Alors que j'attendais au bout d'une déjà longue file de dernier-minutards où je ne connaissais personne, j'ai pu bouquiner le ligne8 et sa partie consacrée à "Lady McBeth de Mzensk", inspiré d'une nouvelle de Nikolai Leskov d'un bon siècle antérieur, et que l'on peut trouver sous les titres "Lady McBeth du district de Mzensk", ou encore "Lady McBeth au village" : c'est que notre sanguinolente dame est très locale, petite bourgeoisie, qui se fait chier à mourir, ou plutôt à faire mourir les autres, pour des ambitions bien maigres, se remarier à l'ouvrier coureur du coin, et cesser de s'ennuyer... Cette lecture aura au moins eu l'heur de m'expliquer le pourquoi des deux bergers allemands du premier tableau : le metteur en scène moderne va parfois chercher ses idées tellement loin qu'il n'y a bien que lui qui se comprend...

Lea finit par arriver, et comme nous causons -- euphémisme --, je ne m'aperçois pas que le début de l'opéra n'est plus qu'à 5 minutes, et alors que ma guichetière préférée m'a délogé un rang 16 bien centré, il reste encore bien du monde en quête de place, nous sommes obligés de courir et de nous faire presser, et je dis alors à l'ouvreur que d'un autre côté, il ne faudrait pas vendre les places aussi tard. "Oui, mais vous avez payé 20€ pour une place à l'orchestre", me lance-t-il. Certes, mais il faut être clair sur un point : les places ainsi vendues aux jeunes et vieux -- discriminant suivant les présuposées classes les moins fortunées, même si l'on sait bien qu'au moins pour les seconds le niveau culturel d'entrée fait que la pauvreté ne s'y rencontre jamais -- sont des invendus dont on a plus aucun espoir d'en tirer le prix maximum, ou des retours que l'on ne peut plus revendre ainsi. C'est-à-dire que ce n'est absolument pas une faveur désintéressée de l'opéra : c'est un système économiquement optimisé qui permet de satisfaire tout un chacun. Le prix des choses n'est jamais fixe mais dépend de ce que l'on est prêt à y mettre, il ne faut jamais l'oubier -- et en l'occurrence, que la salle soit vide ou comble, le coût absolu de la représentation reste le même. Voir les éconoclastes au sujet de la discrimination tarifaire, notamment appliquée à une salle de concert.

Bref, on court et ce n'est pas cool (surtout pour mon accompagnatrice qui a payé plein pot -- elle n'est pas assez âgée, dirons-nous). Et je remarque que les ouvreurs ne connaissent que très mal la salle : alors que je veux prendre un raccourci, on nous ré-aiguille vers le chemin le plus long : c'est très crétin. Du coup, je n'ai même pas de mini-programme, et je ne serai que fort surpris de ne jamais voir arriver l'entracte qu'au bout d'une heure cinquante. Mais surtout : si je m'étais rendu compte avant de la hauteur de la personne devant moi, presque deux mètres, une tête de plus que son voisin de droite, je me serais plutôt décalé sur la place libre de droite plutôt que d'y avoir installé mes effets. Oh, parce que des places libres, il y en avait plein, en réalité : une à droite, une à gauche un peu plus loin, et encore deux derrière, une devant en diagonale, et j'en vois encore deux autres au rang 15 des stars. Manifestement des invités , journalistes ou autres beautiful people, qui non seulement ne se sont pas déplacés, mais en plus n'ont averti personne : ça, en revanche, c'est totalement scandaleux -- et typiquement français, me disait la dernière fois mon ami berlinois, qui me confiait aussi que ça jasait sur le sujet à l'étranger (de plus, je ne vois pas l'intérêt d'inviter des journalistes alors que le nombre de représentations est très restreints, et qu'il y a des blogueurs qui font très bien leur boulot en payant leur place, gage de la plus parfaite indépendance !).

Sur la scène délimitée par de très hauts murs en planches, et au sol en terre, nous avons un bungalow simpliste et en verre, décoré seulement de paires de chaussures féminines. À l'image du reste de la mise en scène, ce n'est pas hors sujet, ce n'est pas bête, mais c'est fichtrement pas esthétique. Toute la différence entre laid et moche -- on verra Boesmans sur ce point bientôt, je crois. Mais surtout l'Autrichen (qui doit certainement avoir une ascendance tchèque avec un nom pareil) Martin Kušej, que l'on n'avait vu pour l'instant à Paris que dans "Carmen" il me semble, mais dont la réputation n'est déjà plus à refaire, a pu caser ses traditionnels porte-jarretelles, cravaches et similis cuir sans être hors sujet (comme Warli met des chiottes, lavabos et autres bidet partout, Kusej est capable en théorie de vous monter une petite renarde en porte-jarretelles et des animaux en constante copulation), et même déshabiller un peu tout le monde (il y avait une brune maigrichonne pas moche du tout, à la fin, mais généralement on est sur un mode de corps peu attrayants), voire les faire baiser. Car Lady McBeth, c'est le genre d'oeuvre qui impose un carré rouge en bas à droite de l'écran ; ça baise, ça viole, ça tue, ça baise sur le cadavre, ça picole, ça pue, ça abuse, ça souffre, et ça traumatise Staline. Jusque là, je ne connaissais que la version revue et (auto)censurée de "Katerina Ismaïlova", d'il y a bientôt deux ans (que le temps passe vite...). La version originale de ce soir datant d'une trentaine d'année plus tôt, 1934, alors que Chostakovitch n'a que 24 ans, ce qui, comme le relevaient la dernière fois les interprètes principaux, relève carrément de l'exploit tant la partition est parfaite.

Eva-Maria Westbroek, qui avait déjà tenu ce rôle titre dans la même mise en scène à Amsterdam il y a deux ans, et Michael König pour Sergeï ; ajoutons Vladimir Vaneev en beau-père pervers Boris (Kusej s'en donne à coeur joie, il abuse et fouette, pensez...), Mudovit Ludha pour le mari Zinovy que l'on ne voit de toute façon pas beaucoup, et puis citons encore le Pope d'Alexander Vassiliev ou la Sonietka par Lani Poulson. Si je ne m'abuse, c'est Carole Wilson qui a le droit de se faire violer quasiment nue (et avec une masse de bourrelets impressionnante, je pense tout à coup à "Sangre", les cinéphiles devraient comprendre) : ça doit être la scène la plus gore. Mais pas forcément la plus porno. Lea s'est amusée à l'entracte à écouter les réactions plus ou moins choquées (mais le problème, c'est toujours de voir : le porno tel quel le plus basique choque les âmes sensibles de famille de France, qui comme leur nom l'indique est composé de personnes qui ont pourtant au moins une fois pratiqué). Pour ma part, j'ai bien aimé la remarque innocente "mais je ne vois pas ce qu'a pu trouver de choquant Staline !" dit sur un ton ironique à Mortier -- qui lorsqu'on lui tient la porte, passe... et c'est tout.

L'unique entracte bien mérité me révèle que la chevelure grise presque devant moi est celle de la Panafe (je mets un lien pour Lea, qui ne voyait qui ça pouvait bien être : ça m'a tellement choqué que je me suis moi-même planté en mélangeant son portrait avec celui de Lagarde ; je remarque au passage qu'elle est la cousine d'un administrateur de l'AROP que je n'ai jamais vu, le bienheureux E-A Seillière), et le type qui me bouche si bien la vue que je suis obligé de me pencher sur ma droite (aïe le dos, et dire que l'on pourrait payer 138€ pour voir une tignasse...) serait son accompagnateur (mais ce n'est pourtant clairement pas le Panafieu) ; alors qu'un type lui saute presque dessus, je remarque que c'est très VIP, ce soir. D'ailleurs, y'a même Jack. Mais il n'y a ni Roselyne, ni Lionel, c'est étrange. Lea s'en fout (sur un thème "Mylène s'en fout"), ce qui lui importe, c'est la signification cachée de l'oeuvre (dont on dit qu'il ne faut pas la psychanalyser, dans ligne8 ;)  ), mais en l'occurrence, les trompettes et les trombones ont été extraites de l'orchestre pour être placés juste au dessus, chacun de son côté (de manière fort prémonitoire, notre héroïne est du côté des trombones, la fin de l'acte 1 vous révélera tout).

La mise en scène est d'ailleurs assez bien pensée de ce côté, et notre chef l'immense Hartmut Haenchen que l'on avait adoré un an auparavant dans "Capriccio" puis "Parsifal" s'est débrouillé... comme un chef ; on remarque encore une fois que l'acoustique dans les couloirs est rudement bonne ! Mais d'un autre côté, avec les cuivres directement dans les oreilles, on souffre pas mal. Alors après avoir salué la Lefèvre et le Kaced en allant retrouver ma place, j'invite notre amatrice de gros trombone (mais pas trop de près non plus faut pas abuser) à boucher le trou à côté de moi, ou plutôt à migrer rang 17, histoire d'éviter la montagne. Et là, il se passe deux choses : d'abord, des trous se sont remplis, sur le principe des chaises musicales ; et sur ce même principe, le bouclé montonneux grisonnant que je décrivais comme tellement grand qu'il me bouchait la vue a rapetissé, et en fait, c'est Jack. J'ai bien du mal à faire admettre que non, je ne suis pas fou, il n'était pas là avant, j'le jure !

La seconde partie dure à peine une heure, enfin, d'après ce qui est annoncé, je n'ai pas compté si la longue pause (et pas même un précipité, dans le genre : juste un ratage de timing, où l'on entendait même les techniciens...) en faisait partie, juste avant le dernier tableau (quiconque a déjà visité l'opéra Bastille et sa machinerie comprendra pourquoi ça a pris du temps -- non, ce n'était pas dû à l'enfilage générale de porte-jarretelles --, mais il n'empêche que ce n'est pas très heureux, comme trou). Au final, ça applaudit très beaucoup, malgré l'heure tardive (23h15 à la sortie), il y a même un début de standing ovation pour Eva-Maria Westbroek. Je ne sais pas encore si j'y retournerai, mais en tout cas, je vous le conseille fortement, chers lecteurs. Lea pense même que c'est le rôle de sa vie, pour la grande (et un peu plus épaisse, c'est à présent certain comme elle était en nuisette la plupart du temps) Westbroek.