"Sylvia ou la nymphe de Diane" fut au répertoire du ballet de Paris durant bien longtemps, depuis sa création, avant d'en être sorti : si balletomane #2 le regrette profondément, ce n'est pas forcément le cas de tout le monde, toujours assez moqueur de ce genre de spectacle très cucul la praline. Il n'empêche que la programmation pour trois dates (enfin, deux, une le vendredi et deux le samedi) de la chorégraphie de Lycette Darsonval (1979) d'après Louis Mérante (1876), et réglée par l'équipe actuelle du ballet de l'opéra de Paris, sur une musique de Léo Delibes, par une compagnie invitée ne pouvait se manquer pour les amateurs de ballets, tous confondus. En l'occurence, toujours nos Pékinois du Ballet National de Chine, c'est dire si l'on délocalise vraiment tout, de nos jours.

J'arrive donc un petit quart d'heure avant 19h, et après l'une de ces nombreuses journées sous-payées dont je commence à avoir l'habitude -- pourvu que ça ne dure pas. Il n'y a pas grand monde dans l'absolu, mais les habitués du pass' sont bien présents, sans être aucunement les mêmes que lundi : pas fous, certains ont soigneusement évité le défilé aux carabines pas bien érotique ni gracieux. J'obtiens facilement une place que je préfère un peu éloignée de la scène, à l'orchestre ; en fait, je pense que j'ai refusé une première place qui se serait trouvée juste à côté de mon président de l'AROP le Beffa, perdu au devant de l'orchestre, assez étrangement, alors que les autres membres habitués ou de valeur (le Stirn, présent à tous les ballets, et qui occupe aussi une place d'importance dans la direction de l'opéra tout court, s'est octroyé la meilleure, plein centre du premier balcon, même la Lefèvre a dû se contenter du second rang).

"Sylvia", ça n'a vraiment rien à voir avec le précédent programme carabiné. Ballet en trois actes de Jules Barbier et du Baron de Reinach, entré au répertoire du ballet national de Chine le 27 juin 1980, il fallait tout de même oser le présenter devant son ancien public parisien d'origine. Nous avons donc des faunes, des satyres, des naïades, et bien évidemment des tonnes de chasseresses. Et puis des personnages principaux tout aussi mythologiquement grecs : Sylvia par Zhang Jian, qui présente l'avantage de ne pas être une Chinoise moche (d'une manière générale, les costumes ont adouci leurs traits disgrâcieux) ; Aminta, le second rôle, par Hao Bin, un danseur très grand et filiforme ; Eros est interprété par Wu Yan, un rôle très intéressant demandant pas mal de capacités scéniques ; Orion, le méchant, est Huang Zhen, que l'on croirait sorti d'un film d'épée chinois ; enfin, Diane, que l'on voir assez peu au dernier acte seulement, par Jin Jia.

Le premier acte nous donne le ton : c'est du mignon-tout-plein, avec des ensembles qui sont parfois légèrement désynchronisés (en fait, on verra surtout des erreurs au fil de l'avancée de la soirée), et des solistes qui ont parfois un peu de mal sur leur équilibre (mais là, en revanche, ça va s'améliorer grandement au fur et à mesure, une question d'habitude du sol, peut-être), mais dans l'ensemble c'est pa ma foi très bien. Ça tient la route, et même, le défilé des chasseresses est ravissant. En revanche, je comprends mal la fin de l'acte, il faut dire aussi que j'avais du mal à suivre, la musique et la mièvrerie naturelle n'aidant pas à la concentration au bout de 40 minutes. Notons que l'orchestre Colonne, toujours sous la direction de Zhang Yi, par rapport à lundi, était méconnaissable, Delibes (qui a toujours cette tendance pompière contre laquelle on le sent lutter) a dû mieux les inspirer.

Entracte de vingt minutes : je croise deux amis balletomanes masculins (eh oui, ça existe), je flâne un peu aussi, je n'arrive pas à croiser balletomane #1, dommage. En fait, j'arriverai à la voir un instant au second entracte, mais un instant seulement : pas même le temps de lui indiquer que deux places sont libres à ma gauche (soit plus centrées que la mienne encore), ni de l'interroger sur l'argument de plus en plus obscur. Ce sont donc mes deux compagnons de tout à l'heure, qui toujours ironiques, éclairent ma lanterne : Sylvia batifolait gaiement avec ses nombreuses compagnes lorsqu'elle fut surprise par le bel Aminta, venu idolâtrer Eros ; celle-ci le tue donc d'une flèche. Mais Eros, marri, ne l'entend pas de cette oreille : il décide à son tour de frapper de sa flèche inamourante la friponne, et de ressusciter son admirateur dont elle tombe éperdument amoureuse (sans cela, nous aurions donné dans la nécrophilie, jusqu'ici tout est donc logique). C'est alors que je ne comprenais plus bien : normal, me répond-on, c'était un Deus ex machina de première classe (ndlr: en réalité, c'est plutôt un inverse de Deus, puisque ça ne résout pas l'intrigue mais la complique, quoique l'on pourrait alors considérer que ceci l'empêche de terminer tout à coup, et donc de tomber à l'eau), le méchant Orion enlève alors Sylvia, qu'il emmène dans sa caverne, c'est le second acte auquel on vient d'assister ; mais Eros, n'étant pas d'accord avec ce perturbateur de ses plans, sauve à la fin la jeune Sylvia éperdue.

C'est donc pour se remettre de ses émotions, et réfléchir sur la haute portée philosophique de l'action, rajoute-t-il narquoisement, que nous avons droit à 20 nouvelles minutes de pause alors que le second acte n'a été annoncé (je n'ai malheureusement pas eu la présence d'esprit de vérifier) durer 21 minutes ; jugez si j'étais assez fatigué en cette fin de semaine : je n'ai pas même fait de remarque sur la caverne, justement. Bref, l'acte 3 doit nous montrer durant trente minutes une célébration de tous les participants du ballet : c'est effectivement le cas. Après bien des fouettés et des ballons (nos deux stars principales assurent), et une performance exceptionnelle de l'Eros (il change sans cesse de costume, mais a priori c'est bien lui), Orion fait une apparition remarquée pour enlever à nouveau la nymphe qu'il entend bien violer sans que personne n'y ait à redire : las, il se fait massacrer (ça ce n'est pas vraiment du spoiler, en revanche, par qui ? Deus ex machina !). Tout finit donc bien, dans un tableau hyper-mignon-tout-plein que les touristes fort nombreux ne manquent pas de beaucoup photographier, avec ou sans flash.

Certes, ça n'a pas le cachet "ballet de l'opéra de Paris"®, mais ça ne démérite absolument pas : je vous recommande d'y assister (bon, pour cette après-midi, ça risque de faire juste, il reste la session de ce soir, si vous n'allez pas au TCE). On regrette l'absence d'un acte 4 nous montrant les ébats de Sylvia et Aminta, ce n'est pas un ballet auquel on assister pour mater de la danseuse d'une manière générale, ce qui évidemment enlève beaucoup d'intérêt à la chose, mais assister à des chinoiseries n'étant pas banal de par nos contrées, cela compense tout de même un peu. Ce fut en tout cas une fort agréable soirée.