humani nil a me alienum puto

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mercredi 20 août 2014

deux fois un

Étrangement, "The double" semble diviser la critique. Je fais partie du camps de "ceux qui ont beaucoup aimé". Ce n'est pas parce que Richard Ayoade va apparemment piquer du côté du locataire de Polanski (atmosphère, couleurs, appartement et chutes), qui ne fait pourtant pas partie de la longue liste d'inspirations assumées, qu'il faut bouder son plaisir. Du roman de Dostoïevski je ne connais rien ; mais effectivement, des doublons au cinéma, il y en a eu un certain nombre.

Celui-ci est dans une veine 1984-Brazil, dans un futur-du-passé où la bureaucratie (soviétisation ?), la nuit et l'ennui remplissent de vide. Jesse Eisenberg est un garçon timide, se laissant écraser par la machine. Son secret espoir fantasmatique, c'est Mia Wasikowska (de qui n'est-ce pas le fantasme, se demanderait-on ?), petite fleur qui dénote dans le paysage morne. Dans l'absurdité kafkaïenne d'un monde modernisé parallèle (car il faut un miroir pour se voir, et cela marche mieux quand on sait sans doute aucun qu'il s'agit d'un miroir), le sens de la vie semble vidé de sa substance, et le suicide n'est jamais bien loin. Une dichotomie s'opère après une énième vexation : l'anti-héros se fait de plus en plus broyer, son double mystérieux exploite la machine pour se hisser — celui qui maîtrise les codes et comprends les faiblesses peut en tirer partie. Le premier va de déconvenues en pire déconvenues, le second enchaîne les conquêtes. Les deux conversent et marchandent, aussi...

Un film assez court, 1h33, intelligent, très bien fichu, qui crée une atmosphère oppressante et esthétique (empruntant tout autant aux séries Z qu'à la culture japonaise — qui participe activement à la BO), pour porter un propos pertinent au milieu de l'absurde et de la psychose. Avec un excellent Jesse Eisenberg et une Mia Wasikowska irrésistible. Que demander de plus ?

mardi 19 août 2014

l'hommage au Maître Rohmer

"Maestro" est un film jubilatoire pour tout bobo doté d'un grand sens de la dérision. Le film de (l'assez rare) Léa Fazer conte la rencontre d'un jeune premier un peu flemmard et de son ami tout aussi peu mature, embarqué dans un film hautement intellectuel de Cédric Rovère (Michael Lonsdale) — comprendre Éric Rohmer. Henri (Pio Marmai), c'est en réalité plus ou moins Jocelyn Quivrin, qui avait poussé l'idée du film suite au tournage d'Astrée et Céladon, où il interprétait un rôle secondaire (de berger en toge pastel, forcément). Il a clairement forcé le trait, mais on vit 1h25 totalement jubilatoires, avec ses moments de "choc des cultures", de grand ridicule intellectuel (qu'on ADORE, en plus, bougre de dieu !), mais surtout sa malice bienveillante...

Alors que Henri, le gamer ado attardé aux coups foireux, bon pote pas très sérieux, cherche à séduire la bourgeoise coincée Gloria (Déborah François), aussi draguée par la meilleure amie Pauline (Alice Belaïdi), Nicoballon (Nicolas Bridet) découvre ahuri, sur le plateau de tournage au milieu de nulle part, que le directeur de la photo a refusé de tourner avec Spielberg une histoire à dormir debout d'archéologue à chapeau, pour tourner avec l'immense Cédric Rovère "la pluie et la Lune" (comprendre "les nuits de la pleine Lune", effectivement la même année qu'Indiana Jones II ? — une référence romancée ?) : "on est chez les fous !" s'exclame-t-il. Plusieurs fous rires pendant le film, au milieu des bergers et bergères au gré des vers compliqués dont il faut bien veiller à marquer la diérèse sans jamais jouer.

Finalement, l'hommage cinématographique posthume à Éric Rohmer/Maurice Schérer et à Jocelyn Quivrin (qui s'est explosé en tuture à réaction trois mois avant le Maître, à 30 ans... Quel gâchis) aura été une comédie légère comme un voile de toge à pas cher, mais tout aussi mordant et pertinent que son oeuvre. Délicieuse ironie, que je le pense lui aurait bien plu. J'avais vu Astrée et Céladon au cinéma mais n'avais réellement enchaîné sur les cycles qu'un an et demi plus tard. Entre temps, j'avais croisé Éric Rohmer à la cinémathèque où j'allais me réfugier, totalement par hasard, l'espace d'un instant. Je ne savais pas qu'il mourrait un an plus tard, non sans m'avoir totalement bouleversé. Une rencontre manquée. "Maestro" nous parle d'une rencontre réussie.

Redevable de cette prise de conscience, Henri finit ainsi par remercier le Maestro, reprenant les mots de Nicolas Bouvier (Ulysse), de lui avoir appris à "payer sans marchander le prix exorbitant de la beauté.” Nous aussi.

vendredi 15 août 2014

malins comme des singes

"Dawn of the Planet of the Apes" souffre d'un problème récurrent depuis qu'on a refait Star Wars et ET pour les rendre "plus explicites". Si le titre était probablement une référence à 2001, en français cela est d'ailleurs devenu : "La Planète des singes : l'affrontement". Expliciter, linéariser. Ça peut aller loin : les singes sont sous-titrés quand ils gesticulent ou communiquent par un langage des signes sommaire... (Ça change de Greystoke !) On file 170 millions de budget à un réalisateur plutôt lambda, Matt Reeves, qui sort un film non remarquable tous les deux à quatre ans. Comme ça, pas de surprise. Et on met des effets spéciaux partout, parce que finalement, à présent, c'est là que se situe la réalisation. Et il faut avouer que faute d'être esthétique, émouvant, ou quoi que ce soit, c'est plus vrai que nature — on reconnait bien tous les quartiers de San Francisco, c'est bluffant. Le singe fait vrai, alors qu'il n'est plus en peluche (le bon vieux costume de l'original de 1968) ni dessiné sur la pellicule (avec une bécane silicon graphics, certes — cf Jumanji, une grande réussite de l'époque, qui fait mal aux yeux en réalité). Non non, on dirait quasiment du vrai singe qui a tourné spécialement. Mais le héros d'être incarné par Andy Serkis, un type bien humain qu'on voit partout, ou plutôt qu'on ne voit jamais : César cette fois, Gollum une autre... Le 7ème art new age sur fond bleu ou vert, avec des pastilles partout sur le corps.

Alors voilà, ce film est bon, comporte de petites contradictions de scénario (ou alors les types sont vraiment les derniers des amateurs débiles, mais comment organise-t-on une société de survivants avec cette hypothèse ?), ne brillera certainement pas par ses stratégies militaires bas de gamme (mais là encore : jolis effets spéciaux), mais il souffre de la maladie de ces prequels explicatifs qui comblent les trous de manière bien appliquée. Alors forcément, tout va se jouer dans la rencontre entre Jason Clarke (le rôle de Gary Oldman étant finalement assez peu intéressant et celui de Keri Russell aussi secondaire) avec le singe évolué dont on voit la statut dans l'original. Sauf qu'il y a eu Enemy en 1985, alors qu'apporter de mieux entre deux espèces anthropomorphes qui se haïssent par pure différence physique sans se connaître et finissent par s'estimer et s'apprécier ? La morale de l'histoire est que César va découvrir que les singes ne valent pas mieux que les hommes et comportent eux aussi les mêmes travers. Ça aurait pu être pire, mais ça ne casse pas trois pattes à un canard.

Alors ça se regarde bien, pendant 2h11, mais ça ne laissera pas un plus grand souvenir que le premier volet. Typique du cinéma divertissant à la chaîne, en somme.

jeudi 14 août 2014

ciné sleep

"Winter sleep" promettait par sa belle affiche. Mais comme chacun sait, un prix à Cannes est de l'ordre du quitte ou double — et souvent, on est quitte, pour le cimetière du 7ème art d'ailleurs. Pas de bol : le film de Nuri Bilge Ceylan est aussi poussif que faussement intelligent. Il ennuie pendant 3h16, au milieu des beaux paysages de l'Anatolie — que l'on n'aura pas à aller voir sur place, c'est toujours ça de pris. N'est pas Bergman, Rohmer ou qui sais-je qui veut : c'est trop long, c'est trop vide, c'est raté. Ça aurait pu, mais non. Le bobo cannois aura été enchanté de voir qu'en Turquie il retrouve ses références (et son Tchékov ?). Mais comme il n'a pas compris grand chose de la vie entre deux prises de drogue et de subvention, il se trompe de film à primer. Ah, misère !

Au milieu des chamailleries-de-la-vie-c'est-trop-dur, le spectateur est un peu l'oublié du huis clos. Bof bof. J'en ai surtout retenu que la Turquie dans l'UE, pour moi, c'est définitivement NO WAY.

with diamonds

Lucy fait beaucoup parler d'elle, au cinéma : ce mini-film de Luc Besson, dont TF1 a habilement repassé "le 5ème élément" (une réussite) la semaine précédente ("Lilou Dallas moultipass"), a été assez unanimement qualifié de navet, pour seulement 1h29, ce qui ne démérite pas en soi. Cependant, tout le monde est allé vérifier sur place si c'est aussi mauvais qu'on le dit, et à force le film est en train de casser la baraque. Ironie.

Il est reproché plusieurs choses qui agacent chez ce Besson caricatural : la première, c'est de péter plus haut que son cul (de Scarlett Johansson, ce qui pourrait être pire). Alors qu'on ne reproche pas beaucoup à X-Men de ne pas tenir debout un trentième de secondes avec sa théorie de la mutation génétique qui donne des pouvoir de télékinésie, de magnétisme, de télépathie, de téléportation, etc., il est reproché à Besson de nous avoir ressorti une vieille théorie scientifique fumeuse d'il y a quelques années sur l'utilisation partielle du cerveau humain (qui ne serait utilisé qu'à 10%) ; et dont le dépassement permettrait des merveilles (télékinésie, magnétisme, télépathie, mais pas la téléportation). Je me souviens que lorsque j'étais jeune, cette imbécilité made in Harvard circulait encore, et il est certain qu'avec les airs doctes de Morgan Freeman, que l'on colle régulièrement dans des rôles de vieux-scientifique-qui-sait, la population restera désinformée pour encore longtemps. C'est moche, d'autant que même Besson reconnaît que c'est de la merde.

Pourtant, on pourrait dire : "seul 10% (whatever) du cerveau est utilisé pour la réflexion et nous ne savons pas faire de l'introspection" (comprendre : nous ne pouvons pas manipuler notre propre organisme ni le cerveau lui-même, alors que techniquement, cela pourrait être comme la respiration : le bulbe rachidien par défaut, mais la possibilité de passer en mode "manuel" par le cerveau sinon) ; or, si nous pouvions couper ou activer l'ensemble de notre système nerveux à volonté, on pourrait contrôler notre propre système biologique, ou encore se servir de l'électricité naturelle du corps humain (là nous retombons bien dans la science fiction). Bon, ça devient compliqué. Et ce n'est donc pas le propos : en 1h29, on fait rapide et simple : l'exposé de Morgan Freeman, c'est une conférence TED. Ça fait très docte alors que ça ne vole pas bien haut — tout pareil. On sort des sophismes dignes de Pascal, comme le "choix" de la cellule quant à son mode de survie (l'immortalité ou la reproduction : pas de bol pour nous, l'environnement est favorable à la repro — du coup il faut crever, par diverses manières exposées le long du film avec force explosions et émulsions sanguines, mais comme cadeau de consolation on peut baiser et fantasmer sur la cellulite merveilleuse de Scarlett).

En fait, si l'on déteste Lucy, c'est pour la même raison qu'on fait la guerre à son voisin : il nous ressemble, mais il n'a rien compris, alors il n'y a plus qu'à rejeter violemment. Parce que finalement, en soi, le film une synthèse astucieuse de Matrix, Inception, Léon, Nikita, peut-être même 2001 et probablement Ghost in the shell, bref le seul truc nouveau (et encore ?) ce sont les "illustrations" apposées par incise, comme cette scène quasi-inaugurale de la gazelle chassée par un léopard (ou un guépard, peu importe), alors que les mafieux-de-service-coréens s'approchent de la pauvre proie Scarlett. Et puis on a même le dinosaure de Tree of life qui refait son apparition — le pauvre pourrait mieux choisir ses scripts, en attendant Jurassic park IV, mais que fait son agent ?? En gros, c'est un film de son époque, très explicatif. Rien dans l'ellipse.

Au-delà du simplisme où Lucy est à la fois la femme la plus évoluée du monde avec 100% de son cerveau en éveil et la première femme de l'humanité (comme Ève, mais en mode poilue), que nous raconte le scénario ? C'est l'histoire d'une fille in the sky à Taïwan où un jour, comme ça, tout s'écroule autour d'elle sans trop savoir pourquoi. Enlevée par des mafieux, ils la transforment en mule pour une nouvelle drogue. Désemparée, elle ne baisse pas les bras, mais s'il faut se forcer parfois, et finit à l'insu de son plein gré par prendre une haute dose de cette "drogue de la vie" : tel une future super-héroïne, cela révèle en elle des superpouvoirs... Sauf que Lucy, Lucy dépêche-toi, on vit, on ne meurt qu'une fois et on n'a le temps de rien, que c'est déjà la fin mais... C'est pas marqué dans les livres, que le plus important à vivre, est de vivre au jour le jour. Surtout quand on calcule qu'on n'a plus que 24 heures devant soi. Le temps c'est de la mort...

Alors du coup, elle va employer son temps restant à deux choses : punir les méchants (et, au début, tout ce qui passe devant elle : c'est le côté amoral de l'histoire), mais pas trop parce que sinon ça tue le scénar, alors il faut laisser un peu partout du coréen vénère pour descendre de la flicaille ensuite en plein Paris (il aurait été vache de priver Besson de ces scènes de fusillades aussi bien filmées que totalement absurdes) ; et puis trouver un remède à sa condition pas si enviable. Finalement, elle terminera comme dans "Her", mais non sans avoir livré le secret de la vie, dans une clé USB dont on espère qu'elle ne sera pas vérolée par le premier windows venu. Quoiqu'on pense qu'elle contient en réalité "42" dans un fichier texte. Nous ne saurons pas, c'est horriblement frustrant. Au moins.

Entré avec un petit mal de crâne, alors que Lucy atteignait les 100% de ses capacités cognitives, nous pûmes en toute quiétude en utiliser moins de 1%, et sortir fort détendu de ce n'importe quoi faussement savant. Un vrai bon film du vendredi soir, en attendant le prochain Expendables.

pioupiou dragon

Ayant plusieurs fois entendu parler de la dernière exposition du musée Guimet, "l'envol du dragon - art royal du Vietnam", en des termes plus qu'élogieux, l'occasion laronnesque n'était pas à laisser passer (surtout en un lieu aussi sympathique pour les demandeurs d'emplois). Le Vietnam est une contrée plutôt mystérieuse, ce qui n'est pas sans ironie pour l'ancienne colonie française qu'était l'Indochine. Qui connaît donc l'histoire de ce pays, qui rappelons-le est une signe de l'existence de Dieu tellement ses habitantes, qui n'ont strictement rien à voir avec les chinoises, sont d'une beauté au-delà de l'imaginable ? Le Vietnam est couramment associé aux guerres d'il y a 40-50 ans, mais son Histoire et son art sont inconnus. Voilà une belle occasion de pallier ce manque, et de donner au passage quelques bases pour séduire la vietnamienne par son érudition sur son pays. De la culture intéressante et pratique, en somme.

Le dragon était pour moi chinois avant tout : que nenni, il est aussi à partager avec ce territoire des confins qui n'était pas encore le Nam Viet, depuis plus de 2500 ans, comme le prouve à l'entrée des terres cuites, des bronzes, et un magnifique tambour deux fois millénaire. L'avantage de la céramique est sa conservation : les "bleus et blancs" sont omniprésents, à coup souvent de verseuses (qu'on assimilerait facilement à des théières) et de tasses, mais aussi de plats plus traditionnels. Le motif du dragon est omniprésent au fil des siècles. C'est dans les trois dernières pièces de l'exposition, passé les travaux archéologiques d'une civilisation qui n'a pas connu l'art de la conservation tel que nous le connaissons chez nous depuis quelques petits siècles (on s'étonne tout de même d'ancien modèle réduits de fermes fortifiées), que les sculptures de l'ère Nguyên et les ensembles d'ustensiles et de vêtements révèlent toute la beauté d'un art raffiné, où le mot "livre d'or" est pris au pied de la lettre (il est cependant conservé dans un réceptacle en argent).

Le Vietnam est une sorte de maelstrom, coincé entre différentes influences (et invasions...) culturelles : outre le dragon, il y a le bouddhisme, le confucianisme, et la langue chinoise qui se mélange à leur dialecte propre. La statut à mille bras, celle d'un prêtre assis plus vivant que nature, le tout petit (mais pas très conciliant) juge des enfers (en fonctionnaire, what else?), un petit Bouddha puer senex prêt à marcher sur les lotus, d'autres Bouddha ventripotents, des actes officiels magnifiquement rédigés pour attribuer des divinités à des provinces (!!), un couronne de pierres précieuses (montées sur un chapeau du modèle des érudits chinois), des parures vestimentaires des derniers monarques émigrés à Cannes, la rétrospective s'achève en dehors de l'exposition, avec une galerie de photos fabuleuses du pays — sans vietnamienne dessus malheureusement.

Extrêmement intéressant, témoignage d'une certaine atmosphère trop méconnue (l'humidité de la mousson en moins), cette exposition vaut le déplacement mais aussi d'être saluée, car nos liens particuliers (dirons-nous) avec le Vietnam valent plus qu'une banale ignorance. Je ne savais même pas qu'ils ont leur propre cité interdite... Encore une occasion de regretter de n'y avoir toujours pas été. Histoire de voir dans son habitat naturel le dragon (d'eau, de feu, volant ou pas). Et la vietnamienne.

dimanche 10 août 2014

saga ordinaire

Richard Linklater, vu dans "Before midnight" il y a quelques mois, a mené un projet un peu dingue et inédit, qui en soi fera déjà date dans l'histoire du cinéma : tourner une histoire sur 12 années avec les mêmes acteurs. L'histoire d'une famille divorcée, famille moderne, américaine, du Texas, comme il y en a tant. Patricia Arquette dans le rôle de la mère (qui a elle-même été mère fort jeune) ; Ethan Hawke (acteur habitué de Linklater) dans celui du père ; Lorelei Linklater (fille du scénariste-réalisateur, qui doit être un petit génie -- peu de gens inventent un langage...) et Ellar Coltrane pour leurs enfants.

Linklater a tourné pendant ce temps "Before Sunset" et "Before midnight" avec les mêmes acteurs (dont Ethan Hawke) a huit ans d'intervalle, mais c'est ici autre chose : pendant 2h45, on suit la même famille sur différentes périodes, depuis l'enfance du héros Mason Jr (Ellar Coltrane, qui n'a d'ailleurs rien joué d'autre) jusqu'à ses 18 ans. Un grosse tranche de vie, entre les galères de sa mère, la nouvelle vie qu'elle se bat pour l'offrir à ses enfants, son père (totalement différent, plus rock) en alternance, ses différents beaux-pères qui tournent alcoolo, ses amis et ses études, le futur qui se dessine, les premiers jobs et enfin l'amour... Le cinéma peut nous faire rêver, nous interroger, nous surprendre, ou être sa première fonction : nous montrer à voir, c'est-à-dire être miroir. Peu perceptible pour le moment (quoique notre regard européen ne peut s'empêcher d'être toujours surpris par l'allégeance matinale au drapeau dans les écoles), ce film sera un vrai documentaire de tranche anatomique civilisationnelle dans quelques années. Au-delà du pur documentaire fictionnel mais réel, il en demeure une oeuvre sensible, intelligente, à la dramaturgie très bien menée, où les interrogations exprimées sont celles de tout un chacun, finalement -- encore faut-il l'avoir vu et partagé pour le savoir.

Là où Malick échoua, Linklater, par sa bienveillance et sa modestie, a fort bien réussi.

chansons à pomme

En allant voir "New York Melody", on ne s'attendait pas à grand chose. Si j'avais percuté sur le fait que John Carvey avait déjà écrit-réalisé "Once", dans la même veine, j'aurais été moins surpris de trouver ce film franchement fort bon : une ville, des âmes musicales en peine, des chansons folk-pop interprétées par les acteurs. Keira Knightley qui chante, c'est fort bien ! (Pour Adam Levine, son ex, c'est moins compliqué : issu des Maroon 5, c'est en revanche la première fois qu'il jouait) Mark Ruffalo (Dan) est un producteur au bout du rouleau qui donne beaucoup sur la bibine. Les hasards font heureusement bien des choses, et avec des visions et des talents, tout peut arriver à New York. Le bon sentiment n'y est pas niais : il est complexe. La comédie romantico-musicale doit se frayer un chemin à l'envers des conventions. Apporter du neuf quand tout le monde a tout fait est à la fois le sujet de film et le film lui-même. C'est par ma foi bien mené, et si les films-à-chansons font parfois un peu peur a priori (raté Jersey Boys, dont les échos sont plus que mitigés), celui-ci vaut clairement le visionnage. Pas que pour Keira.

Un très bon moment.

dimanche 3 août 2014

SF Paris finale

Le finale du San Francisco ballet à Paris était samedi dernier. Que d'émotions ! Place de dernière minute, et un miracle : pas de tête gênante devant moi (on ne pouvait pas en dire autant de ma voisine de devant, qui était derrière deux très grand gays...). Dans la salle, toujours à peu près les mêmes personnes : il n'est pas certain que sur les deux semaines de représentations, le nombre de visiteurs uniques ait été si élevé que cela. On s'amuse à comparer le nombre de représentations vues (les journalistes invités ont évidemment le record — en plus de pouvoir assister aux sauteries d'avant et d'après, salopiauds ! Heureusement que Bella Figural écrit divinement bien), et le nombre de pièces auxquelles on a assisté. Ou plutôt l'inverse : combien en manque-t-il ?

Je devais justement voir un Ratmasky (Symphonie n°9), ce qui avait fait fuir la souris, et finalement, au dernier moment, le programme fut modifié (le programme papier a donc été amendé un peu à l'arrache), pour nous permettre d'avoir ENCORE PLUS DE MATHILDE. C'est gentil. Ce fut donc Allegro vivace, la fameuse pièce créée le mardi précédent, où je n'étais point, et donc Mathiiiiilde nous avait confié la veille qu'à un moment pas si loin du début, elle s'y perdait un peu beaucoup, que bon, il faudrait retravailler ça avant la première (son gain de sérénité est devenu époustouflant : ce qu'on doit appeler la confiance en soi, je présume). Il valait effectivement mieux bien comprendre le rôle : Mathilde est en quasi-solo pendant ce Balanchine (1958, feat. le 1er mouvement du concerto n°3 du Tchaikovsky) de 18 minutes, quoique parfois rejoint par Joseph Walsh, avec quatre couples de danseurs pour faire de la déco. Parmi eux, la mignonne grassouillette qui m'enchante à chaque fois que je la vois : ma première hypothèse était foireuse, c'est soit Isabella DeVivo, Jilian Harvey, Koto Ishihara (non...) ou Julia Rowe (par élimination, ce serait elle, mais franchement, la photo n'est pas ressemblante...). En tout cas, elle était plutôt côté jardin, toute aide bienvenue.

À propos de Solo, c'était donc la seconde pièce complémentaire de la première partie, pour sept minutes, après un petit précipité (qui a manifestement été perçu comme un simple pause par un spectateur, qui d'un "chut !" a fait régner la terreur silencieuse dans la salle...). Une chorégraphie de Hans Van Manen, sur les rythmes endiablés de la Courante et Double de la suite n°1 pour violon de Bach (BWV 1002, 1720), qui a fait figurer trois superbe danseurs de la compagnie, Hansuke Yamamoto, James Sofranko et Gennadi Nedvigin, pour une chorégraphie nerveuse, athlétique, fluide, à couper le souffle de bonheur. L'une de ces très grandes découvertes (européennes, encore !) dont on a le secret le SF ballet, qui nous régale régulièrement de ses trouvailles.

La seconde partie n'a pas démérité non plus, avec un retour de "Within the golden hour" de Christopher Wheeldon, beaucoup plus apprécié avec une belle visibilité sur la scène, dont l'aspect végétal m'a totalement conquis, entre ses jeux circulaires de groupe (bras ronds du début, ronde complexe, bras en duos), ses effets de lumière (notamment des ombres chinoises), et son usage prononcé de beaucoup de Mathiiiiiiilde. Très très beau, 35 minutes de bonheur, une énième rediffusion sera souhaitée.

Et pour terminer le passage de notre désormais compagnie préférée, la pièce qui enchante à coup sûr le public, du jeune Liam Scarlett, que j'ai vu s'asseoir en retard quatre ou cinq rangées devant moi au parterre pour assister à son œuvre, "Hummingbird" : personnellement, c'était donc mon 5ème visionnage. Quand on aime... Remplaçant le Ratmansky comme finale, nous avions donc de nouveau Frances Chung (avant ses vacances au Pays Basque avec Mathilde — lucky girl) et Gennadi Nedvigin, Yuan Yuan Tan (qui a eu droit à un cadeau de sa grande amie, mon amie japonaise, mais pas en main propre car la sortie des artistes était désespérément vide — idem, je n'ai pu voir Mathilde, quel malheur !) et Luke Ingham, Maria Kochetkova et Jaime Garcia Castilla, et puis quelques autres danseurs avec surtout Sasha De Sola (qui n'est pas principal, mais c'est tout pareil), Simone Messmer, James Sofranko et Hansuke Yamamoto.

L'apogée reste et demeure le duo central, Yuan Yuan Tan/Luke Ingham pour cette distribution. C'est plus que magnifique. Mais on finit en faisant des petits pas sur place, comme le triptyque de Keith Haring a-t-on pu lire, dont je peux préciser qu'une version est certes à Paris, à Saint-Eustache, mais l'autre est... à San Francisco. Joie !

Le public était fort applaudissant, mais avec le discours clôture de Marina de Brantes, remerciant tout le monde et notamment le très bon orchestre Prométhée (des p'tits jeunes du conservatoire, si j'ai bien compris !), et qui nous donné rendez-vous au SF ballet dans 10 ans (et me semble-t-il quand ils le veulent avant), une standing ovation a acclamé cette troupe, au grand complet sur scène (Mathilde très en jaune, sa garde-robe me fascine totalement, j'espère un jour en faire le tour), certainement pour lui signifier ceci : comme vous avez une saison qui débute seulement en septembre pour s'achever en mai, ça ne vous dirait pas de passer le reste de l'année chez nous ? Il y a déjà trois français dans la troupe, on vous refile un théâtre (d'ailleurs c'est amusant, Mathilde étant en congé sans solde, normalement elle ne pourrait point danser autre part qu'à Garnier et Bastille, le contrat n'étant plus suspendu : heureusement, on s'en fout ! :)  ), et hop, on vous adopte au moins la moitié de l'année (on vous préparera des cadeaux pour vous attendre l'autre moitié). Le San Francisco-Paris ballet, en somme. Ça ne vous dirait pas, hein ?

Texas, Paris

Je n'avais jamais vu "Paris, Texas" au cinéma, et pourtant il était sur ma pile-à-voir depuis très longtemps : c'est que j'étais un poil trop jeune, en 1984 (à peine né, en fait), pour voir le Wim Wenders multi-primé et considéré comme un grand chef d'œuvre au cinéma. Il semble aussi que sa diffusion télévisée soit franchement restreinte : en revanche, il a fait une brève réapparition dans une version nettoyée au cinéma parisien du MK2 Beaubourg. En 2h27, nous avons un Harry Dean Stanton complètement paumé (un peu comme sa carrière ?), un Dean Stockwell (Code Quantum !) à la pèche au frérot, aidé de sa femme Aurore Clément (à l'accent français délibérément accentué — quelqu'un l'a-t-il vu quelque part chez nous depuis ?), élevant le fils du premier disparu — le très jeune et très bon Hunter Carson, annoncé en grande pompe au générique, qui n'aura finalement pas donné grand chose —, et puis, dans un second temps, la sublimissime Nastassja Kinski, 24 ans alors, l'âge de son rôle.

Voilà une œuvre qu'il faut laisser venir à soi en appréciant la beauté esthétique et la complexité psychologie, dans sa lenteur et ses images parfois époustouflantes (comme celle qui illustre l'affiche, et qui ne vient pourtant que très tardivement dans le film).Une sorte de grande quête des origines, toujours à la limite de tomber. Un équilibre émouvant, qui n'est pourtant pas forcément si immédiat.

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