Étrange que cette soirée à l'opéra, empreinte de mystère, même. Ce matin, je lis l'avant-scène de ce que je vais voir (est-ce bien la peine de linker vers l'opéra de Paris alors que tout va malheureusement disparaître dans deux mois ?), "Da gelo a gelo", traduit par "d'un hiver à l'autre" (ce qui peut perdre la double-signifaction, d'ailleurs), par Salvatore Sciarrino, en "cent scènes et soixante-cinq poèmes", donné au Schwetzinger Festspiele, mais inédit à Paris. Il s'agissait donc d'une première, ce soir, mise en scène par Trisha Brown, que j'adore, et qui a été récemment auréolée de récompenses pour son Orfeo. Cependant, Sciarrino veut moderniser (ou renouveler ?) les opéras, et il s'agit d'un livret formé à partir de textes (souvent des Haïkus) extraits du journal d'Izumi Shikubu, une poétesse courtisane autour de l'an mil au Japon, ayant eu des aventures (interdites) avec divers princes ou hauts fonctionnaires ; sauf que le livret est en Italien, traduit à partir de l'Anglais ; et que ça a été encore réadapté. Le compositeur nous dit qu'il a retravaillé les mots pour les rendre incisifs comme le sabre. Soit. À voir.

En faisant la queue une bonne heure et demi avant, j'apprends que les échos de la générale ne sont pas bons du tout ; "nul", est le mot qui court, pas très rassurant, après le dernier catastrophique Haendel. La présentation du spectacle de mardi (j'ai vu ça trop tard, il aurait fallu que je parte du boulot à 17h >_<) était apparemment passablement inintéressante et pleine d'auto-congratulations. Aïe. Il n'est censé quasiment plus rester de places, mais une bonne demi-heure avant (c'est très rare !), on en débloque déjà une bonne dizaine ; et même encore pour la queue normale sans les pass ; pire, ils sont mieux placés que moi au second rang du balcon, alors que je suis au dernier rang de l'orchestre, allez savoir comment ils ont fait leur compte, mais c'est très bête : je n'ai pas du tout pu voir l'orchestre, et c'était plein d'instruments étranges.

En effet, à peine entré dans la salle, on entend les instruments se désaccorder ; ce qui annonce bien des chôses. Mais n'allons pas trop vite : ce qu'il y a de plus étrange, c'est le nombre de bourgeoises d'une vingtaine d'années en robe toute moche à plusieurs milliers d'Euro, et maquillées telles des voitures volées (j'ai encore envie de vomir rien qu'à y penser) ; en plus, en montant les marches, je m'aperçois qu'elles posent pour des photos, à un moment un gars se met au milieu d'un groupe de filles pour une petite séance improvisé, du grand nawak... Sinon, le nombre de jeunes femmes (parfois pas jeunes mais ça sent la chirurgie esthétique à 32 ans) au bras de leurs riches compagnons est hallucinant, il y a du boulot (que dis-je, du ménage) à faire pour les féministes...

Revenons à notre opéra. Pour faire bref : si vous aimez Messiaen (je pense à "St-François d'Assise") et Dusapin (Ravel n'est pas assez comme barre d'admissibilité), et que l'idée d'écouter du Japonais en Italien ne vous rebutte pas trop, vous ferez partie des gens qui criaient "bravo" et se cassaient les mains à applaudir ; j'étais de ceux-là. Sinon, il reste plusieurs autres catégorie, que l'on a vu apparaître assez rapidement. Le premier est moqueur puis bailleur ; après un "a a a a a" du prince, j'entends à ma gauche "tchoum" ; à ma droite, c'est de plus en plus bruyant. L'évolution pousse alors certains à quitter la salle ; le premier est mon voisin de devant, qui se faisant royalement chier passe à travers la rambarde et atterri 1m50 plus bas ; il inspire le fameux voisin de gauche (de l'autre côté de l'escalier) qui l'imite quelques minutes plus tard, mais depuis 2m de hauteur ; la fille à côté de lui et apparemment ses deux accompagnateurs adultes qui ont dû payer les quatre places à 130€ finiront par l'imiter, et une fille puis une femme en robe de soirée et talons qui font de l'escalade, ça vaut le coup d'oeil (je ris tellement que j'en rate trois phrases sur scène) ; en tout, j'ai compté une quarataine de déserteurs à l'orchestre et au premier rang de balcon, tous à 130€ la place (pas de tarif à 110...), et le bruit de portes des loges me laisse penser que la migration a été importante. Une autre catégorie est de ceux qui sont restés jusqu'au bout, soit par ennui ou parce qu'ils ne pouvaient physiquement pas sortir, soit pour huer copieusement le compositeur italien. Bref, ça a tourné au grand affrontement, mais à part un rappel au devant de l'orchestre pour des femmes trop bavardes semble-t-il, aucun cri n'a été entendu durant la représentation. Et aucune tomate jetée.

Il faut dire que la mise en scène de Trisha Brown, toute simple en apparence, est très raffinée, fait bien ressortir le côté japonais, les sentiments des personnages, et même confère d'une véritable chorégraphie, pour des interprètes lyriques ! Interprètes absolument remarquables : Anna Radziejewska en Izumi et Otto Katzameier en Principe sont absolument géniaux (il n'y a que cinq rôles chantés, un un petit choeur très étrange qui parle avec une voix métallique pour représenter la pensée des deux personnages principaux). Sur le plan de la puissance vocale, aucune idée de leur talent, mais c'est sur la modulation de la voix et le "flow", comme disent les rappers, sur lequels repose le texte chanté, et de ce côté-là, entre les très aigus suivis de très graves pour le rôle masculin comme féminin, plus les accrobaties de ralentissement puis accélération (et même "pizzicatis") de la voix, la technique a intérêt à êre au rendez-vous. Je serais curieux de savoir ce que pourrais donner du vrai japonais, Sciarrino avoue volontier adorer le Japon et sa littérature, mais ne pas en parler un seul mot, du haut de ses 60 ans, quel dommage ! En tout cas, on l'aura compris, même dans le genre dodécaphonique ici représenté, je n'ai jamais entendu de tel.

Le texte est haché, rassemblé, poétique mais répétitif (le vent, la rosée, la feuille, la lune, les nuages, et on recommence ; mais le titre est là pour nous rappeler qu'il s'agit bien de cycles), assez difficile à suivre en détail tout le long ; la musique est typique des travaux de Messiaen ou Dusapin, autant dire que le public pouvant apprécier est très très restreint ; les instruments dirigés par Tito Ceccherini sont ainsi basés sur des cordes stridentes, des vents étranges (des tubes ?), des sons sourds, des percussions hors du commun, des sonorités atypiques (et qui pourtant rappellent la nature). Seule une oreille très éduquée peut s'y faire, c'est un truc à la Bladsurb, pas à la bourgeois-qui-découvre-le-monde. Or, il y en avait plein, ce soir. J'ai croisé puis été suivi par Eric Cantonna, j'en suis certain, foi de Marseillais. L'explication viendrait peut-être de ce gars que je vois planté devant l'entrée, l'oeil surveillant pendant que certaines personnes vont le voir leur exprimer leurs sentiments ; je vois sur sa pochette blanche écrit en lettre d'or "fondation princ...", mais il tourne alors rapidement ses dossiers de côté dès qu'il aperçoit mon regard (en y ajoutant quelque remarque qui lève le doute sur la volonté de cacher la chose). Mystère...

Ce que je crois, c'est donc que cet opéra va plus ou moins se ramasser ; bien sûr, un gros tas de place ont déjà été vendus, et il est assez atterrant de voir le snobisme l'emporter sur la raison, où payer une place à 130€ pour la dernière représentation à Garnier sans ce renseigner est plus important que d'apprécier réellement l'oeuvre, à l'heure où une création parisienne du "Faustus" n'avait rempli que des deux tiers de salle pour chacune des trois seules représentations. C'est très dommage, parce qu'il y a plein de choses à en sortir, et surtout pour les jeunes, je pense aux scolaires (musicaux, les macheurs de chewing gum des collèges lambda, non merci), par exemple. Les places sont clairement trop chères et s'adressent à un public qui n'est de toute évidence pas le bon. Ce n'est pas pour rien que les galas AROP ont lieu après du Mozart ou du Verdi, rien que Wagner est déjà bien trop. Ce phénomène s'est pourtant bien vu pour le dernier Janacek, pourtant on ne peut plus accessible par rapport à "Da gelo a gelo" ; et si Garnier bénéficie de l'effet Japonais et Italiens (qui débarquent en force ces temps-ci), plus snobisme primaire, le risque de déception est très grand, et l'on peut soupçonner de tromperie sur la marchandise.

Moi ce que j'en dis, c'est que j'avais repéré la place de Sciarrino dans le public, et que Trisha Brown est passée à moins de 50 centimères de moi, ils ont donc vu la salle se vider, et savent tout bien comme il faut. Ils sont allé saluer dignement, et j'aurais apprécié que seuls ceux qui peuvent accepter ce genre de représentations ne se déplacent. Ce qui ne fait pas beaucoup de monde, certes. Mais il faut savoir : soit on fait du grand public neuneu (Mozart et Verdi en alternance), soir on choisit la voix de la nouveauté mais on l'annonce clairement dès le début, n'est-ce pas Monsieur Mortier ? Je recommande donc très chaudement cet opéra à tous ceux qui sont équipés pour, les autres n'y pensez même pas. Une astuce pour gratter une place pas chère peut être d'attendre le début des départs, à titre d'idée ;).