Je mets des guillements parce que ce n'est pas de moi : c'est le cri de dépit d'un spectateur, durant une petite pause en plein milieu de l'oeuvre (à 20h20) ; suite à quoi ça c'est un peu engueulé de part et d'autre de l'opéra. Christie a fait réaccorder son orchestre (mais je crois que c'était prévu), et c'est reparti. Pour être encore plus mauvais, ou presque.

Mon dieu mais c'est quoi ce massacre ? "L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato", à Garnier, en première mondiale (création), jamais été aussi content de n'avoir déboursé "que" 20€ pour cette si bonne place de dernier rang du parterre (au moins, je pouvais me mettre les mains sur la tête sans gêner personne, le balcon plein de belles huiles -- dont le directeur de l'orchestre de Paris -- étant plus haut). À la base, c'est du Haendel, une ode pastorale en trois parties HWV55 (1740), mais la mise en scène est tellement atroce que l'on a un mal fou à se concentrer sur la musique -- je veux dire : le texte. Et pourtant, le livret est de Charles Jennes d'après John Milton, ce n'est pas du n'importe quoi.

On sent les bonnes intentions à la base : faire de la vidéo avec incrustation (ça peut être excellent), interagir les danseurs avec les chanteurs et la vidéo (ça peut aussi être excellent ; dirigé par William Chritie aussi), renouer avec le corps dépouillé sur du baroque et du fond bleu (je vous laisse deviner : ça peut être excellent), tout en rajeunissant les concepts mis en oeuvre, les mettre au goût de notre époque (pourquoi pas ?). On mélange le tout (mais vraiment, tout en même temps, on ne sait où donner de la tête), on rajoute une touche perso héritée du pire théâtre surréaliste, et ça donne : berk. Nul à chier. Hors sujet dans le meilleur des cas. Atroce.

La justification de bien des péripéties sur la scène (et surtout à l'écran) viendra à la fin ; enfin, à l'avant-fin. Avec le moderato. Qui expliquera qu'être trop joyeux ou être trop pensif (donc triste), c'est mal, il faut être modéré. Bon, dans les vidéos avant, on a quand même eu du canard en plastique, de la savane avec des lions (miam !), des africains, un distributeur de cannette dans le désert, et je ne sais quelles autres conneries encore (on finira avec une collection de cadavres, si si, du pur bon goût). Je ne veux pas faire mon Machart, mais y'a un moment où il faut arrêter la fumette. Un tapis, ça peut faire partie du décor (d'ailleurs, c'est certainement pour punir les grévistes de ces derniers temps qu'il n'y en a pas), mais on évite de le rouler avec de l'herbe, merci.

Côté chant, nous avons Kate Royal en soprano, Toby Spence en ténor, Rodrerick Williams en basse, et le gamin Eric Price du Tölzer Knabenchor (késako ? Dans tous les cas j'ai failli m'étrangler quand j'ai vu que son petit moineau était tout de travers aux saluts ; ouais, parce que tout le monde est en slip les trois quarts du temps ; comme dit ma mère, quand on a rien à montrer, on met du cul). Bon, c'est assez bon, je pourrais pas en dire davantage, il y a eu de très bons moments, rien de transcendantal, et j'ai l'impression que des fois ça couinait un peu. Heureusement, il y a toujours une sottise à faire sur scène (dégonfler un cygne en plastique, éclater des ballons...) pour couvrir la musique. Musique dominée par la claveciniste/organiste/je-ne-sais-trop-quoi-iste (entourée de claviers, on aurait dit J-M Jarre...), excellente de part en part. Il m'a semblé que le violoncelle était enrhumé, en revanche, mais j'ai peut-être mal entendu.

Sur les planches, c'est Nicolas Le Riche, Yann Bridard et Alice Renavand qui mènent principalement l'affaire (il y a 6 autres filles, et autant de garçons pour faire les zouaves). Alice Renavand est une déesse, elle est magnifique, formidable, et il va falloir que je provoque en duel le gars qui lui a lancé une rose (mais il s'est manqué ; allez, ça ira pour cette fois). Mais pour quelque raison apparemment religieuse (ou elle s'est repentie depuis ?), je ne ferai pas ma demande en mariage ; mais j'y étais presque. Dans tous les cas, elle ne suffit pas à nous sauver de ce naufrage.

1h40 à peine, sans entracte. On nous a fait croire que c'est du ballet, danse contemporaine, mais finalement ça danse très peu (mais ça s'habille, se déshabille, plie et fait des totems de vêtements sans arrêt, passionnant). On nous a fait croire que c'était de l'opéra, mais c'était juste pour mettre la tarification de bourrin. Le résultat, c'est qu'à mon avis les places à 39€ toujours dispo sur le net risquent de le rester jusqu'au bout. Même si j'aimerais bien revoir Alice Renavand en petite tenue (mais le corps de cette fille, doudiou ! Et ce qu'elle en fait, re-doudiou !), je crois que je vais plutôt mettre mes 20€ dans le CD avec livret, hein.

Dans les bonnes idées, il y avait le placement du choeur (surtout que de toute façon, y'aura un tas de places invendues) ; vais pas trop spoiler (comment ça, "trop tard" ?), c'est presque le seul élément à peu près original intéressant (c'est maigre). La récupération de 9/11 alors que ça commençait à presque ressembler à quelque chose, avant de sombrer dans le raccolage absolu avec la Nouvelle-Orléans sous les eaux, puis les tours jumelles sous terre, a marqué l'apogée finale de la catastrophe.

On est quand même bien obligé d'applaudir quelques artistes qui ont donné du leur. Reste le cas de Robyn Orlin, qui a commis cette horreur. Les fanas des pires trucs sur Arte le dimanche soir étaient heureux ; ça en fait une dizaine debout. Pour contre-carrer les hueurs. J'avoue que lorsque je l'ai vu débarqué sur scène, avant de me ressaisir, comme un réflexe (alors que je ne l'ai jamais fait), j'ai poussé un "houuuu". Massacrer Haendel, c'est assez impardonable. D'ailleurs, on ne comprenait pas super bien les chanteurs, je trouve (et pourtant, j'ai eu une formation au lycée avec plein de vrai vieil Anglais).

Au sortir de la salle, je rejoins mon nouveau pote de queue (qui doit taper dans les 80 ans :p ), et lui-même me confie sa scandalisation devant pareille infâmie. Et si de sa mémoire (qu'il a encore fort bonne, je vous rassure) il déclare n'avoir jamais assisté à pareille mocheté (pas même Iphigénie ou même la flûte enchantée catastrophiques ? Notre homme aime la musique et l'art contemporain, et même le théâtre surréaliste, c'est déjà plus que moi), il faut le croire. Non vraiment, quelle honte...