humani nil a me alienum puto

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dimanche 19 novembre 2017

passé déterré

« Carré 35 » retrace le « drame » personnel d’Eric Caravaca. Le film jouit d’excellentes critiques. Construit comme une enquête ménageant quelques surprises, il s’agit de retrouver la trace d’une grande soeur décédée bien avant la naissance du réalisateur, à l’âge de trois ans. Je disais récemment à ma mère, devant un reportage sur les blessures psychologiques suite à des morts infantiles, que c’était tout de même là des problèmes de riches. Dans nos sociétés modernes, la mortalité infantile est devenue tellement basse que c’est devenu une exception méritant qu’on s’y arrête ; il n’y a pas si longtemps, c’était plutôt le fait de passer le cap des 5 ans qui était remarquable… Bref, ce qui est fort intéressant quand on n’est pas trop émotionnellement sensible, c’est la construction du déni, le refoulement, le tabou, surtout à travers la mère du réalisateur, qui invente, efface, brode, raccommode selon une auto-persuasion fascinante. Que veux nous dire Eric Caravaca en filmant, tout à la fin, la petite Rosalia Lombardo momifiée dans son cercueil transparent des catacombes des Capucins à Palerme ? Regarder la mort en face ? Briser le tabou ? Parler de lui à travers sa mystérieuse soeur du cimetière de Casablanca, Carré 35 ?

mardi 14 novembre 2017

Hokusai romain

On voit le Museo dell'Ara Pacis quand on traverse le pont en venant depuis la plazza di Spagna vers la place derrière le palais de justice. Manifestement, il recèle beaucoup d’autres choses (on entendait clairement un concert…) que ce que l’on observe directement depuis le pont. Il n’empêche que c’est depuis ce point de vue que l’on a aperçu, avec la souris, la mostra Hokusai. Aller à Rome et voir du Hokusai, c’était tentant. Surtout que c’était franchement vide — mais 11€, quand même, parce qu’à Rome la culture est toujours chère, afin d’assurer certainement que le très nombreux touristes préfèrent rester dehors.

Hé bien elle était fort belle et agréable, cette expo ! Bien agencée, belle scénographie, cartons lisibles, on peut circuler, rien à voir avec Paris. En bonus, la femme du pêcheur — en livre, mais je commence à me demander si elle existe réellement en estampe… Les classiques, de belles vagues, de beau monts Fuji, des cerisiers et des jolis de demoiselles, et puis du Keisai Eisen, son apprenti, mais qui est plus grossier dans les traits. On insiste moins sur sa vie et sa fille, c’est un peu dommage. Mais le contenu est là et sérieux, fort bien agencé. Un grand bain d’ukiyo-e.

Нелюбовь

Le titre du dernier film d’Andreï Zviaguintsev a été traduit par « Faute d’amour » (faisant écho au « loveless » anglais). « Нелюбовь » se traduit plutôt par aversion, antipathie ou inimitié. C’est-à-dire ce qui délie les deux personnages incarnés par Maryana Spivak et Alexeï Rozin, ce couple plutôt CSP+ russe très déchiré après 12 ans laborieusement passé ensemble, à la suite de la naissance inopiné d’Aliocha. L’enfant encombre quelque peu, depuis sa naissance, et encore plus lors du divorce : erreur, il fait l’objet du ressentiment de sa mère qui lui montre peu d’affection et reconstruit sa vie avec un autre homme, tandis que son père taciturne a déjà commencé à fonder un autre foyer. Et puis il disparaît.

Cette fable moderne dramatique, qui a remporté grand prix du jury à Cannes, jouit de la nouvelle participation du scénariste Oleg Neguine et du directeur de la photographie Mikhaïl Kritchman, après Elena (2011) et Léviathan (2014), que j’avais malheureusement raté. Pourtant, j’avais été marqué par Le bannissement (2007) et avant cela par Le retour (2003), dont je ne me souviens cependant plus des histoires, sinon que d’en être sorti assommé — la critique avait moins apprécié. C’est que la sensibilité russe de Zviaguintsev, dont j’oublie régulièrement le nom, me rappelle celle de Tarkovski. Les images de ce film sont superbes, d’une cruauté et violence de l’ordinaire, et vont bien au-delà de la critique de la Russie qu’on a voulu lui prêter : c’est le rapport humain de la filiation qui est touché du doigt. La scène avec la grand-mère montre l’abîme reproduit. Les déchirements s’opposent à la générosité des bénévoles qui recherchent ce qui ne peut plus être retrouvé, dans les décors glaciaux moscovites. Un très beau film.

mardi 7 novembre 2017

tête au carré

« The square » est la satyre du boboïsme aigu moderne, et en cela, ne peut parler qu’à une catégorie de spectateur spécifique — parisienne, par exemple —, et encore, faut-elle qu’elle soit réellement ouverte d’esprit. Certes l’art contemporain y occupe la première place de l’oeil acéré, acide et auto-parodique de Ruben Östlund. Mais le personnage de Claes Bang, sur qui repose tout le film, sert à montrer toute la contradiction de cette catégorie intellectuelle de gauche qui veut sauver le monde entre deux petits fours. On ne la connaît que trop bien, à Paris — comme à Stockholm, manifestement. On en fait tous plus ou moins partie. Le saynettes fusent, parfois sans réel lien logique (tout spécialement la scène dont est tirée l’affiche, qui est une parabole déconnectée dont l’absurde relève finalement du fantasme, mais qui arrive très bien à instaurer un grand malaise). « C’est la Tesla de base » sera par exemple une réplique à dimension culte. Ou bien l’interview d’ouverture. Ou le dialogue avec Elisabeth Moss (du type : « tu étais dans moi, ça ne veut rien dire pour toi ? »). Bref, le CSP+ intello-bobo, l’aristocratie qui se cherche un alibi culturel et puis la classe pauvre, où l’on va parfois en safari, tenter de retrouver un téléphone volé. C’est virevoltant, pas forcément toujours structuré, toujours mordant, et pour qui aime la dérision — dans un carré bienveillant et humaniste, bien sûr !… —, c’est à voir non sans gourmandise. Mais cette palme (ah ?) n’est clairement pas pour tous les esprits.

mardi 31 octobre 2017

Leipzig 2 le retour de Blomstedt

Deuxième concert pour le Gewandhausorchester Leipzig par Herbert Blomstedt. Après le requiem du lundi, on commence le mardi par le Triple Concerto, pour piano, violon et violoncelle, op. 56, de l’ami Ludwig van Beethoven. Avec la dream team : Leonidas Kavakos au violon, Gautier Capuçon au violoncelle et Kirill Gerstein au piano. Forcément, c’est quelque chose. Capuçon annonce le bis : adagio trio 11 Beethov. Quand même.

Et puis une très belle Symphonie n°9 en do majeur D. 994 "La Grande" de Franz Schubert, que moi aussi je sais diriger avec la partition fermée. Hé bien j’aurais pu faire tout pareil. Approuvée.

coton allemand reposant

Le Deutsche Requiem de Brahms par Herbert Blomstedt, c’est coton. Un peu cotonneux mais fort bon. Gewandhausorchester Leipzig et Wiener, avec Hannah Morrison en soprano et Michael Nagy comme baryton. Replacement au parterre, mais peut-être un peu trop loin pour profiter des solistes dans cette salle à l’acoustique toujours aléatoire — mais bon, cet orgue, cet orgue… Il y avait des trous un peu partout, dans la salle. Aucun surtitre, c’est pas grave, on connaît par coeur.

hommes du roi et de l’État

J’ai découvert Kingsman très récemment à l’hôtel à Tours. Un machin quatrième degré avec un nombre de morts à la minute qui n’épargne aucun personnage. Donc, pour le vendredi soir, Kingsman 2 semblait bien. Toujours délirant, toujours autant de morts plus ou moins absurdes, avec un scénario qui autorise un peu tout et surtout n’importe quoi. En revanche, la progression est très similaire au premier opus, ce qui enlève de la surprise et donc ça marche moins bien. Mais pour un vendredi soir, ça reste parfait.

Astana à Paris

Où trouve-t-on des places ? Les annonces sont quasi-nulles, une vague semi-affiche dans le métro. Et pourtant, l’Astana Ballet est bien annoncé à la salle Pleyel. Ah, ces Kazakhs ! Toujours aussi doués avec le pognon. Ils louent la salle et oublient de vendre les places. Opération de comm’ qui se termine entre Kazakhs eux-mêmes. Les invitations distribuées à gogo se divisent en deux catégories : première moitié de salle, pour les huiles, aussi élégamment habillées qu’au pays (surtout les dames, ah, les Kazakhes, c’est quelque chose de miamesque…) ; deuxième partie de salle, après le cordon, le tout venant, invités par Pleyel qui a tenté de faire du bourrage. Placement libre. On y trouve du non-Kazakhs, aussi : notre voisine a vu de la lumière, alors elle est entrée. Le problème du Kazakh, en revanche, c’est que c’est un public très médiocre. On ne se débarrasse pas de sa paysannerie comme ça. Photos au portable, ne sait pas se tenir, voisin de devant explosé de rire en permanence (et pourtant, il ne semblait pas d’origine…), le photographe officiel pas discret du tout prime, c’est toujours pénible.

C’était ma première fois à Pleyel depuis la réouverture. Peinture noire partout, et marron foncé. Aspect salle des fêtes communale. Pas pratique de se déplacer entre les parties de salle, pire qu’avant je dirais. Et de la danse à Pleyel, c’est l’assurance d’avoir des problèmes de têtes devant, même quand on se souvient qu’il faut viser le couloir.

Comme l’hôte français, mettons de la chanson française, s’est-on dit au ballet. Un piano sonorisé sur scène (l’habitude de leur opéra à acoustique médiocre ?), le programme grand format, trois langues, plastifié, photos magnifiques, et évidemment gratuit, nous révèle que c’est la vie d’Édith Piaf que l’on va voir. Ah. Joli. Pas de deux : Dilara Chomaeva - David Jonathan ; Riza Kanatkyzy - Farkhad Bouriev ; Tatiana Ten - Kazbek Akhmediarov. Les Kazakhes sont toujours miamesques. Les Kazakhs au goût de la souris. Tout le monde est content.

Après « love fear loss » (oui…), « l’héritage de la grande steppe » (oui oui…) est une suite de kazakheries kitsch mais intéressantes. La souris en fait une excellente description. Original et sacrés costumes, comme à l’accoutumé. De très beaux moments, dans le lot. Après l’entracte, du Forsythe-like sur fond rouge : très chouette ! « A fuego lento », avec du tango dedans, et une belle troupe. Excellents moments au programme et un belle synchro d’ensemble. La fin, en revanche, marque le retour du démon égyptien parmi les Kazakhs — c’est une manie mystérieuse, à l’origine d’un certain nombre pyramides à Astana. Voilà le Boléro de Ravel le plus improbable qui soit. En costumes kazakhs, une « histoire méconnue » de l’accession de Cléopâtre au trône. Certes.

Tout cela était bien et bon. Et Kazakh jusqu’au bout.

mardi 24 octobre 2017

veuve tinder

« Die lustige Witwe » (la veuve joyeuse) est un opéra franchement méconnu de Franz Lehár sur un livret de Victor Léon et Leo Stein d’après Henri Meilhac (« L’Attaché d’ambassade »). L’opéra Bastille nous gratifie d’original mais sur une double direction : j’ai eu Marius Stieghorst. Et d’un très joli casting avec dans les rôles principaux Franck Leguérinel (Graf Mirko Zeta), Valentina Naforniţa (Valencienne), Thomas Hampson (Graf Danilo Danilowitsch), Véronique Gens (Hanna Glawari) et Stephen Costello (Camille de Rosillon). Et enfin d’une très sympathique mise en scène efficace (avec un très joli parquet rosace) par Jorge Lavelli. La musique est certes un peu pompier, mais vraiment agréable, et comme c’est un opéra comique, c’est très divertissant et intelligent. Il y a même un peu de chorégraphie et notamment du cancan. Bref, tout était aligné pour que ce soit passablement vide : pour 5€, on se retrouve au 3ème rang à côté d’un vieux qui parle tout le seul et fait grincer ses chaussures (PITIÉ !! Vive l’entracte très tardive pour s’en séparer pour la dernière demi-heure). Le meilleur rapport qualité-prix qui soit.

réplique de film

Denis Villeneuve prend la direction de la suite d’un mythe, très longtemps restée à l’état d’hypothèse. Blade Runner 2049 est produit par Ridley Scott, qui décidément capitalise sur sa jeunesse des années 1980. Le problème est que le futur des années 1980 était japonais et électromécanique — outre qu’il était en 2019, ce qui nous laisse assez peu de temps depuis notre futur actuel décevant. Qu’à cela ne tienne, le film s’embarque dans une sorte de réalité alternative et joue des codes de son auguste aîné : si l’on garde la pub pour Coca et qu’on y rajoute de manière fort ostentatoire Peugeot (rires dans la salle), un géant Atari a certainement été intégré pro bono pour le clin d’oeil aux fans. Il y a même un ballet soviétique de l’URSS (doublement sous-titré CCCP pour être sûr) : la réalité parallèle doit recoller à 2019 en partant de 1982 (mais avec cette fois-ci des caractères coréens et arabes en plus du Japonais-Chinois). On reste dans un univers très électromécanique mais on est équipé de mouchards miniatures et autres technos qui ne se correspondent pas, opérant d’étranges mélanges… Le scénario arrive à malaxer tout ça et à désamorcer quelques contradictions en faisant un usage un peu facile d’un blackout qui aurait tout effacé (un monde à la Dark Angel paraîtrait plus crédible, à mon avis, mais comme il y a des colonies extra-terrestres, on suppose que finalement, il devait y avoir quelques sauvegardes).

Le début, fort léché, est tellement clair qu’on craint un peu un remix à la Alien. Effectivement, on se tape du gros contraste, entre le numérique total et l’ancienne esthétique sombre ou il fait tout le temps nuit (et pluvieux). Il n’en reste pas moins que tout est très joli, presque trop léché. Le problème aussi avec le futur, même alternatif, c’est qu’il faut trouver du nouveau. La voiture volante, c’est déjà le futur du passé (même si dans 200 ans, on n’y sera pas encore, étant donné le niveau de recherche sur l’anti-graviton). Alors on passe aux hologrammes, avec au début une technique de projection par le plafond fort intéressante, mais qui après devient de la pure magie en se promenant aux côtés du héros : Ana de Armas assure la touche féminine du film, assez peu charnelle (mais très miamesque — ce qui la distingue totalement de la beauté sophistiquée et singulière de Sean Young, numériquement convoquée). On se demandait si les androïdes rêvaient de moutons électriques, et il sembleraient qu’ils veuillent forniquer avec des IA hologrammes.

Côté scénario, on continue dans le thriller. Cependant, quelques sauts (pour ne pas dire vides) étranges et quelques coïncidences un poil trop nombreuses, probablement par volonté ne pas trop perdre le spectateur, font craindre une prochaine director’s cut avant une final cut, comme le veut la tradition. Ou au moins une version augmentée, alors même que le film dépasse déjà les 2h40 : quand on veut trop en faire, et multiplier les fausses pistes, on court ce risque. Tout cela tient réellement difficilement debout. Heureusement que les fondations étaient solides (ironiquement).

On passe d’ailleurs d’un conte métaphysique sur la vie et la mort sous forme d’enquête-parabole, dans l’original, à un thriller où la question philosophique est un peu plus évacuée, plus sous forme de prétexte, quoique toujours présente (IA incorporelle, répliquants de générations diverses, et ce thème de la filiation qui résoudraient quelques problèmes moraux… ou en créerait bien plus). Le tout en essayant de garder l’ambiguïté sur le statut de Rick Deckard — l’affiche spoile déjà la présence d’Harrison Ford, car manifestement tous les répliquants n’avaient pas la même durée de vie. On ajoute une ambiguïté forte entre Ryan Goslin et Sylvia Hoeks (miam miam), les deux faces des répliquants esclaves. Robin Wright au milieu dans un type de rôle qui commence à être un peu récurrent.

C’est un peu bancal mais ça se laisse bien voir, surtout si l’on est amateur du genre. On pouvait espérer mieux, honnêtement, mais on est déjà heureux que ce ne soit pas un naufrage. Ça sera historiquement plus ou moins dans la même veine qu’un « 2010: The Year We Make Contact », la suite de 2001.

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