Encore une affaire, c'est terrible : un ado de 15 ans, voulant imiter une vidéo sur le net s'est tué avec un sac en plastique. Première remarque : on n'a pas attendu le net pour se suicider plus ou moins volontairement avec un sac en plastique (il y a même eu un warning sur les sac de grandes surface pendant longtemps, vous souvenez-vous de la chouette ?). Mais là, c'est inédit : on a voulu imiter une vidéo youtubesque. Le premier qui dit qu'il y a quelques années (oh, une bonne dizaine, il y a prescription) deux couillons s'étaient fait exploser avec une poubelle en voulant refaire McGyver sort.

Donc, il faut réagir. On a déjà tenté d'interdire l'adolescence (dit "âge bête") sans succès. On a déjà voulu interdire le suicide (des catholiques aux Anglais) : sans succès non plus. On a tenté d'interdire la bêtise, mais ça aurait fait trop de chômage parmi les politiques (et pour un plan de reclassement, ça va être trop difficile, la grande majorité n'a jamais travaillé dans une vraie entreprise, en fait ils ne savent pas faire grand chose mais il ne faut pas le dire). On est en train d'interdire les sacs en plastique (un début de réponse ?). Mais ce n'est pas suffisant, il faut agir, l'avenir de nos adolescent influençable est en danger : c'est à cause d'internet !

Eh oui, le suicide est la seconde cause de mortalité chez l'adolescent, juste après les accidents de la route ou avant l'anorexie (dont on ne parle que chez Delarue -- ah non, pardon...), mais celui-ci est de trop : un contrôle s'impose sur cette loi de la jungle, cette zone de non droit qu'est le média de masse obscur(e) Internet, ou nos enfants risquent tous de périr. C'était l'avis des deux chroniqueurs de ce matin (Marianne et le Point, me semble-t-il) sur i>télé, reprenant l'avis des autres journalistes tout aussi cons unanimes. Mais il y a eu mieux, ensuite.

Il y a eu Frédéric Lefebvre. Une chère avec une étiquette de droite aurait pu se faire élire dans les Hauts-de-Seine, mais Lefebvre, ça... (on se consolera en se disant qu'en réalité il était second sur la liste après Santini et a juste pris sa place, mais quand même) Et donc il était l'invité politique de ce matin, juste après les deux chroniqueurs. Et il nous a montré tout son talent d'orateur, qui heureusement est limité à ce qu'il a raconté comme ânerie trois jours auparavant, de telle sorte qu'il est plus aisé de retracer ses paroles :

L’absence de régulation financière a provoqué des faillites. L’absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l’absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d’adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ?

Oui, quand même. Et ce type est payé par nos impôts... Bref, il a réitéré (c'est un multi-récidiviste) son soutien d'un contrôle de censure par le CSA du contenu d'Internet, sans rire. En fait, il pense peut-être à un grand pare-feu à la Chinoise -- c'est cool, il n'y a qu'à leur racheter, en plus ça nous fera de bonnes relations, on s'entend toujours entre néo-fascisants. Quand je pense que l'on cherche à réduire le nombre de fonctionnaires pour alléger la dépense de l'État... (en tout cas, le gouvernement a raison sur un point : il faut vraiment écrémer)

Outre la connerie intrinsèque de nos "élites", qui me gène juste un peu (ah, mais la liberté d'expression...), c'est surtout le symptôme d'une société repliée sur ses névroses qui m'inquiète. Cet ado n'était pas mal dans sa peau, nous dit-on, c'est vraiment parce qu'il a vu cette vidéo, et qu'à 15 ans, vous savez, ça fait deux (et pas trois) ans que l'on peut être jugé pénalement responsable et aller en zonzon, mais on n'est pas capable de savoir que l'on peut s'étouffer en se mettant un sac en plastique sur la tête. Et l'on revoit ces temps-ci notre spot publicitaire (qui ne passera plus sur France télévision ?) gouvernemental sur les dangers d'Internet, qui outre le fait d'insinuer qu'un robot destructeur de jeu vidéo transformera votre fils en tueur en série au collège, ou le fait que votre garnement voie des nichons est très mal pour sa santé mentale, nous "rappelle" que votre petite fille de 10 ans se fera certainement violer par un pédophile "prédateur", à force se surfer sur le net.

Bon, le seul petit problème, c'est qu'il n'y en a pas vraiment. On a eu des adolescentes (ah, décidément, l'âge bête) qui ont fugué avec des éphébophiles, et n'ont pas même été violée. On a eu des vidéos, qui avant circulaient sur VHS sous le manteau et maintenant sur le net, mais une vidéo n'a jamais violé personne (hint : il n'y a pas de marché de la pédophilie sur vidéo comme il y en a un de la pornographie, surtout lorsque lesdites vidéos sont accusées de circuler sur des circuits de diffusion P2P gratuits ! De même, prétendre que ça "inspirerait" des pédophiles en sommeil va non seulement à l'encontre des études montrant qu'au contraire cela sert de défouloir à pulsion, mais est aussi insulter l'intelligence qui devine que les relations sexuelles mêmes perverses existent depuis bien avant l'invention de la vidéo). Et puis c'est tout. Dutroux n'avait pas le net (et il ne téléchargeait pas les gamines). Et en oubliant que la grande majorité de viols de petites filles sont en fait de l'inceste (et ça c'est du tabou !), en prenant le soin à la place d'accuser un média de transmission (parmi d'autres, avait-on tenté d'interdire les VHS lorsque les vidéos clandestines circulaient comme cela ? Et les appareils photos avant ?), sous prétexte que celui-ci est bidirectionnel (le "prédateur" à l'affut derrière son clavier guette les petits nenfants sur les chan de discussion "dessins-animés" de Caramail, c'est bien connu), je ne suis pas vraiment bien convaincu que l'on règle le problème de ces petites filles (et garçons, n'oublions pas la parité), qui pendant qu'un Lefebvre essaie de justifier des lois d'Albanel puantes sans le dire, souffrent quant à eux réellement -- et les instrumentaliser ainsi ne relève pas de la plus haute vertu, on le devine.

En attendant, trois adolescents se suicident aussi par jour, et personne n'en parle aux JTs ni au Parlement. Sauf lorsqu'ils l'ont annoncé sur leur skyblog.