"La petite renarde rusée" accumule les faux semblants. Alors que je suis en grande discussion avec un couple de séniors que je vois bien plus que mes propres parents (on s'amuse à remarquer, après avoir blagué avec une autre queue-de-dernière-minutarde que l'on s'entretient comme des intimes de toujours alors que personne ne sait même comment s'appelle l'autre), messieurs aussi expérimentés qu'intransigeant (ils ont trouvé que hier, c'était de la bouillie de Grieg au piano ! Eurg   :s  -- mais ils n'ont jamais entendu première symphonie de Prokofiev aussi bien menée que celle de Gergiev), ils m'appennent que non seulement cet opéra de Leoš Janáček (z'avez vu, je mets les accents, donc vous devez lire "Leosh Yaniatchek") n'est pas pour les enfants comme on esaie de le faire croire (avec force résultat), mais qu'en plus toutes les autres langues traduisent le titre par l'équivalent de "le petit renard rusé". Ciel ! Bon, déjà, ils en ont vu un en Espagne où ça aurait été "zorro" et non le "zorra" de wikipedia, mais en fait, après avoir fait remarquer que pas toutes les langues n'avaient de féminin dans l'absolu (l'Anglais, le Japonais, déjà), mais en plus la féminisation des noms d'animaux est toujours scabreuse ("le souris" ?). En fait, il semblerait bien que l'on finisse par "a" pour masculin/féminin, et "y" pour le pluriel. Le livret du compositeur est inspiré d'un conte de Rudolf Těsnohlídek, "liška bystrouška". Comme on peut le voir, le second mot n'existe pas tel quel, mais on trouve une racine approchant de "rusé" (avec adresse, etc) ; le second est "renard" ou "renarde", et effectivement c'est comme cela que se présentera notre héroïne à son futur. Quant à příhoda, on comprend bien que le tenant en "y" est le pluriel. Moralité : personne n'a raison, ce sont les aventures des renards rusés (le wikipedia espagnol nous parle d'"oreilles" dans la traduction littérale !).

La question demeure : pourquoi avoir commercialisé un nom pourtant changé volontairement (par rapport à l'oeuvre d'inspiration) par le compositeur lui-même ? Bref, trois actes, découpés en deux plus un, soit une heure, vingt-cinq minutes d'entracte avant trente minutes de dernier acte, nouvelle production pour Bastille par André Engel, et Dennis Russel Davies à la baguette. Dans le rôle titre : Elena Tsallagova, la Lucrèce remise de son viol (en réalité on l'avait revu l'année dernière déjà dans Capriccio à Garnier), et qui comme Ugo Rabec que l'on peut entendre ces temps-ci à Garnier dans un rôle secondaire, avait eu le prix lyrique de l'AROP l'année dernière. Qu'elle a largement mérité, en voilà la preuve ; ajoutant qu'elle est jolie, intelligente et pétillante (preuve vidéo), et que le roux lui va fichtrement bien, de quoi devenir zoophile rapidement.

On trouve aussi Jukka Rasilainen (garde-chasse), Hannah Esther Minutillo (le renard), Letitia Singleton (le chien), ou encore Slawomir Szychowiak (le blaireau), on ne va pas name-dropper toute la prod' fort nombreuse, mais on comprend bien de quoi il s'agit : beaucoup de petits rôles d'humains et d'animaux mélangés, parlant tous Tchèques mais ne se comprenant pas entre eux. Cette incompréhension prend l'apparence de la chasse, du renard par l'homme, de la poule pour le renard. La première lecture est donc écologiste-mignonne, c'est pour cela que l'on veut introduire les enfants à ce "Pierre et le loup" à l'opéra (la musique n'est pas si simple pour les mioches, me dit-on), et effectivement la salle grouillait de sales marmots de bourges (tous blonds, ce qui prouve de manière indubitable qu'il s'agit d'une maladie au même titre que la varicelle -- et certains n'en guériront jamais !), qui s'ennuyaient à mourir dans ce qui a été qualifié de "longueurs". C'est s'arrêter un peu vite !

Car cet opéra est dans la droite ligne que "le roman de Renart" (mais sans les parties grivoises, le chien qui se soulage un peu sur la renarde n'est rien à côté des allusions bien lourdes de ce que l'on fait étudier en extraits à notre jeunesse), ou "Animal Farm" bien plus tard -- on y trouve bien l'insulte "Bolchévique". La tribune politique que va mener la renarde devant les poules (qui sont habillées... comme des poules, trop drôle), les haranguant pour se libérer du joug de ce coq qui les résigne aux tâches ménagères tandis qu'il se garde le meilleur grain en était le summum, mais le duo avec le renard sous le charme de cette donzelle émancipée, aux idées fortes, ou encore le commérage entre chouettes, la roublardise des hommes, la méchanceté des enfants, etc, tout constitue une critique sociale légère mais affirmée, qui passera bien au dessus de la tête de bambins quasiment tous infoutus de lire les sous-titres. On pourrait rapprocher ces faux-semblants à "Peer Gynt" (plus appuyé, critique acerbe de la paysannerie) ou "la flûte enchantée", comme diront le couple des suscités (ou alors c'est de la propagande franc-maçonne pour minot :)  ).

Le Blaireau est un gros blaireau, les Poules sont des poulettes, et les Renards de vrais renards ; le cycle de la vie se retrouve, différents niveaux de lecture, la musique de Janacek toujours au poil, direction impeccable, décors originaux et mise en scène élégante et amusante (les gosses sont ravis, tout le monde est déguisé, des bambins prennent les rôles de papillons, chenille, escargot, et que sais-je encore -- ah si, une ribambelle de renardeaux super mignons, le roux sera à la mode !), il serait criminel de rater cette "Petite renarde rusée". Remercions Gerard Mortier qui aime les Tchèques, et pas en bois. Et puis amenez-y votre gosse si ça lui fait plaisir, après tout, tant pis s'il croit avoir compis à la fin (pour ma part, après avoir fui durant des années pour oublier "la flûte enchantée", je pense que je vais pouvoir m'y remettre pour la comprendre pleinement).