Il existe plusieurs quartiers particulièrement pourris à Marseille. Des pourris, c'est grosso modo partout sauf le Prado (même le centre-ville fait peur), mais là je parle lieux où les commerces ont fui, où les pompiers ne viennent pas quand on les appelle, les médecins non plus, et à vrai dire la police pas beaucoup plus. Dans ce que l'on appelle "les quartiers Nord", ce qui est bien vaste et concerne en fait l'Ouest de la ville (de telle sorte que Frais Vallon et ses barres immeubles à larges grillages de récupération de projectiles ne compte pas vraiment), jusqu'à Notre Dame Limite, en partant des cages à lapin pourries le long de l'autoroute Nord, où l'on case les Algériens depuis plus de trente ans, et en passant par Castellane (d'où est sorti l'ex-footballeur préféré des Français) et surtout, le must du must, juste à côté, la Bricarde. Quand on y passe on ne s'arrête pas -- c'est devenu moins abominable depuis la construction de Grand Littoral (l'énorme centre commercial qui est rapidement devenu le pôle de vie incontournable), il y a maintenant une bonne dizaine d'années --, surtout quand on voit les voitures démontées à moitié -- il ne vaut mieux pas s'y garer, disons simplement.

Mais ça, ça reste des immeubles ; il y a ceux qui vient dans des caravanes qui ne roulent plus, au milieu d'un bordel qui ressemble à une décharge, de véritables bidonvilles. On en trouve dans quelques points connus, autour des autoroutes et des ruisseaux. Mais j'avoue que je ne connaissais pas celui du Mirabeau -- côté St-André, zone franche qui décolle difficilement, les entreprises fuient rapidement vers l'Estaque où l'on paie des impôts et sa sécurité. Et pourtant, je suis passé à côté une ou deux fois par jour pendant quelques années ; je me disais bien que ça avait l'air bien pourri, vu d'en haut, depuis l'autoroute de la Joliette, mais sur grand écran, c'est bien pire. "Khamsa" de Karim Dridi prend le parti de tourner dans ces quartiers où le qualificatif de difficile paraît un doux euphémisme. Au milieu de ces gitans qu'absolument personne n'aime. Et dont on peut se demander si eux même n'apprécient réellement qui que ce soit. Il y a une grande chaîne du racisme facile, à Marseille (le royaume des minorités où même les "Arabes" ne s'aiment pas forcément entre eux, et où des descendants d'Italiens prétendent sans complexe qu'ils sont de vrais Français, eux, pas comme les autres, les envahisseurs), les Yéniches et autres Manouches (en fait, ce sont des Tziganes, mais tous sont abusivement labélisés Gitans, c'est comme les Arabes, plus simple) en sont tout au bout.

À tort ou à raison, la réalité est loin d'être simple, c'est ce que nous montre très brillamment "Khamsa", "cinq" en arabe, chiffre port-bohneur nous dit Rach', le jeune ami (si l'on peut dire, mais c'est vraiment comme ça l'amitié par là-bas, on se fait la bise et on se tape dessus en moins de cinq minutes d'intervalle) transfuge, le "bicot" qui nous révèle que le jeune héros Marco est en fait un "batard" (il faut dire que son père saute [sur] tout ce qui bouge). Onze ans et demi, de l'amour et de la haine, beaucoup de bêtise en fait, c'est le climat qui veut ça (nous dit Montaigne, mais je puis vous jurer que la pétanque est toute la culture la plus raffinée du milieu populaire), sauf que là, en plus, s'ajoute deux facteurs : d'une part l'origine sociale très pauvre, d'autre part le manque de volonté pour sortir de ce train de vie qui finalement ne leur déplaît pas tant que ça -- pour s'en convaincre, il n'y a qu'à constater la poubelle dans laquelle ils vivent depuis des années, soit suffisamment de temps pour nettoyer la place.

On a parlé d'un parallèle avec "les 400 coups" de Truffaut, mais cela fait juste cinq ans que c'est sur ma "towatch list" (j'ai repéré une intrégrale Truffaut, en fait, je crois que se sera plus simple). Toujours est-il que l'on peut lire cette article sur rue89, fort juste sur la situation. En attendant d'aller voir le film, si ce n'est déjà fait, car il mérite réellement le déplacement, avec ses gitans réels qui tournent sur leur propre vie, leurs tensions, leur côté délinquant, et finalement montrent par ce film même qu'ils sont loin d'être des bons à rien. Attention cependant : le film n'est pas sous-titré (l'accent reste limité, c'est déjà ça), ce qui risque de faire un choc pour le parisien, le peu d'expressions locales que j'emploie encore rencontrant systématiquement l'incompréhension, et s'il n'y a plus de filade et que l'on n'engraine apparemment plus personne, ça marronne toujours tout autant que l'on emboucane, et par ailleurs si l'on n'est pas cousin, on est collègue. Plus vrai que vrai, en somme.