En voilà une question difficile ! C'est qu'à Paris comme partout ailleurs, le chapeau est devenu une espèce en voie de disparition. Survivent quelques feutres pas forcément bien beaux sur des têtes âgées, et des bords très courts dans le style casquette améliorée pour les jeunes voulant se donner un style funk. Mais du vrai feutre classique et élégant, on en entend peu parler, quand bien même on veut se convaincre du contraire : oui, le chapeau est menacé, et c'est fort triste. Au désintérêt dans l'absolu -- simple question de mode ? Si la disparition fut attribuée à la voiture, le métro pourra-t-il entraîner la réapparition ? --, s'ajoute la difficulté de trouver, à se procurer, et même tout simplement à connaître, comparer, essayer, ces objets disparus. Certes, il reste le Bon Marché ou les Galeries Lafayette -- entre autres --, mais les étals bordéliques où s'étalent pèle-mêle, sans aucune assistance, des objets pourtant fort luxueux (ou plutôt chers : ce n'est jamais trop ce qui se fait de mieux, loin de là), ne donne vraiment pas envie (plus ça va et plus je déteste ces chaînes de magasin dépersonnalisées et plus chères que les boutiques, où l'on est en revanche extrêmement bien reçu, service qui fait partie du prix d'achat).

Autant il est difficile de ne trouver qu'un "distributeur" de chapeau, autant en tomber sur un par hasard (à force de traîner partout) ne mènera pas aux autres, on a du mal à se connaître ou à se révéler quand tel est le cas, quand bien même chacun a sa particularité et n'est pas vraiment en concurrence avec ses collègues du même créneau. L'effet pervers étant que même les maisons de haute couture, de St-Honoré à Montaigne en passant par les Champs et Georges V, qui ne font plus du tout de chapeau (Lanvin étaient des derniers, Hermès a racheté Motsch, Armani a sorti une petite collection sympathique de belle qualité mais en taille 59 uniquement) ne savent pas même où renvoyer leurs clients qui chercheraient à compléter leur tenue (même le concierge de Vuitton a dû avouer ses limites, c'est dire !). Au bout de six mois de recherche dans la capitale, et quatre chapeaux achetés plus tard, j'ai donc décidé de faire l'inventaire de ce que j'ai déniché, d'une part pour que google puisse enfin répondre quelque chose d'intéressant, et d'autre part pour distribuer cet article aux maisons suscitées (et enfin parce que ce sera plus rapide pour répondre à cette incessante question : où donc ai-je déniché tout ça ?).

Commençons par ceux dont je ne possède rien, mais que j'ai tout de même testé en magasin. Canotier est une maison de prêt-à-porter pour le marié, spécialisé en costumes et gilets, et disposant d'une ligne de chapeau fabriqués dans leurs ateliers en Italie qui ont la classe, exposés sur plusieurs étagères dans leur magasin à Madeleine (dans la galerie commerciale, très près de l'entée). On assure que l'on peut les rouler (selon la méthode exposée, et pas plus d'un jour, bien entendu), et que la résistance à l'eau est garantie ; d'ailleurs, m'a-t-on déclaré, en cas de problème (ce qui ne devrait pas arriver, mais...), il n'y a qu'à rapporter le chapeau, et il sera remplacé ! Compter autour de 200€, j'y ai repéré un fort sympathique chapeau marron pour 185€.

Ensuite, le célébrissime Borsalino, qui peut se vanter d'avoir un film à son nom (et quelle histoire !), et même de parfois détrôner le terme de fedora comme le scotch a supplanté le ruban adhésif. Cependant, la boutique rue de Grenelle (pas bien loin de Sciences Po, je conseille aussi la boutique Sportmax à deux pas pour les filles qui veulent de belles robes) reste très réduites, une vingtaine de modèles, et je dois bien avouer que je n'ai pas beaucoup accroché : certes la spécialité est le roulage, mais autant le ruban avec pression facilitant l'opération est astucieux, autant niveau esthétique cela laisse à désirer. En réalité, il faut aller dans les gammes supérieures pour trouver des merveilles, aux doublures satinées, au feutre de qualité très supérieure, et au prix... salé : 385€ au bas mot. Je conseille vivement, aux bourses aisées, le chapeau bleu ou le blanc.

Passons à ceux à qui j'ai légué une partie de ma fortune. Procédons dans l'ordre : le premier fut Motsch. Racheté par Hermès en 1992, la maison est pourtant l'une des plus anciennes (si ce n'est la plus anciennes, 1887), et si l'espace sur l'avenue George V (juste après le Fouquet's) a été envahi par les habits et fragrances de la maison française, un coin important reste réservé aux amateurs de coiffes de luxe. C'est qu'un panama se négocie à plus de 800€, en échange d'un tissage parfait (mais ça reste un panama...). Cependant, on peut y trouver de l'excellente qualité et de l'originalité dans le classique pour bien moins cher, entre 250 et 350€ pour du feutre ou du tissu, 450€ pour du cuir en revanche. En l'occurrence, le mien m'aura coûté 285€, de mémoire (boîte comprise), en coton, doublure en lin, bord et bandeau en cuir d'agneau. Le service y est extrêmement agréable et typique de ce genre d'endroits.


    

Le second de mes fournisseurs fut Anthony Peto, bien plus tard. On tombe ici sur une boutique d'un autre genre, plus légère, plus bohème dirais-je, pas bien loin des Halles et d'Etienne Marcel, dans la rue quasi-piétonne Tiquetone. Le lieu est assez grand, c'est en tout cas l'endroit où l'on trouvera le plus de chapeaux en exposition (chez Hermès le lieu est sombre et les placards très haut tout autant que les tiroirs démultipliés). Ici le lieu est clair, et la fantaisie peut s'exprimer sous toutes ses formes : attention, nous sommes toujours chez un chapelier, et non un modiste (il existe une modiste "associée", Marie Mercié, qui a une boutique délirante rue St-Sulpice derrière la cathédrale) ; la distinction est d'importance : tout comme le géographe n'aime point l'historien, ou le physicien le chimiste, et vice versa, le chapelier s'occupe de l'homme avec des techniques "classiques", sobres et élégantes, tandis que la femme (que rien n'empêche de porter un chapeau d'homme, cependant) ira chez une modiste, laissant libre cours à sa fantaisie pour créer des coiffes exubérantes. Bref, nous trouvons donc chez Peto du feutre imprimé motif vache, du haut de forme parfois tellement haut que même Willy Wonka n'aurait pas osé (la maison travaille en collaboration avec le monde du cinéma et du théâtre, d'ailleurs), de la fort belle qualité, le tout pour des sommes raisonnables entre 100 et 200€ quasiment toujours (et des soldes pratiquées, il reste encore en ce moment des chapeaux de l'été dernier à -60%). Le vendeur en boutique est fort sympathique, mais ce n'est pas Peto lui-même, qui paraît-il a tout de même un certain âge. Si l'origine du chapelier est anglaise, la fabrication du feutre est bien en France, et je croirais presque que c'est le seul qui ne ferait pas importer sa matière première prémoulée d'Italie. Il faut dire que les formes originales nécessitent l'emploi de moules adaptés ; pour ma part, j'ai ainsi craqué pour un feutre très fin noir à l'extérieur et mauve pour le rebord relevé. Il est plus facile de s'en faire une idée en vrai qu'en photo (il emporte d'ailleurs toujours l'adhésion, bien porté), mais voilà tout de même ce que ça donne :


    

Mon troisième chapeau a été trouvé chez Hartwood. En réalité, ce ne sont que de "simples" revendeurs, mais leur commission très confortable vous assure de ne pas vous déplacer plusieurs fois dans le 6ème arrondissement (il faut souvent retourner plusieurs fois selon son idée à faire évoluer pour décider quelle couleur choisir, quel ruban et quel retour y associer), juste en dessous de St-Sulpice, dans la petite rue Cassette, au n°11. Dans cette spacieuse mais très aérée boutique vous attend pourtant le fort charmant sourire de Cerise, qui usant de son original prénom en jeu de mot, a créé sa maison "la cerise sur le chapeau" (on la voit en médaillon sur la première page ; à noter que ses boîtes à chapeau sont rouges... cerise). Le site web est en refonte, d'ailleurs google trouve un blog en construction mais pas l'original en flash (mauvaise idée pour le référencement ! Peto a le même soucis, en moins pire). La spécialité est le taupé à poil ras, donnant une impression un peu mousseuse à ce qui est toujours du lapin au final, mais traité différemment. Les coloris sont très nombreux (encore plus en boutique même, par exemple en violet profond), les rubans, retour, la texture, tout cela se choisit sur mesure, dans le cadre des modèles proposés. Les prix varient entre 80 € (capelines ; cloche ; bibi), 90€ pour les panamas en paille d'équateur, 110€ pour les feutres taupé et 140€ pour les feutres antilope et les panamas en paille italienne extra fine, m'a-t-elle sympathiquement communiqué par mail dans le cadre de ma revue. Pour ma part, j'ai opté pour un taupé (que mon revendeur m'a facturé comme antilope, j'espère qu'ils reconnaîtront leur erreur, c'était payable  d'avance qui plus est), gris clair, bandeau couleur baie (parme) et retour prune. Ce chapeau fait absolument fureur, à un point assez inimaginable même (à Montpellier, outre les regards et autres sifflements, je me suis fait haranguer depuis une voiture par exemple -- bon, c'est la province, aussi, mais il y a un musée du chapeau unique en France vers Lyon ! Et rien qu'entre aujourd'hui et hier, j'ai dû recevoir trois compliments spontanés à son propos). Le voici en photos (avec les fringues associées : pull et écharpe cachemire Bompard, chemises Kenzo) :


    

Et pour finir, ma dernière découverte : Josiane. Cette petite dame d'un certain âge mais pleine d'énergie travaille chez un maître-tailleur Ô combien renommé : André Gillerme-Guilson. Il faut dire qu'il est président de la Fédération Nationale et de la Chambre Syndicale des Maîtres-Tailleurs de France. Et outre cela, il collectionne tellement les récompenses que ses murs en sont tapissés (la dernière devant être la décoration de meilleur ouvrier de France, me semble-t-il). Ce sympathique bonhomme assez réservé et garant de l'élégance absolue est aussi un amateur de belle chapellerie, de telle sorte qu'il fait importer toute sorte de chapeaux, en tissu, cuir ou feutre, de très grandes qualités -- on peut citer notamment des Hamilton. Et puis il y a Josiane, donc : unique en son genre, elle arrive à faire des chapeaux à partir de rien, même une serviette éponge jaune pour Brad Pitt, et son CV contient les noms de Jean Gabin, Michel Audiard, Philippe Noiret, Belmondo, Henri Salvador, Yves Montand, j'ai même appris ce lundi qu'elle coiffait (attention, jeu de mot inside) Jean-Pierre Coffe (que j'aime beaucoup par ailleurs), et bien d'autres encore. Après des années passées chez Lanvin, elle vient tous les lundis s'occuper des têtes bien garnies pour le bonheur des connaisseurs ; et elle est la seule encore en activité à posséder un tel savoir. C'est ainsi que pour mon chapeau noir, j'ai pu discuter pendant de longues minutes (en fait, on a bien dû en bavarder deux heures en trois séances !) de mon noeud (je le voulais en satin, et si j'étais parti sur une idée de noeud pap', nous avons finalement élaboré quelque chose de plus dynamique), et voici le résultat : parfait !


Au final, voilà donc mon chapeau made in Italy & France, un feutre d'une qualité incroyable (qui devrait donc supporter aussi bien la pluie que celui de Cerise) et noir :


    

Josiane, c'est maintenant quelqu'un que j'apprécie énormément, et à qui je viens rendre visite les lundis à midi dès que j'en ai le temps. J'espère pouvoir lui commander un autre chapeau en cuir d'agneau violet, et dont la forme reste encore à déterminer. Toujours pour 250€ environ (d'autres sont moins chers cependant, cela dépend du modèle, mais donne une idée de ce qui est pratiqué en haut de gamme), quand on sait qu'elle effectue aussi les commandes particulières pour de grands noms résolus à seulement de la série, c'est donc la source de l'élégance absolue qui se cache au bout de la rue St-Philippe du Roule pour les grands connaisseurs et amateurs. Tout en gardant ses particularités qui n'empiètent en rien sur celles Cerise ou Anthony Peto, par ailleurs. Ah, Josiane a promis de m'offrir un chapeau si je lui faisais venir 50 clients, je compte donc sur vous, chers lecteurs  ;). Vous pourrez la retrouver ainsi que M. Guilson au carrousel du Louvre,pour le carrousel des métiers d'art et de création, du 3 au 7 décembre (entrée libre de 10h à 20h), occasion où de nombreux chapeaux importés et entièrement créés seront exposés et vendus à prix préférentiels ; j'ai encore une invitation (entrée prioritaire) disponible (l'autre va à un certainement futur client, mon ancien stagiaire), du moins si j'arrive à la retrouver d'ici là, car le Maître-Tailleur m'en a fort sympathiquement donné trois.

Voilà donc les différents endroits, leurs spécialités et leurs gammes de prix où vous pourrez trouver de vrais chapeaux élégants et originaux à la fois. Il me reste cependant un dernier challenge à relever : trouver le même chapeau que celui de Ludwig/Helmut Berger dans le film de Visconti (ici ou , j'aime bien celui de Sissy/Romy Schneider d'ailleurs). Et là, ce n'est pas gagné... :)