Ça c'est le bon plan absolu, les enfants : "l'affaire Makropoulos" ("Vec Makropoulos"), de Janacek (passons sur l'accentuation des noms tchèques...), à Bastille. Il reste encore les représentations du 14 et 18 mai, et si ça ne dure qu'une petite heure quarante cinq, en un seul bloc, une place pas chère pourra vous permettre de vous replacer éhontément, comme moi depuis mon parterre 4ème ou 5ème catégorie (le fin fond du rang 5, trop près), vers de la catégorie 1 par exemple (rang 6, place 17, même pris le soin de me reculer un peu...). Et ça en vaut la peine : livret en 3 actes de Janacek lui-même, inspiré de la comédie homonyme de Karel Capek, composition en 1926 (enfin, terminé en 1925, le jour même de mon -58ème anniversaire), influencé par son idylle avec une femme mariée rencontrée alors qu'elle avait 26 ans, et lui 37 de plus (pire que Wagner, se faisaient vraiment pas chier, à l'époque...).

Ça nous parle d'une femme qui garde une (relative) jeunesse (relativement) éternelle. Il s'agit d'Emilia Marty, interprétée ici aussi subliment que possible par Angela Denoke. Alors en voyant se thème, ça fait tilt dans la tête de Krysztof Warlikowski (quelle galère pour copier son nom -_-) : c'est Marylin ! (la tête des artistes m'échappera toujours un peu ; il paraît qu'à la fin de la première -- ou la générale ? -- il était sur scène et paraissait complètement pété) Bon, et puis, par association d'idée, puisqu'elle est blonde, autant la mettre dans les bras de king kong (enfin, je crois, j'ai du mal à le suivre, parfois). On pourrait avoir très très peur, surtout après le terrrrrible Iphigénie de l'année dernière (qui repassera l'année prochaine : Mortier est clairement amoureux de Warlikowski, quitte à saboter les finances ; ce qui en l'occurrence n'a pas manqué, vu le remplissage de la salle et le coût élevé que l'on peut supposer des décors). Mais finalement, c'est un peu comme Pelly : tant qu'il reste dans le genre, ça passe super bien ; et si pour Pelly c'est plutôt le comique anti-prise-de-tête, pour notre ami Polonais, c'est clairement le surréalisme. Du coup, même les lavabos et les rangées de chiottes passent mieux (d'où "le plombier", appelation d'une amie-de-queue qui m'a fait bien rire ! :p ) -- ceci dit, une psychanalyse du jeune homme à ce propos ne serait pas de trop, à mon avis. En fait, si l'on fait fi des tournées dans les WCs et la salle de bain, la mise en scène est rudement bien foutue, intelligente, et presque cohérente (les extraits de films, c'est genre "le rapport du rapport avec le rapport du truc là-bas dont j'ai eu une vague idée" ; ou comment une branlette cérébrale peut tourner à la limite du hors-sujet ; ces artistes...) ; on remarque les sur-titres projetés en fond durant les trois-quarts de l'oeuvre, quelle brillante idée (comme pour Iphigénie), surtout que le Tchèque ne pardonne pas lorsque l'on manque une phrase (parce que franchement, ça ne ressemble à rien de connu, cette langue), et que rester fixé sur les sur-titres empêche d'apprécier la mise en scène. L'utilisation à la fin du sur-titrage divagant, ou encore les quelques surprises gardées pour le dernier dialogue philosophique à souhait d'Emilia, sont tout à fait superbes. Après le Bartok sublime par la même compagnie qui avait massacré "la flûte enchantée" en 2005 (que je n'ai pas vu, mais tout le monde parle encore de la reine de la nuit sur les échasses), Warlikowski a agrablement surpris dans le surréalisme (mais avec Iphigénie, on avait bien compris que c'était ça, ce qui le bottait ; j'ai eu une grosse partie de mon programme de première en Français sur le surréalisme, d'ailleurs j'ai eu "Faut pas payer" de Dario Fo au bac...).

Thomas Hanus à la direction, Charles Workman en Albert Gregor, Vincent le Texier en Jaroslav Prus, Paul Gray en Maître Kolenaty, David Kuebler en Vitek, Karine Deshayes en Krista, Ales Briscein en Janek, et Ryland Davies en Hauk-Sendorf, pour le name dropping : distribution loin de ce que l'on entend habituellement, et néamoins excellente ; Angela Denoke fut copieusement applaudie. Et on l'aura aussi compris, la force de la mise-en-scène warlikowskienne est la puissance théâtre demandée aux chanteurs ; en l'occurrence, ce fut parfait à la hauteur de la partition et du texte.