Ou plutôt au balcon, pour ma part : j'ai encore eu une sacré chance hier soir, quoique même la file sans pass' a pu entièrement avoir des places à l'orchestre. Peut-être était-ce dû à l'Orphée et Eurydice de Gluck simultanément au TCE, que j'avais initialement prévu d'aller voir (on sait à quel point j'adore particulièrement cette oeuvre), mais pour laquelle j'ai abandonné l'idée en apprenant le prix et la nature des places restantes (et le fait qu'il n'y aurait donc aucune réduction de dernière minute -- et je ne suis pas aussi doué ou plein de relations que ceux qui ont pu avoir des invitations). Je me suis donc rabattu sur "Les Enfants du Paradis", pour sa troisième représentation, et dont un ami-ouvreur m'avait dit le plus grand bien après la pré-générale.

Et effectivement : c'est génial. Voilà ce qu'une adaptation du cinéma au ballet devrait toujours être, puis-je déclarer après avoir dévoré le programme (oui, je l'ai acheté, c'est un signe ! Je vous le recommande, d'ailleurs, c'est passionnant). C'est pas comme l'autre machin au Châtelet, là... Bref. Non, je n'ai pas vu le film de Carmé et Prévert, j'avoue (ça passe à la télé des fois ?), mais je me le trouverais bien en DVD avant d'aller revoir le ballet, en fait. Pour ce que j'ai pu lire depuis, et pour 20 et 30 minutes de moins dans les deux parties successives qui composent l'oeuvre, tout y est. Et reste compréhensible, ce qui n'est pas donné étant donné le nombre d'histoires qui s'entrecroisent (on en compte cinq !), de personnages (réels ou fictifs, nous sommes dans les années 30 sur le "boulevard du crime", soit celui du temple où les aristos et le peuple se mélangent pour assister à des pièces de théâtre de tous les genres), et surtout : de mises en abymes.

Car il s'agit de retracer l'histoire de gens du théâtre ou de leurs spectateurs, avec de nombreuses scènes de théâtre dans le théâtre (ou du moins dans la caméra, qui devient la scène du palais Garnier), de toute forme : pantomime, mime, comédie, mélodrame, tragédie et même carnaval. L'association de Brigitte Lefèvre (comme coordinatrice), François Roussillon (à l'origine de l'idée et assurant l'adaptation) et de José Martinez comme chorégraphe au sens théâtral génial va pousser le concept encore plus loin. Venez un quart d'heure avant le début de la représentation, et vous verrez battre tambour dans les grands escaliers, alors qu'un arlequin vous invitera à prendre place. N'oubliez pas de sortir durant l'entracte, et précipitez-vous en fait vers les alcôves près des balcons ou les rampes du grand escalier : je vous laisse la surprise ! (revenez en salle juste ensuite : autre chose vous y attend !) Et puis il y a aussi quelques sorties des spectateurs du théâtre dans le théâtre (parfois "monté" sur tréteaux, parfois à même la scène, telle la représentation de "Robert Macaire"), dans les loges de l'empereur ou de l'impératrice (ou encore l'orchestre sur scène -- dont une séquence de percussion avec de la vaisselle ! -- ou le solo violon dans les grands escaliers). L'idée est de faire du public du ballet le public de l'oeuvre en lui-même, comme la foule dans le film. Génialement pensé ! (je crois même qu'on atteint la métalepse dès lors que Martinez fait son apparition pour mener les répétitions de ce à quoi l'on va assister, puisqu'il joue ici son propre rôle d'auteur, je demanderai à mon experte que je compte bien y emmener !)

D'ailleurs, à l'entracte, je ne peux que saluer d'un grand sourire la Lefèvre et le Martinez en grande discussion -- il faudra que j'apprenne à tirer mon chapeau, j'oublie souvent que je l'ai sur la tête et qu'il peut servir à ce genre d'occasions, surtout que nous étions en plein pantomime ! Sur scène, Eve Grinsztajn en Garance (la fille centrale que tous veulent conquérir mais qui échoueront tous), Bruno Bouché en Baptiste (le Pierrot dans la vie comme sur scène), Karl Paquette pour Frédérick Lemaître (le beau gosse qui va devenir star), Vincent Chaillet en Lacenaire (un aristobandit comme on ne savait en faire qu'à cette époque), Alice Renavand en Nathalie (qui séduira Baptiste, lui-même pourtant épris de Garance, dans les bras du Comte pour avoir une protection -- tout est histoire de chassé-croisé "amoureux" merveilleusement mis en scène eu égard à la complexité des affaires), Ghyslaine Reichert pour Madame Hermine (jalouse intrigante), et enfin Aurélien Houette pour le Comte (avec une scène finale poignante). À noter aussi la Desdémone de Nolwenn Daniel.

Ce ne sont pas des étoiles (j'ai Ganio et Pech sur le programme, apparemment le Figaro a eu Ganio en Baptiste), mais le nombre de premiers danseurs reste surnaturel. Ce qui nous donne donc un grand passage de ballet classique (avec des ballons -- balletomane #3 m'a appris le terme), de telle sorte qu'à l'hétérogénéité des mises en abymes répond celle de la chorégraphie (dans un moindre mesure cependant), reprise d'une manière peu commune par la musique de Marc-Olivier Dupin : on passe du tonal à l'atonal, du classique au sériel, de la musique répétitive au tango, c'est fou ! Pour une partition de 1h15 plus 55 minutes (ce qui est fort long pour un ballet, la soirée se termine à 22h15 !), le travail est réellement remarquable, de la vraie musique de ballet qui ne sombre pas dans les travers habituels. Très bon !

Ajoutons à cela les décors inventifs et déstructurés d'Ezio Toffolutti, et le travail extraordinaire d'Agnès Letestu sur les costumes : sachant qu'elle en a au moins dessiné entièrement certains (elle en a récupéré 150 dans les ateliers, déjà, mais ce travail seul de sélection mérite en soit un salut), si ce n'est pas son premier coup d'essai, jamais elle n'était allé aussi loin, et je lui confère volontier des talents pour la haute couture tellement cela était un ravissement pour les yeux, jusque dans des personnages secondaires ! (une robe violette dans le bal était magnifique, c'est quasi-introuvable dans la vraie vie -- on n'est pas du niveau de Valentino, bien sûr, mais du beau Bain de Nuit, par exemple -- je recommande aux demoiselles qui me lisent, on se situe autour de 300€ --, en plus long, ample, de la vraie robe de petite princesse ! Tiens, qui va le 15 novembre à la "braderie" de l'opéra ? Je compte m'y trouver peut-être un chapeau, une veste, une robe, que sais-je...)

Au final : allez voir "Les Enfants du Paradis", ça en vaut vraiment la peine, que l'on soit un addict de la danse ou pas. Il reste onze représentations.