humani nil a me alienum puto

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lundi 29 septembre 2014

mam'zelle rousse

"Miss Julie" de Liv Ullmann, 74 ans et ancienne égérie de Bergman, est l'adaptation de la pièce de Strindberg dont on se disait qu'on aimerait en connaître les exacts ressorts depuis l'adaptation dansée à Garnier. Voici 2h13 de travail psychologique, où la fille aristocrate tourmentée depuis le décès de sa mère, alors qu'elle était jeune (et interprétée par la très mignonne Nora McMenamy, qui en bonne écossaise perpétue le gène roux pour assurer le futur de l'Univers & de l'humanité), a tourné en une demoiselle étrange, qui passe outre quelques convenances, tout en tourmentant un peu son monde. Naturellement cruelle, humiliant facilement, faisant montre de peu de pitié, elle joue dans son petit monde : mais ce complexe de supériorité ne cacherait-il point un complexe d'infériorité, lui-même corrélé à une profonde dépression typique de la gent féminine aisée de cette fin de 19ème siècle ?

Le huis clos cinématographique ressemble à du théâtre filmé digne de Rohmer. Jessica Chastain, en miss Julie, réussit à donner vie au moindre sentiment ; elle est fascinante, avec sa rousseur, sa force et sa fragilité, faisant évoluer le personnage d'un extrême à l'autre. Colin Farrell (John), sourcils taillés pour accentuer l'air de chien battu permanent, oscille entre sa maîtresse, qui le fascine et qu'il voudrait posséder sans que sa condition ne lui permette réellement plus que de lui baiser ses bottes boueuses, et la domestique cuisinière, une femme simple mais bonne. Samantha Morton (Kathleen) est justement de ces Irlandaises solides et pieuses, respectant à la lettre l'ordre du monde, car un jour, pour l'éternité cette fois, les derniers seront les premiers.

Le tourment, le désir, et l'ordre du monde. Les trois vont se frotter, s'affronter, se séduire, se détruire. Au-delà du drame amoureux, psychanalytique et social qui se joue, dont la trame pourrait paraître simpliste (le culte de la virginité), il transparaît des thématiques plus profondément intéressantes encore : l'érection de l'idéal, au corps prétendument parfait, de ceux, peu nombreux, qui doivent jouir pour les autres ; en dessous, ceux qui doivent s'efforcer d'y ressembler et doivent les servir ; lorsqu'il se rend compte de la supercherie ("vous avez les ongles sales", etc.), John — qui en tant que domestique évolue dans l'ombre et observe la vacuité, la normalité, la ressemblance intrinsèque — évolue vers une schizophrénie qui le pousse à détruire ce qu'il a adoré, mais adore toujours. Miss Julie n'est pas parfaite, mais il la rêve toujours ainsi, et une fois possédée, celle-ci l'est-elle encore ? Conscient et inconscient s'affrontent, joutent. Le jeu social montre les ressorts artificiels mais nécessaires : Miss Julie est à bout de souffle, John perd ses repères, Kathleen tient grâce à la foi aveugle qu'elle s'impose. L'organisation de ce monde miniature et représentatif ne peut tenir que par le mensonge accepté par tous : si l'on y casse quoi que ce soit, fut-ce dans l'espoir d'une redistribution espérée (égoïstement) meilleure, plus rien ne tient debout. Qui n'est pas assez solide tombe, surtout depuis les cimes : Miss Julie paie sa position par sa faiblesse toute humaine qu'elle s'est épuisée à cacher.

Triste sort (surtout pour une rousse aussi magnifique).

destinée littéraire

"Gemma Bovery", ça ressemble trop à Emma Bovary pour ne pas laisser présager un malheur. C'est ce que se dit Fabrice Luchini, lettré reconverti en boulanger de Normandie, quand il voit arriver ses nouveaux voisins. Et qu'elle est belle, Gemma Arterton (oui, Gemma aussi IRL) ! Quelle volupté, de ces Anglaises qui échappant au sort commun de la défiance génétique généralisée de l'île, n'arrêtent pas d'être belle : le visage, les taches de rousseur, la taille épaisse mais ferme, cette jeunesse effrontée, curieuse de vie et timide, renfermée à la fois... Forcément, Gemma attire les regards, les hommes, même dans un trou normand où elle s'ennuie rapidement.

Anne Fontaine va plus loin que le triangle amoureux (on arrive à quatre hommes autour de Gemma, tout de même : le mari Jason Flemyng, Luchini, le jeune châtelain local et l'ex réapparu...), et joue avec des codes anglais : le comique et le dramatique mélangés ; tout en n'oubliant pas l'érudition et l'esprit bien français. Le mélange est étrange est détonnant, léger et sérieux. Le tout marche très bien, alors même que le scénario est pour le moins fantaisiste. Une réussite (la souris est d'accord).

samedi 27 septembre 2014

AMEN A-MEN Rossini !

Il faut toujours une ouverture pour un concert, et a fortiori pour une tardive ouverture de saison : celle de Guillaume Tell, étrangement, est plutôt rarement donnée, et c'est donc avec plaisir qu'avec la souris nous avons pu nous replacer de manière plus centrale au premier balcon, profitant de tarifs prohibitifs contre-productifs. Sur la scène, l'Orchestre du Teatro Regio Torino dirigé par Gianandrea Noseda.

Pour la première partie, entre deux Rossini, un riche Respighi a été glissé : Rossiniana. Très agréable, avant un petit entracte, et le plat de résistance, le Stabat Mater de Gioachino Rossini, avec Erika Grimaldi (soprano), Daniela Barcellona (mezzo-soprano), Piero Pretti (ténor), Mirco Palazzi (basse) et le Chœur du Teatro Regio Torino (direction Claudio Fenoglio). Non seulement c'est très beau, mais en plus puissant, et l'apothéose finale à coup de "Amen !" emportant tout sur leur passage.

Bonus chocolaté à la sortie : ils savent emporter l'adhésion du public !

ouest danois

Il a eu le western spaghetti. Voici le western danois. En VO au début — avec de la très très très jolie danoise pour compenser la langue. Le western explore la zone de non-droit de l'humanité, celle où l'institution devient vacillante : que devient alors l'humain ? Certes il y a la violence. Mais surtout, "The salvation", c'est la lâcheté. La lâcheté absolue d'un village au milieu du désert que dépeint Kristian Levring pendant 1h33. John (Mads Mikkelsen) et son frère sont des anciens de la guerre : ils ont appris à éviter la violence et cherchent la tranquillité au milieu du désert. Delarue (Jeffrey Dean Morgan) et son acolyte Le Corse (Eric Cantona) sont à l'opposé : après avoir aidé un village à exterminer des indiens locaux, ils ont vendu leur âme au capitalisme pétrolier naissant pour exproprier par la peur les habitants. Au milieu, Eva Green, ambigüe muette, magnifique défigurée.

"The salvation" est un western violent où l'on n'est jamais tranquille. L'ennemi est partout, et l'allier peut être inattendu. En ce sens, la psychée couarde générée par la terreur et la réduction de l'homme en loup pour l'homme, sont particulièrement bien exposés : on déteste bien plus ces villageois imbéciles, fuyards et surtout complices collabos de leur propre drame, que le méchant officiel. Intéressant, et fort bien réalisé !

ciné pictural

"Shirley" ("voyage dans la peinture d'Edward Hopper") de Gustav Deutsch est un étrange film introspectif et pictural venu d'Autriche, faisant figurer dans tous ses états une magnifique & magnifiée Stephanie Cumming, dont on ignore à peu près tout (quelques courts, "performer" et chorégraphe canadienne à Vienne... Mais quel âge ? Une belle fin de trentaine à n'en pas douter). L'idée est la suivante : on reprend de célèbres (mais pas les plus célèbres non plus) tableaux de Hopper, et on raconte une histoire contemporaine — étalée des années 30 aux années 50, donc, mais avec une actrice intemporelle, elle-même comédienne dans le film. Un magnifique travail de lumière et de plastique, dans de petites scènes se succédant durant 1h33, perdues dans les pensées de l'héroïne (parfois complétée d'un second rôle masculin par Christoph Bach). C'est statique et poétique, une expérience très originale, quoique pas totalement enthousiasmante.

dimanche 21 septembre 2014

archipetons par chez moi

L'archpieds de septembre était dans le quartier. Le mien. Ou presque : Sud de BNF et alentours, dans le 13ème, en constante mutation depuis facilement dix ans, mais surtout ces trois ou quatre dernières années, où une université a poussé (Paris 7 grands moulins), un collège entier, des immeubles dont la moitié sont sociaux et pourtant extrêmement convenables, ponctués de bureaux "qui rapportent" pour être certain que jamais la classe moyenne (celle qui a fait beaucoup d'études sous la promesse d'un avenir radieux et se retrouve à galérer) ne pourra y acheter quoi que ce soit.

C'est aussi, jusqu'à la rue de Patay, le quartier d'Hinata-chan qui a préféré bosser et nous a lâchement abandonné. Heureusement, j'ai pu recruter B#5 pour compenser. Denis a toujours les petites anecdotes et suppositions qui vont bien. Ce nid de brindilles entourant le nouvel immeuble tout noir (dont l'intérieur prévu pour être une reprise de la mise en scène de Platée par Pelly a été revu à la baisse en un monticule de terre et végétation, sans eau), ne serait-il pas dû à une nouvelle obligation légale d'utilisation minimale de bois ? L'architecture, au milieu des normes, devient sérielle : l'architecte soumis aux normes invente de quoi s'y soumettre tout en prenant le contrepied. D'autres exemples de ce type suivirent.

Il me semble que dans le name dropping, celui qui est le plus revenu est Rudy Ricciotti, qui sait décidément faire de bien belles choses, même s'il a un goût certain pour le massif. Passé l'université et les méandres d'un quartier dont on se demande comment parfois des mondes construits séparément vont un jour se rejoindre (il va y avoir de sacrés trous, pour sûr...), le bas de l'avenue de France promet deux immeubles historiques bientôt livrés, qui outre leurs caractéristiques originales (l'un qui part en deux sous-immeubles, tours en regard — un pour le social, l'autre pour les très-riche, se regardant avec amour — ; l'autre recouvert de verdure), vont dépasser la fameuse limite des cimes parisiennes. Le périphérique franchi, sans arriver jusqu'à Ivry (approché à moins de quatre mètres), la fameuse usine de retraitement de déchets d'Ivry Syctom. Crochet par la porte de Vitry, remontée rue de Patay, pot, redescente en suivant le lycée de je-ne-sais-plus-qui (mais fort remarquable, déjà aperçu depuis le 132), exploration du nouveau quartier-à-pauvres (pauvres, mais heureux) autour de l'armée du salut de Le Corbusier, qui a fort mal vieilli et subi une longue rénovation (je me souviens du temps où cet immeuble était tout seul au milieu d'à peu près rien... À présent on ne le voit plus).

Bouclage devant l'immeuble de Pink Flamingo qui était censé être rose et a fini orange : un nid à étudiants ! Comme quoi, on y pense un peu, parfois... Avec tout ça, nous zappâmes ironiquement l'école d'architecture. C'était le dernier archipieds de la saison, le suivant étant annulé pour cause de retard de livraisons. Et c'était à domicile, ou presque.

vendredi 12 septembre 2014

dans les limbs

Le premier spectacle de la saison aura été du total pied levé : je n'avais pas du tout vu ce "Limb's Theorem" au théâtre du Châtelet. Vendredi soir, c'était annoncé complet. Soit. Retour samedi après-midi, pour la seconde représentation : on nous propose un reste de places paumées et plutôt chères. On passe. On part déjeuner. On revient : peuple monstre dans la file des derniers-minutards. Ciel ! La souris occupe le devant du théâtre à la recherche d'une revente ; je me mets en file. Après déduction, je devine qu'il y a de la place libre. Et combien ! Tout le monde est servi, et plutôt fort bien. À notre tour : à droite, au guichet, la femme qui nous avait renseignée engueule une jeune touriste parce qu'elle a demandé si elle pouvait payer par CB (réponse : oui). À gauche, une jeune femme qui a l'air beaucoup plus sympathique. Croisement de doigts : bingo. Places au fond de corbeille, de 3/4. Et puis "ah non, attendez". Suspense. Places 5 et 7, plein centre, premier rang, corbeille. Places de ministres. 15€ l'unité. Cherchez pas.

Trois pièces, 2h15 avec entractes. Du pur Forstyhe comme on aime. Fluide, techno, rapide, construit, parallèle, obscur et clair, interagissant avec des formes et panneaux (je présume que la moitié de la salle côté jardin a raté pas mal de la troisième pièce...), fourmillant d'idée, avec sa grammaire propre. On a eu envie de crier notre amour à William. Assis place 3, avec son bob sur la tête. What?? Is it Bill?! Finalement, la seule interaction, outre de parler de la musique un peu forte de Thom Willems avec la souris (il était encore plus au point niveau bouchage d'oreilles), aura été d'échanger nos places pour lui permettre de mieux s'échapper avec son acolyte (Michael Simon, scénographe ?) pour les saluts — provoquant quelques déplacements qui ont perturbé puis amusé JF Zygel et son ami (j'ai donc, au final, pris la place de William Forsythe et pris comme quasi-voisin JF Zygel...).

Il paraît que Forsythe, après s'être égaré dans le nawak, revient à ses vieilles amours. Pour le festival d'automne, on avait un peu peur. Mais avec Limb's I et Limb's III, entrecoupés de Ennemy in the Figure, trois pièces de 1990, on ne pouvait pas se tromper. Le ballet de l'opéra de Lyon est toujours aussi brillant dans ce répertoire. On retrouvera tout le monde au théâtre de la ville, en face, avec très grand plaisir !

retour des gros bourrins

Expendables 3 est dans la lignée des précédents : de bons vieux gros bras qui font de la sauce virile. Mais Sylvester Stallone tombe sur son vieil ennemi mystère (cousu de fil blanc) Mel Gibson, pour une fois dans le rôle du méchant. Il décide pour l'occasion de changer son équipe. On devine le rythme ternaire : les vieux, les jeunes, et enfin les vieux avec les jeunes. De l'ancienne équipe autour de Jason Statham, il ne reste cependant plus grand monde. On rappelle donc Arnold Schwarzenegger avec un rôle bien plus étoffé, Jet Li in extremis, et Harrison Ford qui fait plus que remplacer Bruce Willis (sorti), pour prendre part à l'action. En guest inattendu, Antonio Banderas en très bavard (ça nous rappelle Desperados...).

Expendables, c'est comme une équipe de foot, mode dream team du film d'action. Sylvester reste le capitaine, il y a eu des sorties, un peu d'entrée, beaucoup de sang neuf dont une fille (blonde mais fatale). Patrick Hughes (II) tient le rôle de coach, au milieu des obus qui pleuvent sur nos protagonistes. Ça tire partout, c'est à peu près ce qu'on demande : du défouloir pas bête, mais pas prise de tête non plus.

lundi 1 septembre 2014

Eva fatale

Avec le retour d'Hinata-chan, voici aussi le retour des séances ciné rétro : "Eva" de Joseph Losey, sorti en 1962, à l'époque où Jeanne Moreau, 34 ans, était hyper-baisable (même si j'avoue que si j'avais quatre-vingt balais, je lui courrais après dans la maison de retraite). Eva est la femme fatale brune. Pas blonde, brune. Parce qu'il ne saurait en être autrement. En Italie, entre américains aisés consentants.

J'entendais récemment (était-ce dans une interview de Catherine Breillat que j'ai revu ?) que l'homme a peur de la femme qui peut le mener à sa perte — et notamment de la courtisane, encore plus elle que tout autre, qui peut ruiner jusqu'au dernier sou un homme puissant. L'homme ne peut que perdre face à la femme. La femme sait ne pas être amoureuse et sait jouer de ses effets — la réputation diabolique, la peur viscérale et la fascination, ne viennent pas de nulle part. Jeanne Moreau fait tourner la tête de Stanley Baker, lui le charmeur, au grand bagou, à la légèreté désinvolte, qui consomme les femmes et ne saurais se fixer : il tombe sur plus fort que lui à ce jeu.

Le drame se noue, mais c'est plus fort que lui, plus fort que tout, même de l'amour inconditionnel et infini de la magnifique Francesca (Virna Lisi). Même quand il se remet, c'est pour mieux retomber. Eva est pire encore que L'Ève tentatrice, elle révèle ce qu'il y a de mieux et de pire dans un homme jusqu'à son autodestruction : seul celui qui n'a rien à se reprocher peut espérer survivre.

jeux de doubles

"Sils Maria" est l'histoire par Olivier Assayas de ce qui aurait pu être, de ce qui a été, de ce qui sera, et difficilement de ce qui est — c'est-à-dire une allégorie filmée du théâtre, du cinéma, de l'interprétation. Il est porté par un trio d'actrices, qui elle-même sont dans une sorte de mise en abyme : Maria Enders (Juliette Binoche) est une star incommensurable dont la carrière a commencé en incarnant au théâtre une jeune fille de 19 ans, Sigrid, dans une relation destructrice avec Helena, personnage de vingt ans son aînée. Elle se voit proposer d'incarner à présent le rôle d'Helena, avec Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz) dans son ancien rôle. Celle-ci est beaucoup aimée de l'inséparable assistante Valentine (Kristen Stewart), mais ses frasques inquiètent... Simultanément, l'auteur de la pièce et grand ami disparaît, alors qu'on lui rendait visite dans les montagne suisse perdue, à Sils Maria.

Tout n'est pourtant pas si simple dans ce jeu de doubles : l'acteur incarne un personnage, mais pas forcément en le comprenant, compréhension qui peut venir de l'âge, de la maturité intrinsèque, du vécu, ou du miroir. Val est justement le miroir de Maria : indissociable, confidente, affairée à gérer la vie de son omniprésente employeuse, un peu dans l'ombre. La compréhension de la pièce, sa réception première ou seconde, différée dans le temps aussi, finit par les opposer, ou plutôt les séparer. On ne comprend pas bien ce qu'a voulu dire l'auteur, fraichement disparu, mais chacun(e) y va de sa franche interprétation. Où est la vérité dans la fiction ? Pis encore, il est bien dit que le rival/double de Maria n'est que meilleur comédien lorsqu'il ne comprend pas vraiment le texte...

Quel niveau de lecture, quelle incarnation ? Comment rattacher l'extraordinaire — apparitions et disparitions — et l'ordinaire — le drame — au réel ? Le métier de comédien déborde sur le jeu de la vie. Un film sensible qui repose surtout sur trois actrices, vraiment formidables.

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