humani nil a me alienum puto

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mercredi 24 juillet 2019

Carlos Ogún

La vie de Carlos Acosta, malgré une biographie publiée en 2008, est fort mal connue et référencée. Certes, Acosta est surtout une mégastar dans les milieux balletomanes. Mais quand même. Le scénario de Paul Laverty essaie de ne pas tomber dans les travers du genre, et même s’il prend comme trame la création chorégraphique d’une oeuvre biographique par Acosta jouant son propre rôle, et se remémorant dans un ordre assez chronologique les différents épisodes de sa vie, les références à son nom d’usage — « Yuli », qui donne son nom au film — ou son ascendance (« fils d’Ogún » — devenu le nom de la boîte de prod) restent pour le moins mystérieuse. D’ailleurs il l’avoue lui-même : son père brodait déjà dans des souvenirs flous, et il a brodé encore autour. C’est dire le niveau de précision.

Pour cet énième biopic du moment, la réalisatrice Icíar Bollaín a deux atouts côté originalité. D’abord, Yuli est un petit garçon certes talentueux, certes pauvre, mais surtout qui ne veut pas faire de la danse, ce truc de pédés ; c’est donc son père, tendance tortionnaire portant le poids de l’héritage familial d’esclaves puis de pauvreté extrême, qui le force et optionnellement le maltraite régulièrement, physiquement ou moralement, jusqu’à très tard. Ensuite, il y a l’arrière-plan politique, avec Cuba, encensé des gauchistes, dont on fuit en barque de fortune au milieu des années 1990, pour ceux qui n’avaient pas déjà pris leurs dispositions avant en émigrant à Miami ; c’est joli à voir, mais Carlos a régulièrement peur de ce qui pourrait lui arriver ou à ses mentors, qui le poussent à l’étranger.

Alors que lui, il rêve de revenir dans son quartier pourri qu’il adore. Caprice de riche ? Pas sûr. Son père le pousse, il résiste. Étrange destin. Le film souffre d’être peut-être un peu plat, tout de même (1h44 qui ne passent pas si vite), mais il est bien fait, et il explore une psychologie d’un surdoué devenu artiste (et quel artiste !) malgré lui, même après son déclic. En cela, le public de ce film aurait dû dépasser les simples balletomanes, ce qui n’est pas bien certain au regard du remplissage modeste de la salle pour un samedi soir…

inattendu musée Calder

Mon amie guide-conférencière devant faire un repérage pour une cliente privée, nous avions au programme deux musées : Rodin, où je n’étais retourné depuis longtemps, et Picasso, où je n’étais jamais allé. Côté Rodin, RAS, si ce n’est que c’est toujours fort agréable et que les nouvelles animations explicatives sur la réalisation des plâtres en série et des bronzes est fort intéressante.

Côté Picasso, en revanche, c’est le drame ! Quasiment toutes les oeuvres ont été envoyées à Pékin, et tout a été remplacé par du Alexandre Calder. Avec ses mobiles, qui préfigurent (ou reprennent ?) les hochets suspendus pour bébés, mais en mode géant. Panique à bord, ce n’est pas du tout ce qui était prévu pour la cliente, appel à l’aide à un guide qui traîne dans le coin, et qui nous donne quelques parcours et remplissage de vide. C’est même le cas de le dire : il part d’un taureau que Picasso évide au fur et à mesure jusqu’à tomber sur le minimum vital de traits qui font l’essence du taureau. Calder, c’est l’inverse : il remplit le vide minimal et c’est à nous d’imaginer des choses. Mouais. Franchement, à part quelques visages par fils suspendus, c’est inintéressant au possible. Et les sculptures de Picasso par pliage (donc le plan qui devient espace — contrairement à l’espace qui devient plan ??), c’est pas fou fou non plus. Bref, naze. On se tape quand même quelques fous rires.

Ça n’empêche pas le musée de vendre des billets assez cher (mais pas aux malins — que ne sauraient être les touristes) alors qu’il y a clairement tromperie sur la marchandise. On trouve des visiteurs assez hagards dans les belles salles du beau bâtiment du Marais, en pleine dissonance cognitive pour ne pas crier à l’arnaque. Surtout que les deux artistes ne se croisaient jamais et se détestaient cordialement. C’est dire…

Parmi le public, de très jolies filles aussi, comme chez Rodin. Mais dans les jardins, elles étaient plutôt seules, alors que dans le Marais, elles étaient toutes accompagnées. C’était la seule différence d’importance. On privilégiera donc Rodin dans tous les cas.

so long, my Xingxings

« So long, my son » est une grande fresque familiale sur 30 (ou 40) ans par Wang Xiaoshuai, dont quelques films me disent bien quelque chose, et dont je me demande bien comment il a enfin réussi à ne pas se faire censurer. Parce que le fond de la trame centrale, comprend-on au bout d’un moment dans les intrications du film, qui saute d’une période à l’autre et laisse le spectateur résoudre le sudoku des secrets douloureux du passé familial, cela reste la politique de l’enfant unique, et de fait le film est par moment très politisé — l’ami qui aime danser qui se fait arrêter (et qui a de la chance : pas zigouillé), l’avortement de force, la séquence sur les licenciements à l’usine…

Mais quelque part, cela montre les contrastes forts entre des années 1980 où l’on ne saurait s’amuser et des années 2000 où les jeunes bikers parcourent le pays. Entre les deux, c’est toute une mutation économique — et sociale —, à laquelle les deux personnages principaux (joués par Wang Jing-chun et Yong Mei qui portent les trois heures de film !) échappent par exil volontaire, tandis que leurs (anciens) amis vont en profiter, le tout par une force du destin de la première scène qui ne sera élucidée que vers la fin de l’oeuvre.

Le fils, c’est Xingxing. Mais ce n’est pas si simple… Mêler savamment des émotions complexes de filiation et d’amour, avec un contexte historique en forte évolution (mais qui reste chinois, donc soviétique/dictatorial), ce n’est pas simple. Et c’est fort réussi, pour ceux qui aiment prendre le temps des sentiments — le positionnement temporel du début des années 1980 (qu’on devine) jusqu’à l’ère contemporaine ayant aussi sans aucun doute favorisé une certaine identification de moi et mon binôme.

mercredi 17 juillet 2019

898ème semaine

Je pense qu’on va décréter que l’année 2019 va se terminer plus tôt que prévu. Résumons : l’ami Bruno V, mon grand-père, l’ami Patrick S, et maintenant ma tante paternelle. À côté, mon bras pété, c’est de la gnognotte.

De toutes les personnes de la famille, mon profil psychologique était le plus proche de celui de ma tante — où par une génétique étrange, ma mère m’a souvent renvoyé à son héritage (spirituel ?), selon un « tu tiens ça de ta tante » (pas forcément flatteur selon les standards locaux). Planant à quelques 10.000 pieds (la spécialiste du « ah oui ? » et des appels/cadeaux d’anniversaire avec trois à six mois de retard), elle était le génie de la famille avec un bac S à 16 ans (mais avec rattrapage !) et une prise d’autonomie fort rapide. Avec émigration parisienne, mue par le même besoin de civilisation cultivée et d’indépendance, dans les pas desquels je n’ai eu plus qu’à me mettre une vingtaine d’années plus tard.

Ma tante, c’était les parties de scrabble où elle excellait, le Rubick’s cube aussi. Et beaucoup de livres, jusqu’à très tard (ou tôt, c’est selon), parce que finalement, on était les deux seuls à vivre la nuit et dormir le matin. C’est un premier prix du CNSM de Paris juste avant ma naissance (ou juste après ?), et un talent incroyable pour tout ce qui a un clavier et des pédales, le piano et l’orgue — qui a justifié le mariage de mes parents anticléricaux primaires à la cathédrale de Saint-Victor à Marseille, sous le haut patronage de son orgue joué par ma future tante (le prêtre étant une externalité négative).

Intellectuelle et artiste. Donc des choix de vie plutôt pauvres : d’abord manifestement dissolue mais marquée par le succès artistique, puis une carrière internationale arrêtée très tôt (un premier enfant avec un compagnon charismatique volage, artiste et entrepreneur-escroc, intellectuel brillant alcoolique, avec qui elle aura mes deux autres cousins bien plus tard, avant que le clash tourne au drame à épisodes…) ; une bifurcation, alors, vers l’éducation nationale (maternelle !), tout en gardant une petite chaire à l’orgue du coin (certes disposant d’un certain prestige, et dont elle sera pour la dernière fois bientôt une spectatrice inanimée) ; des dettes sans cesse, et surtout, surtout, énormément de cigarettes. Ma tante, c’était ce rire et cet accent un peu pincé (et plus du tout marseillais, jamais) bien particulier, qui longtemps résonnera encore, avec ses « heeeeeuuuuuu » (fermés, et non ouverts comme dans le Sud) typiques. Et cette grosse toux de fumeuse, dont on savait bien qu’un jour il y aurait des répercussions pires que cela et l’état de manque digne d’un junkie rock star.

Ça aura été le diabète, un déclin assez rapide (somnolence non maîtrisée aux répercussion personnelles folkloriques et professionnelles dommageables), un « premier carton jaune » (comme m’a dit mon cousin) avec long séjour à la Salpétrière pour des artères en piteux états il y a quelques petites années, et finalement un système artériel qui lâche. On se doutait qu’elle ne ferait pas de vieux os, mais la rapidité entre la malaise et la fin, à 60 ans, laisse sous le choc.

Voilà la plus grosse différence entre ma tante et moi, ce côté artiste pour le meilleur et pour le pire — et donc l’amour immodéré des chats, discriminant laissant peu de doute. Je crois qu’en tant qu’introvertis intellectuels cultivés, nous nous apprécions beaucoup sans trop avoir à se le dire. C’est-à-dire qu’on était plus proches de par ce que l’on était que par ce que l’on faisait. Quelque part, c’est le prototype des filles qui gravitent dans mon existence — que j'aime naturellement profondément —, les idéalistes paumées hyper douées (celles qui veulent sauver le monde sans arriver à se sauver soi-même), artistes fascinantes, intellectuelles dévoreuses de livres, altruistes égoïstes. De celles qui ne fittent pas bien, qui pourraient aller beaucoup plus haut, mais qui finalement se contentent du peu qu’elles ont, à se demander s’il y a une jouissance dans la galère, un Thanatos à équivalence de l’Éros. Je ne sais pas qu’elle est la dimension de cause à effet. Toujours est-il que je n’étais pas peu fier de la compter dans ma famille proche. Et qu’elle nous manquera beaucoup, avec ses défauts aussi nombreux que ses qualités.

meuf du reuf

J’avais vu la bande-annonce de « la femme de mon frère », mais je n’avais pas bien noté — donc complètement zappé. C’est peut-être recommandé par MK2, mais déjà la rétrogradation est sévère : le film québécois n’a pas forcément rencontré son public ni sa critique, malgré paraît-il un très bon accueil cannois. Pourtant les répliques acides invitaient au visionnage. S’il y a eu un certain nombre de films évanescents ratés ces temps-ci, celui-ci a pu rentrer in extremis sur l’agenda avec la souris. Le film de Monia Chokri, 35 ans au moment du tournage, est porté par son anti-héroïne de 35 ans aussi, jouée par Anne-Elisabeth Bossé. Ça sent la semi-bio de team année du cochon (aka 1983) — ça joue sur le corporatisme, mais il m’en faudra plus !

Le montage par petite coupes est à la limite de l’épileptique, et avec l’accent à couper au couteau des acteurs, c’est fort gênant. Mais on finit par s’y faire, d’autant que ça se calme un peu au fur et à mesure (scènes moins hachées et dialogues moins sous-titrés). Relation frère/soeur fusionnelle perturbée lorsque le frère rencontre l’amour tandis que rien ne réussit à la soeur — dont on adopte totalement le point de vue. Il y a de bonnes idées et des répliques cinglantes de compétition. On est chez les intellectuels déprimés, notre héroïne est du genre suréduquée infoutue d’avoir un job et une vie amoureuse décente, surtout qu’elle a un sens précaire de la vie ordonnée. Forcément, ça dépote. Mais ça tourne en rond. Donc ça a du mal à nous emmener quelque part, et puis soyons honnêtes, ils ont tous des têtes un peu compliquées : on cherche le personnage sympathique auquel se rattacher… Et pourtant, il y avait matière à identification — surtout avec les horreurs proférées sur la reproduction. Mais malgré de bonnes saillies jouissives par-ci par-là, et du Bach à outrance (avec une fin sur Pavane, pour changer), le sentiment global est : pas mal.

parabeatle

J’enchaîne les biopic musicaux au ciné. Voici, dans « Yesterday », le tour de Jack Malik (interprété par Himesh Patel). Mais oui, LE Jack, celui qui est devenu extrêmement célèbre du jour au lendemain, alors qu’il crapahutait en faisant des reprises à la guitare. Et puis là, en chantant la même chose, tout à coup, il devient star interplanétaire avec ses tubes intemporels — même si on se demande bien à quoi il fait référence…

Il faut dire, nous apprend Danny Boyle, que la chance de Jack a tenu au miracle. Après un évènement surnaturel — qui lui a valu quelques fractures —, un groupe obscur (les « Beatles ») aurait soudainement disparu de l’histoire et des mémoires, à l’exception de la sienne (fort approximative), laissant le champ libre pour sortir des tubes en série.

Et puis il rencontre encore par hasard Ed Sheeran (Ed Sheeran) — alors lui, il existe dans toutes les réalités alternatives et c’est un vrai, mais c’est là que je découvre que je suis un vieux con, parce que j’ai pas capté qui c’était… (Donc c’est lui qui a fait « Shape of you », et c’est une vraie star interplanétaire — oups). Après avoir assuré une première partie, la carrière de Jack est prise en charge par le manager d’Ed, une blonde aux dents qui rayent le parquet et à la franche répartie étonnante, dirons-nous.

En revanche, est-ce que l’ancienne manager amatrice de Jack, friendzonée à l’insu de son plein gré par celui-ci, et jouée par l’adorable Lily James, ne serait pas disponible dans notre réalité avec Beatles ? « Yesterday » reprend beaucoup le pitch de « Jean-Philippe ». Mais si, souvenez-vous, le film où Luchini, fan absolu de Johnny, se réveille dans un monde parallèle où son idole a disparu ! Mais dans une veine assumée de feel-good movie, Danny Boyle donne dans la satyre du monde musical et le second degré pour désamorcer l’acidité d’un biopic virtuel sans drogue, ni alcool, et avec une seule femme — enfin bon, si leur introversion non palliée arrive un jour à être dépassée… Et tisse une jolie histoire sur l’art et la création artistique.

Évidemment, tout cela est très moral, et l’authenticité recherchée par Jack, mise à mal par son plagiat de réalité alternative, devra trouver une solution — autant que sa vie amoureuse. Ça ne révolutionnera pas le cinéma malgré quelques originalités, mais ça fait très bien ce pour quoi c’est fait.

code of McGregor

Il y avait un Wayne McGregor à l’opéra Bastille, un dernier spectacle dansant dont les vidéos étaient alléchantes : Tree of Codes. Pas énormément de possibilités sur l’agenda : ça laissait samedi, avant le feu d’artifice, puisque 1h15 en commençant à 19h30, ça libère aisément le reste de la soirée. 19h30 ? 19h37 ! Les jeunes ouvreurs ont été briefés : on laisse entrer les retardataires et les entreprises de ninjaïsation sont repoussées jusqu’à l’absurde, à savoir laisser sciemment des places vides dans le public. Résultat, avec la souris, on doit grimper en 2ndes loges alors que le spectacle commence, pour s’apercevoir que depuis les places vendues sans aucune notification sur le billet, on ne voit strictement rien. Service public. Après avoir mis au point un stratagème diabolique, sur le chemin, on trouve finalement deux places de premier rang en galerie ; ça coupe une partie du fond de la scène, mais c’est déjà ça ; heureusement, beaucoup de choses se passent devant, mais il y a aussi quelques séquences très en arrière, qui à mon avis n’étaient pas non plus accessibles aux places de face trop éloignées.

McGregor nous met en fond musical du Jamie xx, c’est techno et très bien, mais c’est plaqué à 90% du temps, analyse la souris qui — c’est son superpouvoir — explique fort bien l’absence de sentiment d’implication. On voit des choses, c’est bien, même très bien, mais ça ne marche pas ; sauf à quelques moments, où l’on se rappelle à quel point ça peut être génial (et inversement, à quel point ça aurait pu l’être). Quand la scénographie souvent superbe d’Olafur Eliasson se synchronise, on atteint la perfection, mais c’est toujours de courte durée.

Six danseurs (trois hommes, trois femmes) de l’opéra de Paris, punis de Singapour et de Mats Ek (qui tourne à Garnier), ont été fusionnés avec six danseurs de la Wayne McGregor Company, de telle sorte qu’on a un peu plus de couleurs — une cheveux-roses et un black ! Pour l’opéra : Valentine Colasante (caution étoile), Lucie Fenwick, Nine Seropian (enchanté, on ne se connaît pas ?) et François Alu (ah c’était lui !), Julien Meyzindi (dont c’était la dernière ! D’où les cotillons ?), Sébastien Bertaud. Pour les invités : Catarina Carvalho, Eileih Muir, Daniela Neugebauer, et Dane Hurst, Luke Ahmet, Travis Clausen-Knight, Louis McMiller, James Pett.

En bref : ça aurait pu être un chef d’oeuvre, ce sera une banque d’extraits et une source de regrets.

samedi 13 juillet 2019

897ème semaine

Libérééééééé, délivréééééé ! Ou presque. Fin du Dujarrier-momie intégral, début du Dujarrier amovible. Je sors de mon cocon, mais pour l’aspect papillon, c’est pas encore gagné. Début de kiné anticipé, quitte à avoir pris les rendez-vous avant de savoir que trois ou quatre centimètres d’os se promenait toujours pas bien soudé (même si pouvoir tourner son bras sans qu’une partie ne suive pas — naissance d’une deuxième articulation à l’insu de son plein gré —, c’est toujours agréable. La raideur est forte. Mais apparemment, au bout de sept semaines, ça pouvait être pire. C’est parti pour 40 séances, trois par semaine.

C’est bête, parce que ma main gauche me sert à beaucoup de choses, bien qu’étant droitier : pour couper avec un couteau ou ouvrir bouteilles et bocaux, je me suis toujours servi de la gauche. Comme mon sac à dos est toujours sur l’épaule gauche et parfois sur les deux — raison pour laquelle c’est le bras gauche qui a dégusté, d’ailleurs, puisque le sac a créé un déséquilibre non corrigible par l’hypothalamus en alerte rouge. En même pour taper sur ordinateur, le avant/après n’a rien à voir. La reprise du code semble envisageable ! (Ça a l’air bête, mais ne pas avoir la capacité de taper à la vitesse de son esprit — ou du moins à un facteur acceptable — est rédhibitoire au dernier degré…)

the doors to perception

Hasard du calendrier, « The doors » ressort au cinéma. Le film d’Oliver Stone met-il la patate au musicobiopic sur Elton John ? Évidemment, mon alerte binôme rockeuse avait déjà la réponse. Il y a presque 10 ans (!!), j’étais allé voir le documentaire « When you’re strange » avec Léa, un autre rockeuse propre sur soi — à croire que Jim Morrison incarne la décadence externalisée, le poète maudit compatible bobo.

Val Kilmer ne joue pas à fond la carte de la ressemblance physique (accusé notamment par mon experte d’avoir un trop gros nez, ce qui me semble caractéristique de gronasophobie, et ma génétique italienne s’en prévaudrait donc victime — sans que cela soit bien tiré au clair cependant). Il est complété par l’adorable Meg Ryan en petite amie moult fois trompée (mais rabibochée finalement pendant une bonne fellation — « ciment du couple », nous disait Elle — pendant un enregistrement d’album) ; elle bénéficie manifestement d’un traitement hagiographique, d’ailleurs on ne dira pas, juste avant le générique, comment elle est morte en 1974 (évidemment en 1991 Jim était encore mort semi-naturellement dans sa baignoire et pas encore d’overdose dans les chiottes de la boîte de nuit d’à côté). Si le traitement général semble juste (Elton de la veille était très très sobre, en comparaison…), on remarque que l’enterrement en mode lose totale (à l’arrache, aucun membre du groupe présent) est escamoté en faveur d’une captation du Père Lachaise au milieu des grands noms de l’Art, même si sa tombe est devenue une poubelle (pour information : à droite à mi-hauteur en entrant par le côté Nord pas loin de la station de métro éponyme, suivre les graffitis).

Alors il y a la booze, le cul (plein de cul ; et des problèmes d’érection, quand même, à force de diluer les globules rouges), mais surtout, la dimension spirituelle. Et ça, quand tu traites de Freddy ou de Elton, tu peux pas l’avoir, donc tu peux pas traiter le sujet — bref, tu ne peux faire que de l’entertainment. Mais quand tu as Jim qui est grosso modo Bukowski en plus perché avec une guitare, un clavier (de génie) et une batterie derrière, ça passe mieux. Personne ne comprend toujours trop ce qu’il raconte, mais ça passe rudement mieux qu’à froid, en mode poème brut sur papier ou enregistré par lui-même. Chamanisme des burning men dans le désert, ride the snake au LSD, vis ta vie sous acide, pour une personne hyper intelligente et sensible, dans le bain de l’époque (tous à poil !), ça donne des vibes d’enfer. The doors c’est un très bon moyen d’atteindre la transe même sans substance chimique (ou naturelle, ce qui est pire).

Il aurait été d’ailleurs intéressant de plus se pencher sur la réaction sociale avec la police qui encadre les concerts et les procès : la transe est l’impensé total, le tabou suprême, en occident. La danse a été cantonnée sur une scène, seul lieu autorisé de la déraison — nous dit Pierre Legendre. The Doors décloisonne et ne s’interdit rien (à l’époque où le rap est encore dans 30 ans, on ne tue pas son père ni nique sa mère — notons que Wikipedia nous dit que cette partie de The End avait été improvisée sous exta et que le bar avait immédiatement coupé, donc contrairement au film, la chanson n’avait pas atteint son paroxysme étatique final, avec le scandale et l’expulsion ensuite). On voit Jim manipuler le public, mais à peine. On comprend que sur scène ce n’était pas toujours ça, mais surtout via le compte-rendu d’un journaliste. L’épisode de l’avion est fort résumé — on pourrait se demander pourquoi il est si en retard, alors qu’en réalité, après en avoir loupé un, il est tellement déjà murgé qu’il en rate un second…

On a quand même un traitement de la perte de repères, et de l’entourage impuissant ou perdu devant la fuite en avant — on frise Trainspotting avant l’heure. La différence avec Freddy ou Elton, c’est que Jim n’a même pas le temps de se rendre compte qu’il est millionnaire. Il est totalement perché et n’en a vraiment rien rien à fiche, il reste fidèle à ses idéaux — est-il mort trop tôt pour se corrompre ? Même pas sûr. En revanche, le groupe est clairement plus pragmatique, et on y voit l’épisode ou Jim apprend que les droits de Light my fire ont été vendus pour une pub — sacrilège capitaliste. On se demande si le groupe aurait pu tenir dans tous les cas…

Mais encore une fois, là où le film donne une épaisseur qui lui permet de ne pas se contenter d’entertainment, c’est cette quête spirituelle permanente. Il n’est pas improbable que cela ait inspiré un Kurt Cobain et un Gus Van Sant. Après quelques millions de quelques albums vendus, on peut aussi se demander si finalement c’est un groupe aussi populaire que Queen par exemple. C’est plutôt un marché de niche, un truc unique qui a inspiré mais qui reste particulièrement unique. À partir de là, la cible du film n’est pas non plus la même. On peut probablement se permettre d’être moins explicite, et de traiter différemment les origines par exemple (qui restent encore en mode : papa-maman ne m’aimaient pas beaucoup et je serai probablement incapable d’aimer les petits Jimmy que j’ai planté un peu partout — là aussi, ça ressemble à… Johnny Halliday !). Surtout que le public actuel, en environnement pessimiste dans un monde jamais aussi riche et sûr, réclame du propre (souvenons-nous que la mort évacuée, on n’a jamais aussi peu baisé de l’histoire de l’humanité). Pourrait-on alors tourner The Doors, même avec Oliver Stone, 17 ans plus tard ? Tout autant qu’on voit mal qui serait le The Doors actuellement (malgré mon amour pour The Brian Jonestown Massacre et son Anton qui peut entrer en compétition au niveau de « rockeur-chanteur perché saoul-drogué en permanence qui insulte parfois le public et s’autodétruit — avec moins d’effets, merci les progrès de la médecine).

Bref, on vote pour les Doors.

still standing

Le biomusicopic depuis quelques semaines est celui sur Elton John. « Rocketman », c’est lui. Il grandit dans la banlieue de Londres, c’est un petit génie de la musique délaissé par ses parents et totalement privé d’affection paternelle, qui après une formation classique va crapahuter dans un petit groupe et faire des bars, avant de faire LA rencontre — son parolier Bernie —, et connaître le succès alors qu’on ne misait pas trop de clous sur lui ; découverte de l’homosexualité (que tout le monde savait sauf lui), accélération de vie, fortune, trop vite, alcool, drogue and pop’n’roll, vie fantasque sur scène et sur sexe, il déraille, évite de peu les murs, et même avec son nouveau manager(-amant), ça part en live ; remplir les salles le coeur vide et vendre 4 à 5% de l’ensemble des disques dans le monde. Heureusement, tout cela finira bien, et Reggie aka Elton continue depuis dans la sobriété comme family man, avec l’homme de sa vie.

Évidemment que cela rappelle Fredy Mercury/Queen (« Bohemian Rhapsody »), surtout avec la proximité des deux films — que ce soit une coïncidence ou une vieille habitude hollywoodienne. Mais cela pourrait aussi être David Bowie (« vais-je être aussi bon sans alcool et drogue », se demande Elton, alors que David se posait exactement la même question une dizaine d’années avant, et de découvrir que oui !), ou même… Johnny Halliday (qui réussit à avoir un père encore pire, dans le genre, et qui après une vie très tumultueuse, a fini papa-poule). Les génies introvertis concomitants, est-ce bien surprenant ? Il y a les rock stars qui mourraient jeunes ; et même si l’on faisait des biographies de rappeurs des années 1990, on aurait les mêmes (et il y a ceux qui se sont fait flinguer d’un côté, et ce qui sont milliardaires de l’autre). Bref, quand une star de la pop des années 1970-1980 survit, manifestement, elle connaît épiphanie et rédemption. Et biopic, parce que oui, le cinéma américain, c’est moral et ça remplit les salles d’optimisme — ce qui implique de passer par l’enfer plein de paillettes.

Il reste donc à se différencier sur le traitement. Le réalisateur-nègre (puisque Elton John lui-même a piloté sa bio) Dexter Fletcher, qui avait déjà bossé à la prod et comme monteur sur Bohemian Rhapsody, montre ici plus d’originalité fantasque : on fait l’anamnèse à partir d’une réunion AA, et on tisse de la figure de style : quand le public décolle, il décolle vraiment. Mais surtout, c’est une semi-comédie musicale où les chansons sont remises en perspectives dans la vie de l’artiste, quitte à ce que ce soit chanté par Reginald Dwight gamin. Taron Egerton (que je n’avais clairement pas reconnu sorti de son Kingsman, mais le pire reste encore Bryce Dallas Howard en brune que je n’arrivais pas à remettre — sa mère !) s’en donne à coeur joie, et même les critiques les plus boudeuses, qui regrette toutes l’aspect convenu (comme mon accompagnatrice), ont relevé la qualité de son jeu.

Il y a ceux qui vont passer un beau moment, et ceux qui réclament mieux. Je prends le parti de ne jamais bouder mon plaisir, même cousu de fil blanc. Mais tout en reconnaissant les limites de l’exercice, je serais quand même curieux de voir ce que les boudeurs ont à nous proposer en échange…

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