Vous me direz : bouh, il est égocentré le type, il croit que tout est à cause de son informatique-enfouie-qu-on-voit-pas. Pas si sûr... Adobe vient de libérer une partie (pas le code de leur lecteur, en tout cas) de Flash. Cette techno est aussi répandue que c'est de la merde, mais il faut bien avouer que les remplaçants ne se poussent pas au portillon (on parle de SVG, avec des extensions d'interactivité -- le rachat par Adobe de Macromedia, qui avait créé Flash, alors qu'ils fournissaient pendant longtemps le seul plugin capable de déchiffré du SVG en module embarqué, pouvait mettre cependant en doute la capacité de cette techno à court terme), et que dans tous les cas, la pénétration du produit est telle qu'elle en devient quasiment incontournable.

Que vois-je donc dans ce qui est "libéré" (ou du moins, là où les restrictions sont relâchées) :

Point d’orgue du projet ? La technologie Flash évidemment. Et c’est là que le sens du mot « Open » prend son sens car, sans parler d’ouverture du code, Adobe a décidé de frapper un grand coup en :
_Supprimant toutes les restrictions d’utilisation des spécifications SWF ainsi que FLV/F4V
_Publiant les API nécessaires au portage du Flash Player
_Publiant les protocoles Adobe Flash Cast et AMF
_Supprimant tous les coûts rattachés aux licences d’utilisation

Spécifications libérées, mais pour le compte de qui ? Gnash, l'implémentation libre qui peine comme ce n'est pas permis pour se maintenir à jour à chaque update de Flash ? Je n'y crois pas beaucoup : cela fait des années que ce projet de la fondation GNU existe. Et là, dans mon cerveau, ça ne met pas longtemps à faire tilt : "Supprimant tous les coûts rattachés aux licences d’utilisation".

Car voyez-vous, Flash est peut-être gratuit sur le PC de l'utilisateur lambda, mais ce n'est pas partout pareil. Petit indice : une société se fiche de dominer une techno sur le monde entier si ça ne lui rapporte rien. Voici le raisonnement, en réalité : la techno est imposée via une proposition gratuite auprès des consommateurs, et une payante auprès des développeurs ; en réalité, cette dernière rapporte assez peu, surtout qu'il existe des compilos action-script gratuits (notamment un en CamL), même si l'on peut penser qu'ils ne sont pas aussi complets que l'officiel (mais pour faire une pub stupide, pourquoi se gêner ?). Là où l'on fait de gros sous, c'est dans le Consumer Electronics.

Téléphone portable. Que nous dit la licence de Flash ? L'utilisation du player est gratuite sur plate-forme x86 (32 bits uniquement), mais payante sur les autres ; pire : royalties, 2$ par appareil me semble-t-il (ou 5, je ne sais plus, en tout cas c'est énorme). Calculez sur vos doigts le nombre de téléphones en circulation, vous verrez la manne financière apparaître, surtout si l'on commence à rajouter les tablettes internet (Nokia ou Archos, architecture ARM aussi), les mini-PCs intégrés (Mips ou assimilé, comme le Lexra ou le bidule Chinois -- ST serait dans le coup, ça m'étonne peu, je sais depuis octobre dernier que Mandriva rode autour, et je vous laisse deviner qui a parlé de la licence Flash comme étant douloureuse : Patrick Sinz de Mandriva à Solutions Linux, conférence sur l'embarqué), les Set Top Box un petit peu évoluées (archi SH4 ou MIPS), etc.

Mais ce qui me fait dire que j'ai raison, c'est la suite : regardons qui sont les acteurs qui ont fait pression dans cette affaire.

Le projet est soutenu par un grand nombre d’entreprises, parmi lesquelles ARM, Chunghwa Telecom, Cisco, Intel, LG Electronics Inc., Marvell, Motorola, Nokia, NTT DoCoMo, Qualcomm, Samsung Electronics Co., Sony Ericsson, Toshiba ou encore Verizon Wireless.

ARM en premier (on est sur PC Inpact, on parle à du neuneu++, pas à de l'ingé embarqué !), avec Marvell puis Motorola pas loin, Nokia ou DoCoMo en end user, Samsung ou Sony en intégrateur, ça en fait du monde qui n'est pas sur x86 et ne fait que de l'embarqué !

Reste à savoir : pourquoi maintenant ? Je subodore une effet inattendu de Atom. L'architecture x86 pour l'embarqué, qui apparemment marche vraiment bien et lorsqu'un gars de WindRiver me dit "testé et approuvé", j'ai plutôt tendance à lui faire confiance. Mais c'est certainement en fait la dernière paille (qui a cassé le dos du chameau, c'est bien connu).

Au passage, en allant chercher le lien vers Atom (parce que tout le monde ne connaît peut-être pas encore), je vois que la dernière news sur linuxdevices, site ne se préoccupant que de Linux embarqué, est "Adobe frees Flash for devices". J'adore avoir raison. Parce que vous l'aurez certainement remarqué de vous-mêmes : tous les acteurs cités dans le projet de libération font du Linux. C'est dans la vague d'ouverture souhaité pour cesser d'être subordonnés à des acteurs de plus en plus nombreux pour réaliser le moindre petit appareil grand public. Vague dont Linux est au coeur (et votre serviteur un vaillant professeur auprès des futurs ingés).

D'ailleurs, pour finir de convaincre que sur ce dernier point je ne suis décidément pas égocentré, il suffit de lire ce que nous dit (innocemment ?) Linuxdevices à propos des acteurs en jeu : "Notably lacking, however, are Apple, Google, and Microsoft." Il semblerait en effet que le travail sur silverlight n'est pas convaincu notre ennemi préféré que décidément l'informatique au standard fermé était vouée à l'échec. Sinon, ils auraient participé à Gnash, après tout. Pourtant, on se souvient des circonstances ubuesques que cela peut avoir, pour en revenir à l'embarqué.



edit quelques heures plus tard : sur la ML de Gnash, on indique à quel point en réalité Adobe préfère se faire un coup de pub et libérer une partie non encore déterminé de ce qui venait d'être quasiment entièrement reverse engineeré pour ne pas perdre le contrôle du marché face à une solution libre ou celle de m$, et on ajoute :

Adobe's change to the license for the free Flash player, to allow distribution in devices without royalties, is a more interesting tactic. Gnash has drawn some of its early support from communities that were ill-served by Adobe's previous licensing ("make every separate end-user download and install it themself -- or pay us!") or by Adobe's seeming inability to recompile their player for 64-bit machines. For some markets, Adobe may be able to drive a wedge between free-as-in-beer and free-as-in-freedom. The OLPC support-gang would be overjoyed if OLPC could ship a free-as-in-beer proprietary flash player. Something like 20% of the support tickets would go away.