j'ai vu Le Messiaen
Par palpatine le samedi 1 novembre 2008, 17:50 - ... et les arts - Lien permanent
Hier, il y avait un événement attendu par une foule de fan depuis, pfiou, des années. Ça commence par un "O". "OO"... "OOO...livier Messiaen", bien sûr ! Myung-Whun Chung à la direction et Matthias Brauer comme chef de choeur, l'orchestre philharmonique de radio France nous a livré hier pendant plus de cinq heures et demi une recréation de "Saint François d'Assise".
Oui, cinq heures quarante cinq, exactement ! En ne comptant pas la standing ovation finale, je n'applaudis que cinq minutes car j'ai ensuite un RER et un bus de nuit à attraper (à étoile, je tombe sur un chef de ma boîte : il est resté tard pour ne pas à avoir à bosser le week-end, rappelez-moi de ne jamais faire chef si un jour j'oubliais par mégarde). On commence les hostilités à 18h30, une heure dix de première partie (1. La croix -- 2. Les laudes -- 3. Le baiser au lépreux) qui commence un peu en retard, de telle sorte qu'il est trop tard pour courir à une boulangerie ; trente minutes d'entracte (une collation est servie à l'orchestre et au choeur, il y a possibilité de se restaurer dans une grande partie réserver du foyer pour 30€ : seulement deux personnes sont assez riches, c'est un échec -- prévisible), j'en profite pour commencer le tour de l'expo Messiaen, en bas (étrangement, si l'on parle de sa ferveur catholique, on oublie de mentionner le drame qui frappe sa première femme, et c'est par logique que l'on comprend qu'elle est morte peut avec 1960 puisqu'il se remarie en 61, ce qui est indirectement mentionné) ; on reprend pour une heure cinquante d'acte II (4. L'ange voyageur -- 5. L'ange musicien -- 6. Le prêche aux oiseaux), donc le dernier tableau fait figurer bien vingt minutes de chant d'oiseau (en réalité, une partie des thèmes principaux déjà évoqués sont aussi des chants d'oiseaux exotiques) ; grosse entracte de quarante minutes, où j'ai le temps de finir l'exposition du hall en mangeant une petite part gâteau au chocolat (j'ai sacrifié 4€, je pense que je ne peux décemment pas mettre 6,50€ dans un sandwich de moins de 30cm² et 2cm de haut, c'est contre ma religion), puis je retrouve mon ami berlinois subjugué (il doit y avoir d'autres connaissances, mais elle se planquent -- certains aussi sont absent, puisque c'est catho on leur pardonnera, la salle est bien remplie en bas, mais ce sont les étages supérieurs qui se sont reversés à moitié, et l'arière scène est prise par le choeur très fourni, plus les trois premiers rangs occupés par l'orchestre sur la rallonge), celui-ci a pris une chambre d'hôtel, il va à Londres le lendemain ; et puis on reprend pour une heure cinq (en réalité, on a accumulé des petits retards un peu partout) d'Acte III final (7. Les stigmates -- 8. La mort et la nouvelle vie).
J'insiste sur le terme de spectacle musical. Je n'aimerais pas que l'on joue Saint François en version de concert, car il s'agit vraiment d'un spectacle... J'ai voulu marquer, par la succession des huit tableaux, la progression de la grâce dans l'âme d'un saint.
Ce soir, c'était donc une version de concert : non donné à Paris (et tout court ?) depuis 2004, à Bastille, pour une création en 83 (cinq petits jours avant Palpat', ai-je remarqué : le 28 novembre), et quelques passages tous les cinq à six ans au moins (quelqu'un de vieux se rappellerait-il de toutes les dates ? ;) ), il a fallu y couper, mais heureusement le livret avec notes scéniques était fourni, et la salle a eu l'idée de projeter des vidéos au dessus du choeur. Pour la peine, c'était plutôt moche d'une manière générale, et on aurait pu s'en passer ; et à la place être moins dans la pénombre pour lire le texte, et avoir du surtitrage, car même si St-François et frère Léon n'était franchement pas toujours compréhensibles, le choeur est quant à lui impénétrable, et ses parties sont parfois longues.
Il y avait du vieux médisant au second entracte, et la salle s'est vidée au fur et à mesure : si j'avais des voisins de part et d'autre après m'être replacé à trois places du couloir central impair du rang R, celui de droite s'est évaporé après le premier acte, et les autres ont disparu ensuite, libérant trois autres places pour moi-même, de telle sorte que je pus encore mieux me centrer et m'étaler (entre les gros programmes, chapeau, écharpe, etc, ce n'est pas du luxe, tiens, en plus j'ai mon pantalon de cuir Alan Gerard tout neuf pas encore formé, avec ma chemise Kenzo orange pour obéir au dressing code halloweenien). Bref, il existe, sur cette planète, des gens qui ne connaissent pas Saint François, c'est fou ! (et surtout prenne des places pour plus de 5h d'opéra à l'aveuglette...) Personnellement je l'ai découvert en 2006 grâce à la fournie médiathèque de Thales (écoute sur une après-midi complète, en triturant de l'Ada), et en fait je l'ai même connu avant les opéras de Wagner, de telle sorte que je n'avais point fait le rapprochement, notamment sur la longue citation bien visible de Siegfried. Bref, Olivier, à toi la parole :
Je me suis toujours heurté à quatre difficultés qui sont le malheur de ma vie, et auxquelles le temps a pu apporter quelques solutions. La première difficulté est que je suis un musicien rythmicien, et que les gens auxquels je m'adresse confondent le rythme avec les valeurs égales et les temps réguliers. La seconde est que je vois des couleurs intellectuellement lorsque j'entends ou que je lis de la musique, et que mes élèves comme mes auditeurs ne voient pas de couleurs du tout. La troisième est que je suis ornithologue, que j'ai noté beaucoup de chants d'oiseaux, que je les utilise constamment dans mes oeuvres, et que le public des concerts est généralement composé d'habitants des villes qui n'ont jamais entendu un chant d'oiseau. [ndlr: il est d'Avignon]
La quatrième, la plus grave et la plus terrible, est que je suis croyant, chrétien, catholique, et que je parle de Dieu, des Mystères Divins et des Mystères de du Christ, à des gens qui n'y croient pas, ou qui connaissent mal la religion et la théologie.
Il est vrai que niveau parole de Dieu, on en tient une couche. Mais rappelons nous que l'oeuvre fut créée à l'opéra Garnier (dont la commande émane) par un ami japonais, Seiji Ozawa, puis reprise par Kent Nagano vous remarquerez que depuis, les noms ont là aussi peu changé), et ce soit par un autre ami et disciple, Chung : rien de bien catholique là dedans. Alors si je vais écouter des combats entre dieux grecs en comprenant la psychologie qui anime les personnages et le compositeur à travers eux, je peux bien le faire pour Dieu, le Christ, et St-François. Surtout lorsque la musique est aussi bonne : on ne voit pas passer le temps -- même si l'attention n'est pas toujours parfaite, évidemment.
Van Dam prenant sa retraite peu à peu, c'est Vincent Le Texier qui a repris son rôle, et si le baryton n'est pas toujours compréhensible (ce qui est gênant, car le texte en prose et récitatif a une importance capitale), il a une belle voix pleine et ronde ; Nicolas Courjal en frère Léon, même remarque que le précédent, et d'ailleurs idem pour la soprano Heidi Grant Murphy dans le rôle de l'Ange. En revanche, Tom Randle qui contrairement aux autres est un habitué de son rôle, le frère Massée, était extraordinaire : très belle voix, tout à fait compréhensible, et c'est le seul à interpréter son rôle, il croise les mains, regarde dans les cieux, il est dedans quoi !
St-François fut un projet sur 12 ans, dont huit de création pure, en deux fois quatre ans d'écriture du texte (donné comme poème, c'est en réalité de la prose), puis de composition musicale. Au final, cela donne ça :

Ce n'est pas que l'on aime ou que l'on aime pas, c'est que l'on est fan ou que l'on fait un rejet. Pour ma part, si au début je fus très surpris de ce "j'ai peur, j'ai peur sur la route" alors que je découvrais totalement la musique contemporaine (mis à part Ligeti, quelques années auparavant), le choc fit place à une appréciation de plus en plus vive. C'est donc avec une grande joie que j'ai pris ma place pour cette soirée exceptionnelle. Je n'ai point été déçu ! Première fois que je peux donc entendre cet orchestre immense avec une onde Martenot sur trois voies, il ne manque étrangement qu'un orgue (ou alors la console était planquée et le son plus que discret, après tout la dernière fois je n'ai pas vu le piano planqué) : lorsque l'on sait que Messiaen était organiste (61 ans à la trinité !), doit-on voir cela comme une marque de modestie ?
Une intégrale (selon son catalogue officiel) en 32 CDs a été très récement éditée, chez Deutsche Grammophon (Universal Music) ; elle est particulirèrement difficile à trouver, fnac.fr déclare être en rupture, Harmonia Mundi lutte pour en avoir, et si celui de la CdM est le seul pouvant en obtenir, malgré les 10 pièces commandées seulement 7 ont été reçues, et se sont arrachées à Pleyel très rapidement. La fièvre messiaenique méritera donc un peu de persévérance (et de foi ?)...
Commentaires
Je te confirme que l’ami berlinois subjugué est bien arrivé à Londres : nous étions au même concert ce soir.
L'intégrale se "trouve" plus aisément sur Amazon.
A più tardi.
@Laurent: j'ai failli lui dire de te faire une bise de ma part en plus ! ;)
@Ariana: tiens, limite ça tombe bien, fallait que je commande les introuvables enfants du paradis, et à 14€ en version Pathée ça ne sufisait pas pour avoir la livraison gratos...
Merci de parler de ce compositeur de génie !
En outre, cela me fait un parfait complément de ce que j'ai pu lire à cette adresse :
http://www.laboiteasorties.com/2008...