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samedi 26 juillet 2014

SF Paris 5ème

Séance du lundi 21 juillet : il est temps de retrouver Mathiiiiilde, et à haute dose s'il vous plaît. Le SF ballet fait souvent tourner les mêmes artistes durant la même soirée. Sans abuser non plus (il n'y a ainsi jamais de blessés, même si certains finissent par accuser l'usure, mais là encore bien moins que de par nos contrées parisiennes), il faut bien avouer que danseur, danseuses, on vous exploite. Mathilde Froustey était donc ainsi prévue pour The fith season (Heigi Tomasson, 2006; sur la très belle musique de Karl Jenkins — quatuor à cordes n°2, qui y fait pour beaucoup), dans la valse, le tango et le finale, tandis qu'on la retrouvait tout ensuite pour In the night, consacrant aux yeux du monde parisien ébahi son indéniable statut d'étoile.

Reprenons : The fifth season possède un lyrisme qui place, dans les chorégraphies divertissantes de Tomasson, la pièce au dessus du lot, et c'est d'ailleurs une photo du largo (avant-dernier mouvement) avec précisément Yuan Yuan Tan et Damian Smith qui figure sur la photographie du festival placardée partout en ville. Après le toujours solide duo Frances Chung/Davit Karapetyan, l'idée de faire figurer Mathilde-nationale avec Yuan Yuan Tan, en double pas de deux (Valse) avec Daniel Deivison-Oliveira et Damian Smith, était des plus intelligentes : elles ont toutes les deux une finesse et une élégance en longueur qui matchent tout à fait. Cela donne de très belles lignes. Après la Romance qui rappelle le premier couple, Mathilde, dans le Tango, récupère les trois danseurs précédents, parce qu'il lui faut au moins trois hommes, qu'elle sait parfaitement maîtriser (ce passage est certainement mon favori, allez savoir...).

(Note : il me semble qu'il y a eu un changement de dernière minute, au niveau des hommes, mais je ne me souviens plus lequel...)

"In the night" de Robbins (1970), sur un assemblage de nocturnes de Chopin, jouit d'une très grande réputation. En 24 minutes, les trois pas de deux, qui chacun à leur tour sont une proposition différente de couple avant de s'assembler tous ensemble, font figure d'un sommet du romantisme dansé, en grandes robes et costumes élégants. Mathilde Froustey était accompagnée de Rubén Martin Cintas, Sofiane Sylve de tiit Helimets et Lorena Feijoo de Damian Smith. Mathilde était superbe, et c'était fort émouvant de la voir là-dedans. Sofiane Sylve a consolidé son fan club qui commençait jusqu'alors à se former : il a triplé son nombre d'adhérents. Lorena Feijoo est une danseuse admirable, elle dégage une espèce de sensation de femme mûre et de girl next door en même temps (j'ai l'impression de voir une Muriel Zusperreguy de chez nous, en fait), elle ne fait clairement pas son âge sur scène. Damian Smith non plus, qui si j'ai bien compris dansait là pour la dernière fois, et était fort déçu d'avoir raté son porté final (qui aurait dû être plus haut) : même les experts d'In the night ne s'en sont pas aperçus, car au-delà de la technique, l'ouragan sentimental était à un niveau qui a emballé tout le monde.

Lorsque nous avions reçu nos places au rang S, nous étions tous déçus, avec la souris (d'autant qu'une sublimissime jeune fille derrière nous avait eu droit à un 2e rang de corbeille — ce qui corroborait l'hypothèse amorale que nous aurions dû nous séparer). Finalement, c'est la meilleure place que nous ayons eu de toutes les fois : la salle est fichue de telle sorte que ce sont les derniers rangs qui jouissent d'un dégradé supérieur, ce qui évite de se payer une tête devant soi tout le long. Il n'y a pas que les guichetières qui soient aléatoires... Cependant, cela rapproche aussi du fond où se situe le box-à-éclopés, et une dame tétraplégiques a soudain eu des difficultés bruyantes de déglutition à la fin de la prestation de Mathilde, et le long de celle de Sofiane Sylve. Dur. Heureusement, elle était à peu près remise pour la dernière pièce post-entracte, The Four Temperaments (Les quatre tempéraments), œuvre mytique de George Balanchine en 1948. C'est l'un des moins pires. On retient le Sanguin de Frances Chung et Joseph Walsh, et le Colérique de Sofiane Sylve, qui a achevé de pâmoison le parterre balletomane conquis.

SF Paris 4ème

Pour la séquence du vendredi 18, nous avions : "Classical Symphony" de Yuri Possokhov (2010, 21 minutes) puis "Chaconne pour piano et deux danseurs" d'Heigi Tomasson (1999, 10 minutes) ; "Ghosts" de Christopher Wheeldon (2010, 30 minutes) ; "Piano Concerto #1" d'Alexei Ratmansky (2013, 28 minutes). Ce programme était composé de deux redif divertissantes du gala (avec les mêmes danseurs : Maria Kochetkova/Hanske Yamamoto, Sasha De Sola/Carlos Quenedit, Dores André/Jaime Garcia Castilla ; Frances Chung/Davit Karapetyan pour la Chaconne), et d'un Ratmansky : l'affaire était très risquée... Mais pour convaincre une souris de venir, il suffit d'un fantôme, ou plutôt de plusieurs : Ghosts de Christopher Wheeldon était fort attendu de la balletomanie parisienne. Avec Sofiane Sylve, Tiit Helimets, Shane Wuerthner, Sarah Van Patten et Luke Ingham en fantômes principaux, et douze autres pour compléter la team poltergheist, le casting était idéal pour hanter le public, sur une composition de C.F. Kip Winger ("Ghosts", 2009).

Mais étrangement, j'ai encore préféré la dernière pièce, oui oui, le Ratmansky, qui a exploité avec malice le concerto n°1 pour piano, trompette et cordes de Chostakovitch, avec Yuan Yuan Tan/Damian Smith et Maria Kochetkova/Vitor Luiz — ainsi que le corps de ballet (encore 12 danseurs) — qui nous montrant des aptitudes exceptionnelles en rouge brique et bleu gris (biface pour le corps, monocouleur pour les solistes), m'ont passablement captivé durant près d'une demi-heure. Je ne m'y attendais pas du tout ! Une découverte comme j'aime en faire, pour une compagnie qui sait jongler avec ce genre d'œuvres.

Une soirée sans Mathiiiiilde ajoutée, mais tout de même fort bonne au final !

SF Paris 3ème

Le San Francisco Ballet semble avoir un répertoire finalement assez homogène, qu'il sait exploiter non sans brio : beaucoup d'œuvres intéressantes sur le moment, qui ont du mal à marquer, dont on se souvient difficilement des détails, mais dont on a gardé une agréable sensation à la sortie. Ainsi de Maelstrom de Mark Morris, 1994, sur le trio pour piano, violon et violoncelle n°5 de Beethov, je ne me souviens de plus grand chose, si ce n'est d'effets de groupes, où figuraient Frances Chung, Sasha De Sola ou encore Sarah Van Patten, au milieu d'autres danseurs du corps de ballet...

Nous attendions avec impatience Within the golden hour de Christopher Weeldon, 2008, avec trois couples : Mathilde Froustey/Rubén Martin Cintas, Sarah Van Patten/Luke Ingham, Maria Kochetkova/Vitor Luiz (plus huit autres danseurs). La veille, Mathiiiiiilde nous avait confié qu'elle avaient encore beaucoup de mal avec la fin — du type "je ne la connais pas du tout...". Replacés plus centralement devant au parterre, mais derrière une grosse tête (le théâtre du Châtelet est une vraie malédiction... Ce couple n'était pourtant pas grand, mais ils étaient courts en jambes), non loin de Laura & Laura, B#5 embusquée pour les photos, nous avons pu apprécier les talents d'apprentissage rapide et de "french cuisine" de notre héroïne. Nos attentes de lyrisme contemporain furent bien remplies. Mathilde et Masha sur la même scène font toujours des étincelles, là où Sarah Van Patten agirait plus comme agent stabilisateur. Ce ballet est un peu comme une équipe de football, tellement les personnalités sont différentes et spécifiques. Les superpouvoirs de gambettes de Mathilde nous enchantent toujours...

À titre personnel, j'avoue que j'attendais surtout la dernière œuvre, "Class pieces" de Robbins (sur les pièces de Glass : Rubric et Façades de Glassworks, 1982 ; Funeral de l'opéra Akhnaten, 1983). 30 minutes de bonheur intense, comme à SF. Dans Rubric, la ville défile, se retourne, stoppe, se croise, c'est beau. Dans Façade, les petites fourmis du fond mettent en valeur le duo de Sylviane Sylve et Luke Ingham : il est amusant de voir le monde balletomane découvrir que la doyenne frenchie du groupe est tout simplement ahurissante d'esthétisme et de présence, et se constituer au fil des représentations un solide fan club. C'était malheureusement la dernière fois que l'on verra les costumes pastel avant un bon bout de temps...

SF Paris 2ème

Une semaine après la première de gala, il était temps de commencer les programmes concoctés par le San Francisco ballet. Conformément à leur habitude à domicile, trois (voire quatre) pièces ont été proposées chaque soir (avec deux entractes de 20 minutes), la combinaison changeant à chaque fois. Il s'agit donc d'un exercice d'optimisation : trouver les bonnes pièces, éviter les Balanchine, essayer de tout voir en commençant par les prioritaires, en ne rediffusant au pire que les meilleurs. @JoPrincesse a donc fait un fichier Excel. J'y suis allé à la main, en bon informaticien. De cela, j'en ai tiré qu'il fallait aligner mercredi-jeudi-vendredi de la 2e semaine, puis optionnellement le lundi suivant, et en bonus la dernière du samedi suivant. De fait, j'ai donc laissé passer un vendredi, deux samedi (la séance de 15h était assez idéale, mais pouvait être remplacée par celle de jeudi, tout en regrettant de ne pouvoir voir deux fois les Glass Pieces, données seulement la première semaine), puis lundi et mardi. Cinq occasions manquées de voir Mathiiiiilde, mais autant ensuite pour la retrouver — ça compense.

Pour le mercredi 16 juillet au Châtelet, nous avions donc : "Caprice" (Helgi Tomasson, 2014), "Hummingbird" (Liam Scarlett, 2014), "Symphonic Dances" (Edwaard Liang, 2012), et deux places avec la souris sur le côté pair, assez devant. La première pièce est manifestement du pur Tomasson : ça se regarde bien, ça fait plaisir sur le moment, comme une sucrerie, mais ça s'oublie aussitôt, et on ne battrait pas forcément pour le revoir. La souris trouve qu'il use un peu trop du tic de faire traîner les danseuses en les tirant. C'est fluide est sautillant, mais difficilement mémorable alors même que Mathilde Froustey était dans le premier mouvement, le troisième et le quatrième, laissant seulement le second à Sarah van Patten et Tiit Helimets — le chevalier servant de Mathilde étant Vitor Luiz, celle-ci s'accaparant les deux au 3e mouvement (il lui faut au moins cela, nous verrons que c'est devenu une habitude avec the 5th season), avant un double pas de deux au 4e, et une partouze de tous les danseurs au 5e et final. Le tout sur du Saint Saëns, symphonie n°3 (joli choix de musique, où l'orgue a été remplacé par des cordes), 35 minutes, avec la présence de la poupée de porcelaine un peu rousse à grosses cuisses adorable que j'avais déjà repéré à SF (est-ce Lauren Parrott ? Je l'ai vue à la sortie, moins jolie dans le civil).

La pièce centrale a su séduire le public parisien autant qu'elle avait emballé le public transatlantique, mis à part que ce dernier était plus bruyant dans son émerveillement et son étonnement. Toujours est-il que l'ovation fut soutenue après les très courtes 35 minutes que dure, pour cette version que je n'avais point vu à SF, puisque faisant intervenir Frances Chung (et Gennadi Nedvigin), Yuan Yuan Tan (et Luke Ingham) ainsi que Maria Kochetkova (avec Jaime Garcia Castilla) ; en renfort, la toujours sublime Sasha De Sola, accompagnée de Simone Messmer, James Sofranko et Hansuke Yamamoto (défense de rire, il a dû émigrer aux US pour qu'on ne se moque pas de lui à l'école en France). Opposer Frances Chung à Yuan Yuan Tan, deux (quasi-)chinoises aux corps très différents est fort intéressant. On aurait pu avoir peur de mettre Masha au milieu de tout cela, car le lyrisme n'est décidément pas tout à fait son fort, mais finalement le 3e rôle est assez léger pour que l'illusion prenne. Très beau casting, qui tenait la route face à celui que j'avais eu à SF (et qui était aussi prévu en alternance à Paris). Frances Chung a un charisme assez étonnant, tandis que Yuan Yuan Tan est idéale pour exacerber les sentiments romantiques. La pièce marche moins bien à la revoyure, et s'appuie peut-être trop sur la musique de Glass, mais une fois le choc de la première fois passé, il en reste toujours un immense plaisir à se la rediffuser (4e fois pour ma part).

Après cela, les Symphonic Dances ont un peu souffert de la comparaison, et auraient certainement dû être programmées avant. Les 40 minutes ont parfois paru un peu longue, sur les danses symphoniques de Rachmaninov. Mathilde a rejoint le parterre pour découvrir cette pièce, dont elle avait peur qu'elle soit un peu mauvaise, mais toujours fort honnête, a trouvé cela assez réussi, étant bien moins mitigé que le reste du public. Il y a un sentiment un peu vieillot qui s'en échappe, et ce n'est pourtant pas à cause de la distribution de rêve — Frances Chung/Jaime Garcia Castilla, Sarah Van Patten/Anthony Spaulding, Lorena Feijoo/Vitor Luiz, et notamment en renfort Sasha De Sola, dont on ne dira jamais assez de bien malgré sa blondeur. Donné pour la première fois à Paris, le souvenir s'est là encore assez rapidement dissipé...

lundi 21 juillet 2014

où est donc Vivian Maier ?

"À la recherche de Vivian Maier" ("Finding Vivian Maier") a été porté à ma connaissance par Hinata-chan, et puis j'ai oublié ; jusqu'à ce que la souris me le propose comme soirée ciné. 1h24, dont il ne fallait pas plus, mais qui ont leur mérite certain. C'est l'histoire de John Maloof, un chineur éclairé, qui tombe sur un carton de pellicules de Chicago, un jour, lors d'une vente aux enchères. Et c'est apparemment le gros lot : les clichés sont excellents, même s'il met un bout de temps pour s'en rendre compte. C'est lui qui filme et qui raconte, comment il est parti à la recherche de la photographe, Vivian Maier, après avoir collecté dans les 100.000 négatifs non développés. Il découvre rapidement... qu'elle est décédée. On a peu de repères temporels, le long de ce documentaire romanesque, mais toujours est-il qu'elle a en fait vécu 83 ans, jusqu'en 2009. La recherche sur le mystère Vivian Maier commence...

En parallèle des excellents clichés de rue, pris d'en dessous avec un vieux Rolleiflex qu'elle avait tout le temps au cou, nous est conté l'histoire d'une femme très mystérieuse et fermée, entretenant un accent français assez artificiel, ne parlant jamais d'elle, sans attache autre que les quelques gamins qu'elle a élevé au début de sa carrière de gouvernante — les autres ayant un avis plus mitigé, si ce n'est traumatisé, car il est à peu près clair que l'absence totale de vie sexuelle l'a rendu acariâtre et paranoïaque, passé la quarantaine. Cataloguée étrange, puis "très étrange", promenant "sa vie" dans des cartons, c'est-à-dire tous les clichés qu'elle a pu prendre, dont une partie durant son tour du monde, mais qu'elle a très fort peu fait développer, faute de finance, les témoignages s'enchaînent et parfois se contredisent totalement, ce que le montage nous montre avec malice. Toute la complexité d'un personnage atypique, dont l'oeil acéré voyait à travers les autres, mais qui l'empêchait de se voir elle-même, est ainsi exposé post-mortem.

Le documentaire de Maloof est aussi un plaidoyer pour la reconnaissance de l'art de sa trouvaille, proche de Diane Arbus ou autres photographes de rue reconnus : cependant, les musées n'acceptent de photographies que du vivant de leurs photographes (contrairement aux peintres ?), pour "connaître leur intentions". Étrange que tout cela, Maloof a pris le pari d'expositions dans des galeries de beaux tirages qu'il a fait réaliser, se finançant par le mécénat (le film est ainsi produit via un kickstarter) et un livre qu'il a fait éditer. En attendant la reconnaissance "officielle". Toujours est-il que les portraits de petites gens, de SDF, de scènes urbaines, d'enfants, sentent l'identification d'une femme hors-sol.

Intéressant à plus d'un titre, "Finding Vivian Maier" est finalement l'épopée banale d'une femme aux pouvoirs cachés qui n'aura jamais su les exploiter, bien au contraire, mais qui aura fini par laisser quelque chose, à la grande surprise de tous.

dimanche 20 juillet 2014

Caillbotte d'Yerres

Aller à Yerres, il faut le justifier. Certes il y a l'un de mes meilleurs amis-ninjas, qui fait donc le trajet presque tous les soirs. Mais le RER D traverse des zones dont la qualification de "pourri" serait encore un euphémisme. Dire que c'est là que peignaient les impressionnistes, sur les bords sauvages de la Seine — savage est à présent la défiguration industrielle et ferroviaire, ainsi que la ségrégation des populations immigrées. Quand on arrive à Yerres, on est au fond du trou. Ce n'est pas antipathique, que ce bout de province fief de Dupont-Aignan, fortement résidentiel, mais il y a cette impression de bout du monde désertique. Mais quand on traverse patiemment, on tombe sur la résidence Caillebotte, son parc, sa rivière, et finalement on n'est pas si mécontent du voyage : c'est plaisant, c'est un havre de paix, un coin de nature non-oppressant.

On a un peu ri des dispositions pour gérer la foule, mais en fait le midi est le meilleur moyen d'entrer rapidement : le public a été au rendez-vous, dragué depuis la capitale et ses alentours à coups de renforts publicitaires, pour un safari de banlieue. Cette exposition Caillebotte est à l'image de l'endroit : on en fait vite le tour, mais au moins ce n'est pas envahissant, on n'en sort pas écœuré mais léger, prêt à renouveler son regard sur le parc voisin, même s'il n'y a plus de périssoire — pour un témoignage historique de cette sorte de grand canoë en bois que l'on retrouve sur de nombreux tableaux (dont un superbe en haut de forme, d'une collection particulière : quelqu'un a ça dans son salon !), un exemplaire a été posé à l'étage.

Caillebotte n'a finalement eu qu'une assez courte période à Yerres (il est mort assez jeune, aussi, faut-il dire, à 45 ans — une habitude familiale), mais cela lui a laissé le temps de s'exercer sur une vingtaine de toiles des environs, auxquelles lui ont été adjointes d'autres de sa période Gennevilliers. Des périssoires et des baigneurs en bas, dans la première et meilleure pièce, puis des bottes de foin ou autres inspirations impressionnistes classiques, de cette nature myope et floue qui s'apprécie avec la distance. La collection était centrée, nulle rétrospective complète, mais cohérente. Les œuvres sont à rechercher essentiellement aux USA, probablement parce que le musée d'Orsay n'avait pas accepté tout son héritage — marquant la première entrée de l'impressionnisme au musée, après de vifs débats. Beaucoup de collections particulières, pour des œuvres portant majeures. On en fait le tour en une heure environ, et on se sent heureux en sortant. C'est déjà bien.

gala san franciscain d'été

San Francisco à Paris ! Pourquoi prendre l'avion quand on peut nous apporter les petites ballerines de Californie ? Le SF ballet avait ouvert la première édition des étés de la danse, celle dont me parle souvent la souris car elle fut fort déçue de s'être pointée pour rien un jour où il faisait froid. Depuis, ils ont rallié l'intérieur du théâtre du Châtelet, ce qui permet de fêter tranquillement les 10 ans du festival alors qu'il fait mauvais dehors. La présidente Marina de Brantes reste toujours assez discrète, habituellement, mais pour l'occasion, elle a pris le micro pour un discours à son image, sympathique et fantasque, auquel le directeur Valéry Colin n'a trop su quoi ajouter. Que le show commence !

Jeudi 10 juillet était donc la soirée de gala, et pour la peine Helgi Tomasson nous a concocté un panaché de ce que la troupe sait faire. On aurait dit un repas chinois : plein de petits plats sur une table tournante. Souvent, ça s'expédie en moins de 10 minutes, pour un pas de deux. Et justement, les extraits de "Alles Walzer" (Renato Zanella, 1997, sur du Johann Strauss), avec Taras Domitro et Pascal Molat (le Français de la troupe), "No other" (Val Caniparolli, 200, sur du Richard Rodgers), avec Lorena Feijoo et Victor Luiz, le Pas de deux de Concerto (Kenneth MacMillan, 1966, sur le concerto pour piano et orchestre n°2 de Chostakovitch), avec Sarah Van Patten et Tiit Helimets (ainsi que trois autres couples), la Chaconne pour piano et deux danseurs (Tomasson, 1999, sur la Chaconne pour clavier en sol majeur de Haendel), avec Frances Chung et Davit Karapetyan sont autant de courtes pièces à deux, dont il est difficile de se souvenir avec précision. C'est l'apéritif qui décontracte, où l'on découvre par échantillons, des chorégraphes et des ambiances que l'on ne voit jamais sous nos longitudes. Ce n'est pas le summum de l'excitation, c'est de la mise en bouche après tout, mais ça met à l'aise et dans de bonnes dispositions. Et puis on commence à visiter la troupe — et pour moi à la retrouver, car après les avoir seulement vu quatre fois, je sais déjà bien les repérer, surtout les filles.

Il faut dire qu'ils ne sont que 75 dans cette troupe, contre 200 à l'ONP, et qu'ils ont des physiques différents, des attitudes différentes, des personnalités marquées et des spécialités aussi. Dans "Classical Symphonie" de Yuri Possokhov (2010), sur la symphonie n°1 de Prokofiev, on peut ainsi comparer Maria Kochetkova/Hansuke Yamamoto, Sasha De Sola/Carlos Quenedit et Dores André/Jaime Garcia Castilla (huit autres danseurs du corps pour étoffer et faire groupe). Sasha De Sola est toujours celle qui a une sorte d'aisance fluide et mesurée qui touche malgré sa blondeur. Dores André est élégante. Masha s'amuse à mouliner et à se déhancher encore plus — elle n'a pas trop le choix, parce qu'en fait elle est très, très petite... Cette Classical Symphony, c'est juste du fun, de l'entertainment : mouvement de bassin et de poitrine en avant, sauts synchronisés avec l'orchestre, ça ne nous fera certainement pas pleurer, mais ça nous divertira certainement. Ça résume l'état d'esprit de la compagnie : pas de prise de tête, du show, du feu d'artifice technique sans trop en faire non plus.

En même temps, il faut à un moment garder un peu de sérieux et avoir un tampon classique. Aux États-Unis, ça signifie un renfort balanchinien. Pour la 2e partie, donc, il y avait du Balanchine. D'abord à petite dose : sept minutes de Pas de deux de Agon (1957, musique d'Igor Stravinsky), avec Sofiane Sylve (la française expat') et Luke Ingham. Heureusement que Sofiane Sylve a fait le NY city ballet et qu'elle est toute en longueur gracieuse, pour donner de l'intérêt à toute cette froideur sur fond bleu... Tomasson alterne avec du comique, "les lutins" de Johan Kobborg (2009), où deux danseurs entrent en concurrence de virtuosité (Esteban Hernandez et Gennadi Nedvigin), sur un duo endiablé piano/violon de trilles intensives (du Bazzini et du Wieniawski), sur la scène, avant d'être rejoints par un troisième larron, qui s'avère être une larronne (Dores André), attisant alors la convoitise des deux hommes ; mais la belle ne s'en laisse pas compter, et faisant monter les enchères techniques, finit par porter son intérêt sur... le violoniste bedonnant. C'est léger et intelligent, le public est régalé !

Et puis encore Balanchine... Pas de deux du 2e mouvement de Brahms-Schoenberg Quartet (1966, le quatuor pour piano et corde n°1 de Brahms, orchestré par Schoenberg). Pour compenser, on a droit à un binôme spécial : Carlos Quenedit et... Mathilde Froustey ! Pardon : Mathiiiiiiiiiilde !!!! Ah que Mathilde est belle ! Même quand on l'embête avec du Balanchine. Un petit mot sur Mathilde, peut-être, parce qu'encore une fois, une de mes prophéties s'est réalisée (un jour on me fera un procès en béatification). Depuis qu'elle a quitté Paris pour un autre pays où prophétiser, elle était regrettée par les balletomanes, mais n'a pas plus influencé la vie de la compagnie de l'ONP plus que ça (si ce n'est l'épisode croustillant de l'invitation au Japon). Et puis, pour son retour, alors qu'il y a deux autres Français dans la compagnie, la voilà dans le magazine du Monde, dans Paris Match (j'avais participé au shooting en face du Golden Gate bridge ! :)  ), dans quelques autres canards encore, et même à Télématin (qui rappelons-le est l'une des émissions télé les plus regardées de France). Elle est partout. Il faudrait faire une comparaison avec la couverture médiatique de l'étoilisation récente d'Amandine Albisson... Et le plus drôle est que cela n'aurait certainement pas marché si elle était retournée à l'ONP cette année : elle a gagné l'aura de la petite Frenchy qui a traversé l'Atlantique pour vivre son rêve américain (et puis, contrairement à Guillem, elle n'était pas au firmament en France : du coup, ça permet de faire soit de l'élitisme à la française — sujet ici, c'est principal là-bas, mais ne le disons pas trop fort, les pauvres —, soit de l'anti-élitisme à la néo-française — ici tu pourris avec un management débile à base de concours, là-bas on te reconnais tes qualités intrinsèques et on révèle tes capacités au top niveau). À tous les coups on gagne : c'est beau. Et comme Mathilde est intrinsèquement une balletomane passionnée qui n'a pas sa langue dans sa poche mais a appris la diplomatie (et l'humilité malgré le narcissisme) à force de tôles (on a un profil similaire...), ça donne un côté frais et équilibré à l'opération. Carton plein.

Bon, en attendant, on l'avait sur du Balanchine... Alors que Masha avait droit juste ensuite à une vieillerie kitsch de Frederick Ashton, Voices of Spring (1977), qui sur une musique de Johann Strauss a pu faire montre de son goût naturel pour le troisième degré. Se servant de Davit Karapetyan comme support de fortune, elle a distribué des fleurs sur scène pendant cinq minutes. Il faut bien reconnaître à Maria Kochetkova un génie de la communication absolument inégalé — alors même que sa danse manque assez cruellement d'expressivité (peut-être parce qu'elle est petite, ou qu'elle bouge trop brusquement). Outre sa présence accrue sur les réseaux sociaux, elle est elle-même une affiche vivante, avec des tenues complètement extravagantes (et des chaussures de messieurs, j'adore). Totalement fantasque, c'est l'élément idéal pour transformer une pièce gnangnan en OVNI fun emportant l'adhésion du public. C'est là l'une des facettes du SF ballet : savoir mettre à profit les talents individuels pour augmenter les effets de chaque pièce. Chaque danseur est toujours à sa place dans chaque œuvre programmée : le casting est maîtrisé.

Ainsi de ce pas de deux de After the Rain de Christopher Wheeldon (2005), sur du Arvo Pärt (Spiegel im Spiegel) : il aura fallu attendre longtemps avant que le joker Yuan Yuan Tan, qui tient l'affiche partout en ville, soit sorti pour ces dix minutes en compagnie de Damian Smith. Seule apparition de la soirée, mais laquelle ! Une botte secrète, en somme. La pièce est magnifique, et il faut à la fois un grand sens artistique et une technique sans faille. La longueur de Yuan Yuan Tan est parfaitement mise à profit. Danseurs formidables en perfect match. Séquence émotion. Soufflé coupé.

Et encore du Balanchine. Il faut bien finir par quelque chose, alors pourquoi pas le quatrième mouvement et finale de Symphony in C (1948), qui est théoriquement, sur la symphonie n°1 de Bizet, à peu près la même chorégraphie que ce que l'on a récemment pu voir à Bastille. en théorie, parce qu'en pratique, comme on s'en doutait un peu, il n'y a pas que les costumes qui y font : il y aussi le fait de comprendre ou pas ce que l'on danse. Et pourtant, au SF ballet, on est majoritairement européen (une véritable auberge espagnole, apparemment on a parfois du mal à s'y comprendre quand les différentes nationalités commencent à se parler entre elles dans leurs langues respectives). Mais on est sur place, à domicile, comme le directeur de la maison qui y réside depuis trente ans. Alors on a ça qui rentre, on le voit déjà avec Mathilde en à peine un an. Tout le corps de ballet et quatre couples : Sasha De Sola (ah !!)/Jaime Garcia Castilla, Simone Messmer/Vitor Luiz, Sofiane Sylve/Tiit Helimets, Frances Chung/Joseph Walsh. Alors on pourra dire que "c'est pas techniquement parfait", etc., mais on s'en fiche, parce que dans l'ensemble, avec ce vieux machin, on arrive à en faire quelque chose. Et peut-être même qu'il y aurait quelque chose (c'est dire). Alors on regrettera surtout de finir sur l'habituelle caution académique américaine.

Pour la deuxième soirée d'affilée, j'ai raté la troisième mi-temps de petits fours. Il y avait Bernadette, qui après avoir squatté le mari de Brantes, a été prise en photo avec Mathilde. Il y avait une énorme pièce montée aussi. Pour une bonne mise en bouche des deux semaines de danse à venir, avec une combinaison de programmes complexe dont le gala a offert un aperçu, avec un certain nombre de pièces données pour cette seule occasion. Début de gourmandises dansées.

jeudi 17 juillet 2014

danse (in)disciplinée

"Jimmy's Hall" est un Ken Loach digne de ce que l'on attend de Ken Loach : une partie de la critique est ainsi restée très mitigée, taxant même de manichéisme ce qui révèle pourtant une analyse plus fine (involontaire ?). Si les cahiers du cinéma ont détesté, la Croix a adoré, alors même que la première lecture montre un anticléricalisme latent. Jimmy (Barry Ward) a été ostracisé dix ans aux USA, laissant même son grand amour Oonagh (Simone Kirby) se marier avec un autre. Son adversaire privilégié était le Père Sheridan (Jim Norton), sur fond de guerre civile irlandaise, après l'accord avec l'Angleterre. Au début du XXème siècle, l'Irlande se divise définitivement, sur fond de tensions nationales et religieuses (qui n'ont toujours pas été résolues).

Il faut considérer que le catholicisme irlandais est plus particulier que ce que l'athée continental peut imaginer (c'est de là qu'est issu, par exemple, la confession, ensuite généralisée, vers le 13ème siècle il me semble) ; et de même, les instances catholiques romaines ont toujours refoulé le rôle de chef de village qu'ont pu revêtir les ecclésiastiques irlandais. De fait, le Père Sheridan défend avec force à la fois son bout de gras, mais aussi sa vision de ce qui est le bon contrôle et dressage des corps, par le monopole qu'il s'est consistué sur la danse. Jimmy avait en effet ouvert un dancing, et plus que cela encore, une sorte de centre éducatif de campagne, avec leçons d'art et club de lecture, concurrençant frontalement l'Église. En revenant, il compte au début se ranger, mais sollicité par la population (qui attend donc un homme-providence, leader), notamment la fille de son meilleur ennemi (un notable local très religieux — et forcément violent —, participant à la corruption religieuse du pouvoir local, d'autant qu'il tient un rôle militaire dans le conflit qui divise le pays), il réouvre le dancing (avec au programme, cette fois, du jazz importé, encore plus ostentatoire).

L'ancien monde et l'ancien ordre contre le nouveau monde. Le propos de Ken Loach paraît cette fois-ci fort mélancolique et désespéré, car dans cette histoire, le pot de terre cèdera forcément contre le pot de fer (le pouvoir étant concentré). Mais nous savons, en tant que spectateur, l'issue du combat, soixante-dix ans plus tard. À un mariage catholique, une semaine auparavant, j'ai pu constater que la jeunesse ne sait plus danser qu'une seule chose : le rock. La véritable puissance de l'Église catholique héritière de la Rome antique est d'assimiler les moeurs de la population et de les civiliser à sa sauce pour mieux les discipliner. Mais ce faisant, nous savons aussi que l'Église catholique a été déshabillée de son pouvoir, même si l'Irlande résiste mieux. Le jeune Père Seamus (Andrew Scott) annonce, par sa foi plus proche de celle des paroles du Christ, d'ouverture et de tolérance, de rapprochement des pauvres, la contradiction qui mine l'Église et ne pourra l'amener qu'à sa perte. Le Père Sheridan le ressent aussi sans doute, car sa bonne foi se traduit par le respect qu'il éprouve (ou finit par éprouver, lorsqu'il comprend) vis-à-vis de Jimmy martyrisé. Au-delà de l'aventure avortée, et de la crispation, on touche du doigt, via ce média de la danse, mettant le corps au centre des attention (c'est un régal pour un lecteur de Legendre, d'autant que l'Irlande est plusieurs fois mentionnée dans "Le désir d'être un autre, étude sur la danse"), toute une organisation sociale dont les effets perdurent et se résolvent peu à peu à présent (sous l'influence de la nouvelle discipline libérale, héritière et première menace du catholicisme, et qui comporte ses propres contradictions elle aussi).

Une lecture profonde n'est cependant pas immédiate, et peut-être même cela est-il inconscient dans l'œuvre de Ken Loach (quoique nombre d'indices, relevés plus haut, semblent prouver qu'au minimum une bonne intuition était présente). Il ne faut donc pas voir la seule surface d'un énième film historique convenu de Ken Loach.

Note interne : exceptionnellement, ce film est mal intégré dans l'ordre des billets de ce blog ; il aurait dû se placer avant l'archipieds de dimanche.

riche soirée

J'avais décidé de rester stoïque. La soirée Nicolas Le Riche du 9 juillet était dans tout agenda balletomane qui se respecte. Mais la course à la place ridicule et abrutissante, digne des heures les plus sombres du management commercial à la française, m'avait assez soigné. J'avais donc pris la position de rater la soirée, par défaut, sauf si une occasion se présentait. Deux jours avant, un miracle, le dernier rang de l'amphithéâtre ayant été mis à la vente une semaine auparavant (je ne le savais même pas... Tout comme les possibilité de réservations par l'AROP, à l'arrache aussi comme il se doit), un flot de places s'est retrouvé sur le marché, et Strapontine fut ma bienfaitrice d'un soir. Dernier rang, plein centre, préparez vos kinés.

Cette soirée exceptionnelle me semble être assez unique en son genre — même Manuel Legris n'y a pas eu droit, mais peut-être que Noureev si, pas très clair. Nicolas Le Riche jouit d'une ora exceptionnelle, c'est certain. De huit à quarante-deux ans dans la même maison, plus de vingt ans étoile, danseur admirable sur tous les plans. La foule était au rendez-vous, Arte a sorti sa présentatrice blonde de cérémonie, au balcon, tandis que les voitures ministérielles bloquaient une partie de la place de l'Opéra Garnier — force tortues ninjas assurant la sécurité, avec ses effets secondaires comme le filtrage par un seul portail, alors que la météo était peu clémente et le public assez peu disposé à être une nouvelle fois humiliée par des pratiques dégradantes d'accueil. La compensation pour les malheureux perdants de l'aventure, mise en place encore une fois à la va-vite (du moins annoncé comme tel) par l'opéra, fut une retransmission dans des salles de cinéma et en streaming sur Arte. Pour une fois, une bonne idée, même si beaucoup ne furent pas au courant, ou se virent refuser une place pour motifs fallacieux (ainsi de la Pythie qui a pris un abonnement Champ libre pour mettre un peu de diversité — de l'opéra ! — dans son adhésion de fait plus onéreuse, plutôt que de prendre l'habituel et seul éligible abonnement danse... La France dans toute son absurdité).

Mais ne boudons pas trop notre plaisir, une fois à l'intérieur avec la balletomanie. L'introduction est mystérieuse : Matthieu Chédid nous demande avec sa guitare ce qu'il va devenir, pendant que notre héros descend du fond de la scène esquissant quelques pas que les experts ont déchiffré comme des références à quelques unes de ses oeuvres fétiches. Et puis on enchaine sur une première partie un peu étrange, un pot-pourri un peu nostalgique et bizarrement ficelé, d'une consistance assez molle malgré ses bons moments. "Les forains" de Roland Petit, mettent à profit les pioupious de l'école de danse depuis 1990, et l'enchainement avec "le bal des cadets" de David Lichine (1940, au répertoire depuis 1979) s'est fait tout naturellement — il n'est pas sûr qu'on retienne quoi que ce soit de ces deux pièces théâtrales, si ce n'est la prestation du solo du petit tambour (dont le nom reste mystérieux, non crédité), annoncé par Nicolas Le Riche lui-même, après avoir fait de la figuration.

De Raymonda, interprétée par Dorothée Gilbert accompagnée de Stéphane Bullion (en plus de Sae Eun Park ou Pierre Arthur Raveau), il a été choisir des extraits de l'acte II avec beaucoup de scènes de groupe et aucune variation, ce qui a fait l'effet d'une tapisserie, distrayante mais peu ravissante. C'étaient là les alibis classiques pour une soirée dont la consistance était bien plus contemporaine. "L'après midi d'un faune", que Nicolas Le Riche a porté à un niveau digne de Nijinsky en 1912, a été pour sa part juste ensuite malmené par Jérémie Bélingard, qui nous a fait une sorte de promenade de ouech, draguant la nymphette bonnasse Eve Grinsztajn, qui pour sa part était magnifique. On sait ainsi ce que l'on perd... Vingt minutes d'entracte pour s'en remettre.

Une petite demi-heure de première partie, et seulement dix-sept minutes de Jeune homme et la mort avant l'entracte suivante. Mais quelle interprétation ! L'effet du départ en retraite ? Magnifique Eleonora Abbagnato, une nouvelle fois en brune, pour LE Roland Petit du répertoire, depuis 1990, lors de sa rencontre avec Nicolas Le Riche (ou plutôt l'inverse, cela a mainte fois été relaté). Encore vingt minutes pour s'en remettre, mais d'émotions cette fois.

La troisième partie était tout aussi longue que la première, un peu moins d'une demi-heure. Le pas de deux de la porte, extrait d'Appartement de Mats Ek, a marqué le court retour de Sylvie Guillem à l'opéra Garnier, qu'elle a quitté avec pertes et fracas en 1989. Autant dire que l'évènement est historique (d'autant que le ballet a été créé par l'opéra de Paris en 2000 : était-ce donc une première ?). Pour raisons mystérieuses et hypothétiques ("Mademoiselle Non", pas à son meilleur avantage, pas d'images non-contrôlées sur Internet, etc.), cette partie n'a point été diffusée en streaming, faisant même croire aux spectateurs qu'elle avait été déprogrammée (d'autres se demandant pourquoi une rousse apparaissait aux saluts finaux). Vraiment dommage. Et assez contreproductif étant donné les potentielles vidéos pirates qui ne manqueront pas de circuler... Cinq petites minutes, mais magiques.

Probablement pour accueillir de nouveau les spectateurs en vidéo, pendant que l'appartement est déménagé, Guillaume Gallienne a lu un poème que l'on a pu voir qualifié d'excellent comme de pompeux (je penche plutôt pour cette deuxième opinion, quoiqu'il y avait de bons moments ironiques pour initiés). Le petit rat s'est tapée une retranscription. Et puis un petit morceau de Caligula (Mathieu Ganio), quand il fait tourner son cheval Incitatus (Audric Bézard, la souris a henni, quelque part dans les loges). Le Riche chorégraphe a fait figurer un homme pour l'animal, et abolissant la barrière symbolique, a soulevé la folie (je ne sais cependant pas si cela était volontaire et réfléchi en ce sens). Les quatre saisons ont commencé à montrer de sérieux signes de fatigue de l'orchestre, mais c'est pour la dernière pièce, sur le Boléro de Ravel, que les musiciens de l'opéra ont totalement explosé, rappelant les pires heures du Colonne (et même au-delà, c'est dire). Mais que diable nous ont fait la clarinette (qui s'est trompée de clé ?) et le cor ? Un trou d'air ? Massacre total. La honte, ça craint...

Nicolas Le Riche aurait explicitement choisi de montrer la mise en place de l'espace scénique pour souligner le rôle primordial des accessoiristes, et ainsi saluer leur travail. La calibration de la lumière centrale, avec un technicien à la place du rôle principal, a déclenché quelques applaudissements et rires qui ont diversement été interprétés. Sur ce chef d'oeuvre de Béjart en crescendo, il faut aussi saluer la participation des étoiles Josua Hoffalt et Karl Paquette, qui participant au milieu des danseurs entourant le héros dans son dernier rôle scénique sur la scène de l'opéra de Paris (et quel rôle ! Son meilleur !), lui ont rendu un hommage émouvant, continué lors des saluts.

Vingt-cinq minutes d'applaudissements, avec les danseurs de la dernière pièce, puis tous les danseurs de la soirée encore en costume (forte accointance avec Sylvie Guillem, de sept ans son ainée, tout de même), puis ses deux petites filles (Clairemarie Osta, qui les a accompagnée, restant de côté avant de disparaitre en coulisse, avec les autres danseurs du ballet et Bribri), et Claude Bessy, puis lui tout seul sous les confettis collants, et encore tout le monde. Avec tout cela, on a poussé la sortie vers les 22h30 (les 21h30 prévus étant plus que théorique : les cocktails d'entracte pour les aropeux ont fait glisser l'agenda, comme à l'accoutumée).

Une soirée qui a laissé un sentiment étrange, comme ce cocktail privé où il fallait ruser pour avoir un carton ou s'incruster, et où Nicolas Le Riche a prononcé un discours, après une remise de chevalerie d'arts et des lettres, à la fois prometteur et semble-t-il un peu amer (à l'image des interviews qu'il a donné de ci de là). De toute façon, ce n'est qu'un au revoir : délié de son exclusivité intra-muros avec l'ONP, manifestement déçu de n'avoir eu le poste de directeur, celui qui est peu sorti de l'opéra a déjà prévu une tournée, à la fois comme danseur et producteur, et est déjà programmé au TCE en avril 2015...

dimanche 13 juillet 2014

tragédie greque

Lorsque nous avons pris les places au guichet (mes accompagnatrices de ciné semblent souffrir de la même maladie de la carte UGC incompatible avec les bornes), l'hôtesse nous dit de "The Two Faces of January" que c'est un fort bon film... pour un film de genre — précisa-t-elle ensuite. Viggo Mortensen, Kirsten Dunst et Oscar Isaac : Hossein Amini, qui ratisse large mais a touché réellement juste avec "Drive", sait s'entourer. Le trio d'américains en Grèce marche rudement bien, malgré son originalité surprenante. La filiation, l'arnaque et le traditionnel triangle sont au programme de cette adaptation de Patricia Highsmith, sur fond de vestiges en pleines chaleurs et de fuite (de soi). Les images et l'ambiance sont particulièrement belles et réussies. L'affaire est psychologiquement bien menée. Mais il manque quelque chose pour en faire une œuvre réellement marquante.

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