiaque : nous revoilà redevenus plus ou moins manichéens.

Il y a des problèmes, dans la Bible. On y a parfois beaucoup de détails inutiles, et parfois des considérations qui laissent songeur par leurs ellipses. Exemple, Genèse, livre 6 :

14. Fais-toi une arche de bois de gopher ; tu disposeras cette arche en cellules, et tu l’enduiras de poix en dedans et en dehors.
15. Voici comment tu la feras : l’arche aura trois cents coudées de longueur, cinquante coudées de largeur et trente coudées de hauteur.
16. Tu feras à l’arche une fenêtre, que tu réduiras à une coudée en haut ; tu établiras une porte sur le côté de l’arche ; et tu construiras un étage inférieur, un second et un troisième.

Voilà qui est précis. Pour la réalisation :

22. C’est ce que fit Noé : il exécuta tout ce que Dieu lui avait ordonné.

Forcément, Darren a un problème : comment un gus peut tout seul monter une arche de cette dimension ? Et là, il a une idée : il va chercher de l'aide chez les Géants. Pure invention ? Que nenni : croisements remixés d'anges déchus et de Djinns, les Géants sont faits de lumière mais embourbés sur Terre car prisonniers d'argile. Voilà nos bâtisseurs tout trouvés ! Et en plus, ils peuvent servir à défendre l'arche : car il nous faut du combat (et Russel Crowe nous fait un Noé de combat, à peine âgé de 600 ans (Genèse 7.6), ce qui fait que ses trois fils avaient autour de 100 ans), entre le bien et le mal. Et mine de rien, ce n'est pas si simpliste que ça en a l'air.

"Noah" est un film assez intimiste. Concentré sur la cellule familiale de Noé, les animaux y jouent un rôle complètement anecdotiques — on s'amuse de les voir arriver, puis se faire endormir pour une raison logistique apocryphe. Ça m'a d'ailleurs rappelé une lettre persane de Montesquieu — à noter que cela reprenait la distinction pur/impur de Genèse 7.8 qu'on retrouve à peine dans le film avec l'étonnement "même les serpents ?". Bref, oublions les animaux, on s'amuse juste à une évolution express (car il faut bien concilier le créationnisme avec tout cela : la jésuistique moderne des dissonances cognitives !), et à une explication de la disparition de certains, péris dans l'arche (ce qui est oublier que pour les animaux purs, il y avait SEPT couples, Genèse 7.2). Le nœud de l'affaire, c'est l'humain. En l'occurrence, sa femme (Jennifer Connelly, pour laquelle on a retenu le nom de Naameh, ce qui indique la version apocryphe des Midrashim de la Genèse Rabba et le Sefer haYashar, c'est beau Wikipedia !), ses trois fils (et sa fille adoptive Emma Watson, pièce rapportée à usage maïeutique) et en dernier lieu les relations aux autres hommes (misanthropes, ce qui est un problème pour le côté salvateur).

Noé va accompagner Dieu dans son œuvre de destruction. Pour cela, il s'oppose à Tabul-Caïn (Ray Winstone), qui est un gnostique comme pas deux. Dieu est-il Démiurge ? En tout cas il ne parle pas : contrairement à ce que raconte la Torah, Dieu est une énigme, qui envoie au mieux quelques songes. De là, le génocide divin est soumis à interprétations. Et Noé risque... le fanatisme ! On voit ainsi apparaître des inquiétudes contemporaines, issus de la modernité industrielle qui a renié ses mythes, dans le recyclage desdits mythes fondateurs passés à la moulinette de l'industrie des loisirs niant toute la fondation culturelle — le summum de la modernité industrielle étant aux USA, pays protestant libéral qui s'est échappé du dogme catholique, qui jusqu'alors tenait le seul raisonnement rationnel de la Vérité.

Les Géants, l'endormissement des animaux, la mort de Mathusalem (Anthony Hopkins), c'est bien cela : une nouvelle rationalité dogmatique imposée aux textes. "Noah" est la continuité moderne des entreprises de digestion des mythes, quoiqu'en dise les administrations des loisirs. Et de fait, la réinterprétation à son compte peut infléchir le texte, pour l'image apocryphe. Ainsi, des trois fils de Noé, un seul a une femme (et les deux autres sont fichus : en fait, on soupçonne que Japhet devra sauter sa nièce), Cham, et ce n'est pas Canaan qui naît mais deux filles jumelles (je révèle la néo-bible 2.0, désolé). L'épisode de la malédiction de Canaan (livre 9) étant d'ailleurs passablement incompréhensible, Aronofsky en fait quelque chose de bien plus crédible et coupe court à toutes les exégèses, en attribuant l'enivrement de Noé au contre-coup du choc post-traumatique, à la prise de conscience de son propre fanatisme. La psychanalyse au secours des écrits bibliques !

La rationalité dogmatique initiée par les catholiques, menée à son apogée d'auto-destruction (par la science), voit une jolie incarnation (probablement involontaire ? Quel intérêt, ceci dit, que ce détail ?) dans une peau de serpent dotée de pouvoir, mue du serpent tentateur d'Adam et Ève au jardin (ie Lucifer ?), passée de générations en générations (côté Seth, et non côté Caïn ! Le dernier ayant piqué cela à Lamech, le père de Noé, mais la famille le récupérant à la fin pour une petite bénédiction de la nouvelle humanité. Ça sent le néo-gnosticisme. Loin de voir le problème, tout ce petit monde chrétien a invité le Pape pour une projection, qui a dû s'abstenir (les Musulmans sont eux plus ou moins courroucés comme à leur habitude, car Noé à le statut de prophète, donc non-représentable, ce qui évite tout soucis de réadaptation, des gens prévoyants).

À une époque où la Genèse a été totalement refoulée au statut de préface, chez les Chrétiens, voilà qui est embêtant : tout le monde connaît les grandes lignes, et même si la population soupçonnera que ces géants sont un peu une pièce rapportée, ou que "ça n'a pas dû exactement se passer comme ça" (sans blague, tu paries ?), comme personne n'est allé voir dans le détail, la nouvelle version animée fera foi — le vitrail et le retable servaient déjà de circulaire biblique, donnant la vraie interprétation canonique sans avoir à se référer à un fatras de textes épars, elliptiques et parfois contradictoires. La chrétienté s'est faite avoir à son propre jeu : la Modernité industrielle (oui, "industrielle", Darren) finira par avoir totalement la peau de la belle institution catholico-romaine. YHWH, devenu "Le créateur", sera bientôt définitivement le big bang.

Cinématographiquement, c'est donc plutôt un navet tiède, qui ne vaut que pour Emma Watson (moi aussi j'aimerais repeupler l'humanité avec elle !). Mais si l'on lit la Bible, ce n'était guère mieux. Gare au recyclages ! (Un truc d'écolos) Je ne me souviens d'ailleurs pas d'autre adaptation de texte de l'Ancien Testament, et à peine une passion christique avec Mel Gibson (en VO araméene, mais qui avait fait couler autant d'encre que de ketchup) : une brèche serait-elle ouverte, dans la machine à transformer les mythes fondateurs de l'Occident en contes du vendredi soir ?

lundi 14 avril 2014

Yuja Kavakos

Yuja Wang, elles pourrait jouer n'importe quoi que je viendrais. Récemment (dans le futur ce billet, mais qu'importe), un ninja proposait au rachat un billet pour le récital à venir de la merveilleuse chinoise à un autre, et ce dernier de mettre sous condition de consulter le programme : quelle idée ! Même si elle jouait frère Jacques je viendrais ! Même si elle jouait du Brahms je viendrais ! Oh, wait !...

La présence du violoniste Leonidas Kavakos a déclenché quelques cas de conscience chez quelques demoiselles (dont au premier chef, Klari, fan de celui-ci, détestant celle-la) ; heureusement, Jonas Kaufman pouvait donner un alibi le même soir au TCE. Mais JoPrincesse choisit Pleyel ; tout comme Hugo ou Andante con anima, sans fleurs encore cette fois-ci (je remarque qu'il ne chronique cependant plus que les jolies pianistes, Khatia pour la dernière).

Johannes Brahms, sonates pour violon et piano n°1, en sol majeur, op. 78, n°2 op. 100, n° 3, en ré mineur, op. 108. On n'en retiendra que la n°3. Même s'il est toujours agréable de s'endormir avec Yuja — mais avec Leonidas au milieu, c'est moins confortable. Très belle et courte robe, comme il se doit (bustier, pas de dos nu cette fois). Chaussures inadaptées : Yuja a beau essayer de se grandir (physiquement), elle n'en reste pas moins haute comme trois pommes. Elle reste grande dans nos cœurs !

comme un ouragan

Le concert des nations, avec l’irremplaçable Jordi Savall, était de retour à Pleyel pour un concert orageux : un siècle de "Tempêtes, orages et fêtes marines (1674-1764)". Ambiance mouillée, le soir même où j'ai cru à une explosion de petites chaussettes à Montparnasse, alors que tonnait en réalité l'orage (sec...). Au fond du premier balcon, près d'un couple de vieux pénibles cherchant le programme sur leurs smartphones, et d'Hinata-chan pour commenter la météo, on vit arriver ce bon vieux Pablo et sa pilosité extraordinaire. Mais ce n'est pas lui qui fit du vent, à la machine à vent comme au soufflet ad-hoc (une éolienne ?).

Matthew Locke, "Music for the Tempest" : brise légère. Antonio Vivaldi, Concerto "La Tempesta di mare" : se couvrir, quelques averses. Jean-Féry Rebel, "Les Elémens" : il n'y a pas que l'orthographe qui ait été contemporaine, le début est carrément dans l'atonalité !

Entracte, on se sèche. Marin Marais, "Airs pour les Matelots et les Tritons" (extraits d'Alcione) : vent force 2. Antonio Vivaldi, Concerto pour violon en fa mineur "L'Inverno" RV 297 (bref, un quart des quatre saisons, avec Manfredo Kraemer au violon), frisquet & frissonnant. Pour finir, Jean-Philippe Rameau, "Orage, Tonnerre et Tremblement de terre" (extraits des Boréades), enfin quelque perturbation atmosphérique qui mériterait d'être nommé d'un nom féminin (j'ai quelques propositions à émettre).

Tout concert des nations doit se terminer en claquant des mains : clap, clap, clap-clap-clap... Rappel habituel pour habitués.

dimanche 13 avril 2014

L’ascension du LSO

J’avais décalé mon horloge biologique d’une heure. Je fuis à présent les concert de l’après-midi, qui cassent le rythme de la journée. Exception faite pour les concerts exceptionnels : c’était le cas du concert de la semaine précédente, à 17h. Je n’étais point revenu, dans mon esprit, à l’horaire normal de 16h : je suis donc parti de chez moi quand le concert commençait. Me rendant compte de mon erreur, j’ai seulement raté la première heure. L’ascension, de Messiaen. Un an que j’attendais de la réentendre au concert. Cruelle déception…

Je suis donc arrivé au pas de course dans la salle, au parterre (assez peu rempli), en même temps que le pianiste Denis Matsuev arrivait sur la scène avec Valery Gergiev. Cric crac. Alors que je reprenais mon souffle, ceux-ci tentèrent de me le couper avec un concerto pour piano n° 2 de Franz Liszt. Ne me demandez pas le bis, je n’avais plus toute ma tête.

À l’entracte, j’ai appris ce que j’avais raté : une manifestation bobo face à la salle Pleyel anti-Gergiev/Matsuev, par rapport à leur position en faveur de l’annexion de la Crimée. On pouvait y lire « une baguette n’est pas une épée ! ». Mais voyons, Gergiev dirige au cure-dent ! Je corrige donc : « un cure-dent n’est pas une épée ! ». Quitte à être absurde, soyons-le jusqu’au bout. L’ambassadrice russe à l’Unesco, rang E, n’a cependant pas abandonné sa place (qu’elle n’avait probablement pas payé, ceci étant dit).

Alexandre Scriabine, Symphonie n° 2 : peut-être plus épaisse, j’y préfère les leitmotivs de la 3e. Fort belle interprétation, ceci étant dit.

LSO oublié

Le LSO et Gergiev étaient de retour, salle Pleyel : le week-end dernier, tout recommença samedi soir, pour deux concerts selon le même schéma : un Messiaen, un bidule au piano, une symphonie de Scriabine. Quelle bonne idée !

Olivier Messiaen, Les Offrandes oubliées. Oublié, oui, Messiaen, qui a après avoir été énormément programmé pour un anniversaire, il y a quelques années (centenaire de sa naissance ? Je ne sais plus), a quasiment totalement disparu. Assez incroyable, ces vagues sur un fond de commerce qui reste toujours identique d’une année sur l’autre, d’une salle à l’autre — notons que l’an prochain, il y aura pas mal de Messiaen au TCE ! Bon sans que c’est beau.

Et puis un p’tit Chopin, le Concerto pour piano n° 2, par Daniil Trifonov. Je ne sais plus ce qu’il joua en bis (n’était-ce pas lui qui enchaîna deux Debussy ?). Après l’entracte, la belle, la grande symphonie n°3, "Le Divin Poème" d’Alexandre Scriabine. Une œuvre formidable, avec un Leitmotiv beaucoup plus connu que son compositeur.

promenons-nous dans les bois

« Into the woods » a ravi les amateurs éclairés de comédie musicale, au Châtelet <http://blog.parisbroadway.com/2014/04/into-the-woods.html>. Il faut dire que l’œuvre de Sondheim baigne dans une ambiance jubilatoire de réinterprétation de contes de fées : Cendrillon (Kimy McLaren), le petit chaperon rouge (Francesca Jackson), Jack et le Haricot magique (Pascal Charbonneau — sa mère : Rebecca de Pont Davies) et Raiponce (Louise Alder) se croisent grâce à un nouveau méta-conte, le boulanger (Nicholas Garrett) et sa femme (Christine Buffle). Le but du boulanger : renverser la malédiction d’infertilité qu’a jeté la sorcière (Beverley Klein, mère adoptive de Raiponce) en lui fournissant des objets typiques des autres personnages, le tout se baladant dans les bois.

Le chassé-croisé invraisemblable est narré par un vieux conteur (Leslie Clack) sur le côté de la scène. Première partie : après quelques accès de morales douteuses, les différents contes se terminent comme ils devaient se terminer, la boulangère pourra se reproduire et la sorcière a retrouvé sa jeunesse. On aurait pu le deviner : c’est pour la musique et les décors, plus que le scénario global, qu’on se régale, même si l’ensemble est relevé de petites pépites. Les duos de princes (Damian Thantrey — aussi loup — et David Curry), l’un tombé amoureux (et poursuivant dans les bois) d’une petite souillonne lors du dernier bal, l’autre coursant une blonde à long cheveux des bois, sont vraiment croquignolesques. D’ailleurs, on leur a appris à être charmant, pas sincères, alors qu’ils se mettent à courir la Belle au bois dormant et Blanche Neige : la deuxième partie renverse tout.

Tout construire, et puis tout casser. « Into the woods » se divise bien en deux parties tout aussi longues (1h15 environ). On a droit à une géante en furie (Fanny Ardant, really ? Hors scène, bizarre), homicidaire, une belle métalepse, et alors tout est permis. Trop de tout. Dès qu’on quitte les chemins balisés des bois, on s’égare quelque peu, et ça devient longuet…

Il y a beaucoup de choses dans cette comédie musciale de Sondheim : du brillant comme du décevant. Il y a des décors et une mise en scène (Lee Blakeley) assez génialement trouvée et exécutée. Des morceaux musicaux absolument craquants (direction David Charles Abell). Dans l’ensemble, c’est très bon, mais une version plus courte aurait l’avantage de rassembler une action qui s’égare régulièrement, au milieu des bois…

samedi 12 avril 2014

danse avec les juifs et les arabes

Pierre Dulaine a un rêve : faire danser des enfants israéliens et palestiniens de sa ville natale de Jaffa. À presque 70 ans, celui qui a brillé sur les pistes de danse en couple enseigne à New York, mais veut réaliser ce dernier rêve. Il se fait accompagner pendant plusieurs mois par la caméra de Hilla Medalia, pour un témoignage d'1h24 : "Dancing in Jaffa".

Tout n'est pas simple : il faut convaincre des écoles de mettre en place des cours. Des juives, des musulmanes (où toucher le sexe opposé pose problème), et enfin une mixte. Les échecs à surmonter, coute que coute. Puis il faut marier les écoles entre elles. Et enfin... organiser un concours, où chaque couple est constitué d'un petit garçon et d'une petite fille, l'un palestinienne ou palestinienne, l'autre israélien ou israélienne, les parents mélangés dans le public.

La vision est idyllique, et l'on ne saurait trop s'attarder sur les enfants qui, refusant, sont plus ou moins chassés : le but à tout prix, la paix à tout prix, la vision d'un monde réconcilié par l'exercice politique de la danse à tout prix. Il est difficile de résister à ces belles scènes de partage entre des peuples qui s'ignorent royalement sur un territoire en tension de génération en génération. Pierre Dulaine lui-même, avec son nom pourtant très français, descend d'un irlandais et d'une palestinienne, chassés lorsqu'il était enfant — il parle cependant l'arabe. Sans ressentiment, prenant la mesure de ce qu'il faudra bien que les deux peuples apprennent à vivre ensemble, son projet se veut salvateur.

Évacuer l'aspect politique de la danse, voilà qui en dit un peu plus long — alors même que j'avais en poche "Le désir d'être un autre", de Pierre Legendre, qui ne traite que de cela. Pourquoi diable, à la fin, organiser un concours ? Tout l'occident y est : et finalement, entre ces deux peuples qui se haïssent car ils sont strictement les mêmes, mais en différent, qui ne veulent pas se connaître parce qu'on leur a toujours dit de ne pas se connaître, la troisième voie est celle-là même qui a conduit (mais on a oublié, déjà), à la catastrophe (apogée historique commémorée par les deux peuples le même jour : les uns pour se recueillir du sacrifice fondateur, les autres du martyre de leur désespoir actuel). La troisième voie, ce sera l'occidentalisation. Et l'on s'amuse à voir, parmi les scènes de ces enfants comme tous les autres, qui réagissent comme tous les autres (l'autre n'est pas en premier lieu musulman ou juif : il est garçon ou fille), les particularités des familles protagonistes, comme cette blondinette qui n'a pas de père, sauf que contrairement à la petite palestinienne (dont la mère s'est convertie), qui l'a perdu, son alter-ego israélienne est issue de la banque du sperme. Le multiculturalisme comme solution : seule l'école mixte pouvait remporter le concours.

Il faut se méfier de l'avalanche de bons sentiments : d'un particularisme, ne point faire une généralité. Mais il y a quelque chose de transcendant, qui réussit : on veut y croire. Sans trop se laisser avoir, non sans une certaine amertume de la réalité.

lundi 7 avril 2014

classique-Bruckner #2

Deuxième opus du Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam/Mariss Jansons, avec Krystian Zimerman cette fois-ci au piano, pour une première partie Concerto pour piano n° 1 de Brahms (et le bis, heu... Je ne sais plus du tout). Et la souris au rang J du second balcon (à côté de mini-Brunnhilde). Où la symphonie n° 9 d'Anton Bruckner résonne fort bien. Ça bourrine bien. Ça décrasse les oreilles. C'est de la ostéopathie : un peu violent sur le coup, et on se sent mieux après.

elle

"Her" est un film assez génial de Spike Jonze, parce qu'il sait manier la parabole avec une pertinence que l'on retrouve dans ces œuvres "d'anticipation" qui, avec plusieurs niveaux de lecture, tout en restant grand public, en disent bien plus long qu'il n'en paraît. Dans un Los Angeles du futur (qui ressemble furieusement à Shanghai, comme le confirme le générique), la moustache et le pantalon à la taille naturelle (mais sans gilet) sont revenus à la mode. La miniaturisation fait des téléphones de petits Babel fish dans l'oreille (à commande vocale), et un mini-miroir dépliable de poche quand il faut avoir un retour visuel (prouvant bien que les Google glass n'ont aucun avenir). On a un assistant en permanence, mais ça reste une machine. Et puis sort "l'OS", qui apprend et s'adapte.

Nous suivons Joaquin Phoenix (Theodore Twombly), dont le métier consiste à écrire des lettres pour les autres — un écrivain public en ligne : géniale trouvaille, montrant une concentration sur ce qui ne peut pas être automatisé mais reste fondamental, l'expression de sentiment, mais aussi le fait que le héros puisse mieux exprimer les sentiments des autres que les siens, raison de sa petite dépression suite à sa séparation avec l'ultra-mignonne Rooney Mara. Il achète un OS, lui donne une voix de femme — Scarlett Johansson, lucky one, mais on ne la voit jamais, c'est très frustrant...

"Apprendre, c'est interpoler une base de données", disait l'un de mes meilleurs profs. Peut-être, peut-être pas : la réduction à la machine, aussi sophistiquée soit-elle, montre toujours ses limites (je suis du même avis que Dijsktra : une machine ne peut pas penser par essence). Ici, ce sont les limites du corps, compensées peut-être par une sorte d'omniscience omnipotente de la machine connectée, qui traite à grande vitesse les données, qui peut se connecter à distance sur n'importe quel matériel. Freaky. Mais ce n'est pas le propos de Spike Jonze : nul WOPR ou Skynet, nous ne sommes plus dans les années 80-90, le propos est clairement spéculaire.

Theodore, lorsque le soir souffre d'insomnie, demandait déjà à son téléphone de trouver quelque donzelle aussi esseulée que lui, une inconnue au hasard d'un chatroulette rose, pour s'adonner à quelque plaisir solitaire, oral et manuel, à deux : paradoxe d'une société toujours plus individualiste qui a toujours besoin de l'autre pour vivre. Abyme de narcissisme. Alors dans le virtuel, pourquoi ne pas avoir des sentiments, et même de l'envie, pour une machine qui apprend en fonction de vous, c'est-à-dire qui est à votre image ? Pile poil ce qu'il vous fallait !

Amy (Amy Adams), est un joli parallèle au personnage principal : amie de toujours, vivant des expériences similaires. Mais pour que ces deux-là se rassemblent, pourtant, il faudrait que les machines s'effacent. D'ailleurs, les machines commenceraient-elles à voir les limites de l'exercice, si elles pensent à ce qu'elles sont ? Et sans la limite physique des possibilités d'expérience, le polyamour n'est-il point naturel ? Le relativisme prend le pas autant que le propre narcissisme des OS. Qui se ressemble s'assemble disait-on.

Une histoire de fuite, aussi. Le futur, ça nous ressemble furieusement ! Très bon film.

classique-Bruckner

Le Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam avait un horaire étrange, 17h le dimanche : peut-être à cause du changement d'heure ? Toujours est-il qu'une semaine plus tard, ce décalage aura quelque dramatique conséquence... Premier d'une série de deux concert, le programme était binaire : un truc classique, du Bruckner qui tache. J'avais deux places, mais je n'en ai vu qu'une seule : j'avais prévu de faire découvrir ça à la souris, au moins je m'en suis rendu compte pour le lendemain...

Mariss Jansons à la baguette, Truls Mørk à l'archet pour un très joli Concerto pour violoncelle n° 1 Joseph Haydn (quel était le bis, déjà ?... Il y en avait un au moins ?...). Et une bonne symphonie n°4 "Romantique" de Bruckner, depuis le 1er balcon, premier rang, plein centre (Merlin du Figaro s'y est aussi établi). Parfait.

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