Force est de constater que si j'avais quelques idées pour ce billet hebdomadaire, elles se sont assez envolées (le contre-coup du repas de midi, buffer overflow ? :)  ). Je vais donc parler de ce que j'ai vu hier, enfin, aujourd'hui, à 1h10 du mat' environ. J'étais dans le bus de nuit, de retour de Pleyel, et en passant devant le dernier arrêt du RER avant la banlieue, quelques gens surpris par le dernier RER de nuit passé trop tôt pour eux, de telle sorte que leur dernier espoir était ledit bus, attendaient patiemment dans le froid. Une jeune fille monte, et annonce qu'elle se rend au 3ème arrêt, ce qui signifie zone 3. On lui répond alors qu'il faut qu'elle valide deux tickets, 3€ (soit deux fois 1,5€), et elle n'en a qu'un seul. Sinon, c'est dehors. Elle se débat, elle dit que c'est une honte, elle ne peut pas faire autrement, sans argent, elle vient de terminer le boulot ; je regarde dans mon portefeuille, j'ai un billet de vingt et pas de monnaie, finalement un jeune homme en face, derrière le chauffeur, est plus rapide et règle la note ; la jolie jeune fille évoque qu'entre noirs et arabes (elle est noire, le contrôleur aussi, le chauffeur arabe), on pourrait quand même avoir plus de sympathie et de compassion, plutôt que de vouloir la laisser dehors ainsi. Elle remercie infiniment plusieurs fois son sauveur, et s'en va en râlant vers le fond du bus, déjà bien rempli.

Bien des personnes montent, et puis finalement, un jeune homme -- noir aussi -- demande tout à coup si on ne pourrait pas l'avancer de 1,50€, il va au même endroit que la précédente fille, et le chauffeur dit rapidement qu'il est désolé, ne laisse le temps de réagir à personne (qui plus est je suis bloqué contre la fenêtre et à moitié endormi, je m'aperçois trop tard de la scène), ferme la porte et part à toute allure (il fallait avant 10 à 15 minutes pour faire ce trajet jusqu'à chez moi, il en faut à présent 25...). Je pense à ce pauvre type que l'on laisse dehors, sans ressource. Juste parce qu'il n'avait pas un pauvre Euro et demi sur lui. C'est stupide, d'ailleurs, mais même moi, avec ma carte bleue bloquée (il faudra que j'attende le 13, soit la semaine prochaine, pour pouvoir m'en resservir ; je dois peut-être pouvoir retirer à l'heure qu'il est), ça aurait tout aussi bien pu m'arriver (combien de fois ai-je moins d'un Euro en poche ?), et que si je n'ai "que" une petite demi-heure à pieds à parcourir dans ce cas-là, le bonhomme, là, il en a pour deux bonnes heures au moins ; pour un trajet qui prend quinze minutes en bus et dix en RER ; même quand on entre avec un ticket inter-Paris alors que l'on va vers la zone 3.

Quel est donc ce pays où un service public considère comme prioritaire de gagner 1,50€ par rapport à la merde dans laquelle on plonge un concitoyen ? Quelle part de responsabilité attribuer au chauffeur et au contrôleur, qui eux-mêmes peuvent faire l'objet de contrôles, et j'ai entendu une fois parler un chauffeur bien embarrassé d'avouer à un type dans ce cas similaire (et une autre fois parce que le bus était plein, avec un autre chauffeur), qu'il s'était déjà fait "pincer" en train d'aider ainsi un inconnu, et qu'il risquait dès lors en cas de récidive une réelle sanction de la part de sa hiérarchie. C'est dans ces cas-là que l'on se dit que notre société est malade ; quand le "tout pour sa gueule", le droit de propriété, l'aspect organisationnel marchand, prennent le pas sur l'essence même de la société en tant que communauté solidaire ayant pour but celui d'améliorer et de favoriser la vie de ses membres, pour accéder au bonheur (nous dit Aristote).

Alors je voterai bien communiste en espérant que l'on augmente les transports vers les banlieues pauvres -- un omnibus toutes les heures, bondé, est-ce bien normal ? --, et que l'on en réduise le prix, et agissant directement depuis l'Etat souverain (si cela a encore un sens à une époque où l'Europe fait du chantage à la loi sur les OGMs ; on croyait s'en être débarrassé, les revoilà !) vers les entreprises privées. Parce que c'est moche : tant que l'on ne comprendra pas que condamner quelqu'un a dormir sur un banc parce qu'il n'a pas 1,50€ sur lui est d'une immoralité sans borne, d'une bassesse ahurissante, on aura je crois besoin de système où le laisser-aller et le "pragmatisme" n'a pas sa place. Ce n'est parce que j'ai envie de partager ma dernière chemise Kenzo avec mon voisin (un jour sur deux, pour finir le cliché), ou parce que je trouve scandaleux qu'une caissière à temps partiel gagne 800€ (ma grande discussion de ces jours-ci, ce billet) ; c'est parce qu'à force de penser au bonheur individuel, on a oublié le collectif, l'Autre, l'humain ; et ça, ce ne sont pas mes valeurs -- Brice confirmera.