Vous savez à quoi on reconnaît un chef d'oeuvre ? Au bout de deux heures trente à prendre son temps, à fixer de longs plans, sur les cinq dernières minutes, qui en soit sont toutes banales, s'il n'y avait pas eu tout le reste avant, le cinéaste fait de vous ce qu'il veut. Et en l'occurrence, une immense mélancolie comme pas ressentie depuis bien longtemps vous submerge. La famille, la vie, la mort. Des thèmes simples, traités en apparence simplement, de manière dénudée, dépouillée, microscopique peut-être, pour montrer toute la complexité des êtres.

Andrei Zviaguintsev est décidément la réincarnation d'un autre Andrei : l'immense Tarkovski. Les plans sont beaux, en pleine nature -- thème central, en réalité --, autour de personnages marqués, en plein tourments de sentiments -- mais pas de bonheur --, les dialogues aussi, le traitement de l'histoire, la relation homme-femme, celle avec les enfants, la vie et la mort, tout rappelle Tarkovski, même la musique (électronique profonde, ou religieuse), mais en différent tout de même, quelque part -- même le titre, qui rappelle "le sacrifice", ou "le miroir" : "le bannissement" ("Izgnanie", en VO russe), vous voyez ? (la métaphore !) Exactement le même sentiment aussi que lorsque je suis tombé il y a quelques temps par hasard, sur Arte, sur "le retour", première et précédente oeuvre du cinéaste, dont je me suis demandé jusqu'au générique s'il s'agissait d'une oeuvre post-mortem (manifestement tournée récemment, même si les indices temporels étaient brouillés -- même chose ici) du maître russe.

C'est extrêmement fort. Cette manière de distiller le détail, comme lorsque le personnage principal -- incarné par Konstantin Lavronenko, le même que pour "le retour", et prix d'interprétation masculine à Cannes --, fuit (littéralement et métaphoriquement) dans la nature, alors que juste avant une séquence formidable entre les arbres filmés de profil au soleil couchant, on se détourne sur un arbre figurant un escargot en spirale ; ou lors de la courte scène intercalée à propos des jeunes enfants qui assemblent ensemble un puzzle représentant manifestement un ange ; etc (un peu comme le titre de mon billet, quoi). Et puis des acteurs formidables, Maria Bonnevie et Alexandre Balouiev en tête.

Voilà un très grand film, de ceux qui bouleversent. Et je ne peux que sincèrement regretter que pour sa seconde semaine de diffusion -- mais la première était pire --, il n'y ait que 34 salles, dont un seul MK2 et aucun UGC ; c'est absolument scandaleux. Deux heures et une (trop longue :/ -- désolé, j'en avais vraiment besoin) discussion après, ça va mieux... Très forte émotion finale...