Il y a les gens qui vont voir Akram Khan au TCE, et ceux qui vont au théâtre de la ville (mais moi j'ai pas vraiment eu le choix : plus de place pour le second, voilà ce que c'est que d'avoir des tarifs bas !) ; à présent, il y a ceux qui vont voir les trucs jetés au théâtre de la ville, et ceux qui vont voir la même chose à Garnier, pour 50€ de plus toujours. Voici ce que je disais en substance au seul ami croisé quelques secondes de la semaine (un prof de maths, encore -- aropeux jeune), qui après m'avoir fait remarqué que je squattais le balcon à présent, me répondit que oui, c'est exactement ça, et effectivement, il reste encore plein de places non pourvues : c'est ici "le petit théâtre de Brigitte" (qui, trop affairée avec quelque journaliste ou ministère-cultureux, ne m'avait point vu, alors que j'étais dans la queue de dernière minute, avec seulement deux vieilles dames dont une bien connue) ; j'aime bien l'expression, effectivement, c'est un petit caprice de danse moderne contemporaine, où figurent un nombre assez incroyable d'étoiles et de premiers danseurs et danseuses, tandis que le Balanchine et le Noureev simultanés à Bastille prennent ce qui reste, au grand dam des pur(e)s balletomaniaques.

"Mats Ek", donc, n'attire pas les foules à en juger par ce qui reste comme places à vendre sur internet ; mais la salle était tout de même bien pleine, car le public traditionnel des petites filles avec maman a laissé place à celui plus théâtreux-citadin chic, comprendre : le taux de gay (souvent assez âgés) au mètre carré était totalement explosé, à tel point que l'on était encore plus affiché que dans le marais ou dans un concert de Mylène, et que j'ai passé ma soirée à me faire reluquer...

Second rang du balcon plein centre (heureusement que j'ai pu me décaler d'un cran à gauche : les sièges sont alignés les uns strictement derrière les autres, et le gars de devant était étrangement dix centimètres plus haut que sa femme à côté), et on commence par "La Maison de Bernada". Évidemment, une entrée au répertoire (idem pour la seconde chorégraphie), pour une création en 1978. Mats Ek est un Suédois né en 45, et il cherche à s'exprimer à travers le mouvement, comme tout bon chorégraphe contemporain qui se respecte ; on sent tellement qu'il veut faire sortir les danseurs d'une espèce de carcan indéfinissable, que parfois, et même assez souvent en fait, il leur donne la parole. Et là, je me rends compte qu'à force de voir les danseurs et danseuses mimer désespérément lors des ballets classiques, je ne m'étais pas rendu compte qu'elles pouvaient parler, ces bêtes-là ! Ça alors, les danseuses ont de vraies voix de filles, et c'est Marie-Agnès Gillot qui nous le révèle en premier, en gueulant après un pauv' type, vociférant un flot d'insultes assez incroyables (mais en quelle langue était-ce à la base ? Qui a fait l'adaptation pour un langage si ordurier ?), ce qui évidemment a la faculté de surprendre assez rapidement...

Mais revenons-en au début. Quatre filles en noir, en prière devant un buste, et leur mère manifestement travestie devant le groupe. Effectivement, Bernada est bien une femme, et c'est Manuel Legris qui s'y colle. La soeur aînée est Laëticia Pujol, les deux jumelles sont Aurélia Bellet et Amélie Lamoureux, et la soeur bossue aurait dû être Clairemarie Osta, sauf qu'elle était malade, et grâce à ma mémoire phénoménale des noms, je ne sais absolument plus qui jouait le rôle. J'ai parlé de la Gillot, elle incarne la servante. Et puis il y a la jeune soeur, celle qui épouse l'Homme (Stéphane Bullion), avant de... bref, il y a surtout une scène franchement érotique, et celle qui nous montre ses charmes, c'est Charlotte Ranson, et ça, les enfants, ça vaut bien une place à 60€ au premier rang ; man dieu man dieu, c'te fille...

C'est adapté d'une pièce de théâtre, apprend-on a posteriori (mais pour vous, ce sera a priori, donc), de Federico García Lorca, d'une famille enterrée par la religion de la mère, veuve écrasant sous le deuil du père. Et d'ailleurs, ça crie, en groupe souvent, ça s'égosille, ça fait ressortir la pression sous forme de violence, verbale mais aussi physique. La bande-son est un mélange tout aussi étrange de Bach (à l'orgue) et de musiques traditionnels de guitares espagnoles. Côté danse, c'est assez indescriptible dans l'absolu, sinon, et ça dure presqu'une heure.

Alors que l'entracte s'achève, une masse fushia sort de la loge à l'extrême droite, et se place sur scène, couchée ; je remarque alors que la scène a avancé par rapport à tout à l'heure. "Une sorte de..." est un espère d'Objet Dansant Non Identifié, ça date de 1997, et il est nécessaire de consommer quelques champignons pour appréhender totalement la chose. Dans l'ensemble fushia, donc, un homme : Nicolas le Riche, pour être exact. Il se précipite à un moment donné sur le bord de la scène, et tire du premier rang son binôme de pas de deux, Nolwenn Leroy. Là, on comprend que l'on va assister à un truc encore plus bizarre qu'avant, surtout quand on aperçoit défiler par une porte des danseurs aux actions saugrenues, puis que Nico met Nol dans une valise.

En fait, c'était bien pire que ce à quoi on pouvait s'attendre. Beaucoup de ballons colorés périrent. À voir tout le monde s'agiter dans tous les sens, je me dis que c'est peut-être plus de la coke que des champignons, qui doivent traîner dans le coin. Un second pas de deux fait aussi des étincelles, celui de Benjamin Pech avec la mâââââgnifique Miteki Kudo (il faudrait la voir de près avec Charlotte Ranson pour pouvoir départager, mais ce sera difficile). Et puis six autres couples dont nous ne feront pas l'énumération, ce serait trop long. 35 minutes de délire absolu, ça part vraiment dans tous les sens, et tout à la fin, lui a repris le costume d'homme qu'elle portait, et elle, en fushia, se fait tirer derrière la fente du début. Une sorte de folie dont on ne sait pas très bien s'il s'agit d'un rêve, un délire à psychanalyser certainement. Bizarre bizarre...

Le public adore, en tout cas. J'ai aussi apprécié (mais peut-être parce que mon excellente place était peu chère). D'un autre côté, c'était un public averti, comme on dit.