C'est ainsi que commença le concert de ce soir : "Du fond de ma détresse je crie vers toi". C'est que la journée fut rude : les RERs disparaissent et j'arrive très en retard, au moins aurais-je croisé ma joli voisine que je n'avais point vu depuis notre dernier ballet conté ici-même, et qui prophétiquement me parlait de son récent ancien chef incapable tout autant qu'insuportable de l'opéra : toute la journée ai-je dû me taper le faux ingénieur, qu'a un moment j'ai même eu envie, et pas qu'un peu, de frapper violemment -- c'est dire si sa bêtise extrême et surtout sa malhonnêteté intellectuelle m'auront affecté. Alors forcément, j'arrive sur les nerfs lorsque je m'aperçois avec déception que Nikolaus Harnoncourt est malade (un bruit de couloir japonais me dit même hospitalisé) : j'avais pris ma place clairement pour lui.

Il n'y avait pas grand monde ce soir à Pleyel (comprendre deux mille personnes environ, pas plus), ce qui m'aura permis de me replacer rapidement côté couloir au rang S, car le rang Y sur l'extrême côté ne me sied guère (la troisième catégorie est tout de même à 50€, ouf !). Apparemment, il y avait du Cosi au TCE, d'où le peu de nombre d'habitués présents ; mais en fait c'est surtout que le programme tout-Bach entraîne la présence du public B (comme Bach), assez différent de celui habituel de la salle. D'ailleurs, je croiserai Bladsurb plus tard.

Le Concertus Musicus Wien entre en scène sous la baguette du chef de choeur Erwin Ortner, et le choeur en question étant l'Arnold Schoenberg Chor. Du Schoenberg il en sera plutôt question à l'orchestre où à divers moments heureusement limités, des dissonances feront leur apparition chez Bach, pourtant peu friand de mare aux canards, il me semble -- et pourtant, on ne joue pas sur instruments anciens. Il faut dire que les mêmes interprètes -- avec l'Harnoncourt alors vaillant -- se sont produits dimanche à Vienne et lundi à Salzbourg, pour exactement le même programme. Peut-être est-ce pour cela que malgré la quarantaine de personnes le choeur chantait très peu fort, à l'image d'un orchestre dont j'ai parfois cru, les yeux fermés, que l'on avait affaire à un solo voire duo de violons, alors qu'ils étaient en fait une dizaine à jouer. Côté solistes, idem : le basse Timothy Sharp ne nous arrachera pas les tympans, le ténor Werner Güra non plus, et c'est finalement chez les femmes que l'on a le plus de voix, d'abord l'alto Elisabeth von Magnus, et surtout la soprano Barbara Bonney. Cette dernière, la cinquantaine, avait paraît-il annoncé il y a quelques années (trois ou quatre ans, m'a-t-on soufflé) de se retirer de la scène lyrique, et c'était donc là un mini-événement pour connaisseur de la revoir chanter. En tout cas je ne me plaindrait pas de cette limitation d'effets, bien au contraire : j'en avais bien besoin.

Le programme fit la part belles à trois longues cantates de Bach, la BWV38 dans un premier temps, "Aus tiefer Not schrei ich zu dir", qui tombait bien à propos on l'aura compris, et dont le style est très hétérogène au fil des différentes parties, durant moins de vingt minutes. Puis ce fut la BWV 70, "Wachet! Betet! Betet! Wachet!", dont on comprend dès le titre que l'humeur est plus harrangueuse. Environ vingt-cinq minutes, Bach fait du bien.

Entracte, je tombe donc sur Bladsurb -- ou plutôt le contraire -- à qui je relate mes mésaventures en dégustant mon brownie au chocolat -- et en précisant que le chocolat ne pouvait être que la seule preuve réellement recevable de l'existence de Dieu. Plus sérieusement à propos de religion, puisque les textes y invitaient beaucoup durant cette soirée, je repensais à cette brave soeur Emmanuelle, qui déclarait sans l'au-delà, la vie n'avait aucun sens ; et que partant de ce refus, elle avait tout de me fort logiquement mené son combat positif, tout comme en partant des mêmes hypothèses, on aurait fort bien pu en déduire totalement le contraire tout aussi rigoureusement (je m'explique rapidement : la vie n'a aucun sens, l'hypothèse est donc fausse. Mais faux => vrai est vrai, de telle sorte que l'on peut déduire du fait que la vie a pour sens la préparation à l'au-delà qu'il faut bien agir -- ce que fait Bach, en l'occurrence -- ; mais l'on pourrait tout aussi bien, puisque faux => faux est aussi vrai, déduire qu'il faille précipiter la fin de vie des miséreux car dans l'autre vie il seront plus heureux). Sur ces pensées hautement philosophiques, revenons-en à notre Johann Sebastian.

Cantate BWV 30 "Freue dich, erlöste Schar", fort long, quarante bonnes minutes, même si l'on finit en avance sur ce qui était prévu. Toujours pareil, relaxant mais un peu plus vif. Bon concert malgré le niveau sonore peu élevé et les quelques couinements, je laisse cependant aux expert ès-Bach le soin de mieux commenter, car je ne connais que fort peu les cantates -- et de toute façon, il y en a trop. Au retour, le RER A de la RATP tarde à venir, dix bonnes minutes, mais c'est surtout celui de la SNCF qui comme le matin disparaîtra mystérieusement, de telle sorte qu'il me faudra le double de temps pour revenir : encore une fois, notre société nationale ferrée a prouvée de manière indubitable que Dieu n'existe pas. En revanche, il reste Bach, et rien n'empêche de se faire du bien aux oreilles.