Fort heureux d'avoir trouvé un enregistrement de "Socrate" de Satie (assez onéreusement), je n'en ai pas moins été déçu de ne trouver nulle part le livret. Et ce n'est pas faute d'avoir cherché. Heureusement, google est bon et puissant, et permet de retrouver les textes. C'est que la musique est assez abrupte, et le texte encore plus : se concentrer sur l'un fait souffrir l'autre, tandis qu'en ayant sous les yeux le texte (pourtant fort bien articulé dans ma version), on peut bien mieux en apprécier le tout. Il est donc important de le réunir pour mieux le consulter et apprécier pleinement l'oeuvre en question.

Il y a peu d'informations sur "Socrate", mais l'oeuvre est fort singulière. Commandé par une bienfaitrice princesse veuve lesbienne (les personnages de l'entre-deux siècles sont savoureux, gravitant dans les cercles culturo-lesbiens de ce temps, ma préférée est Liane Poulgy), Winnaretta Singer, qui tenait un salon fort fréquenté par les contemporains de son temps, et qui voulait absolument une voix féminine pour interpréter le texte, extraits de traductions de Victor Cousin. En l'occurrence, le seul enregistrement trouvable est une voix d'homme, mais elle est assez aiguë tout de même (il en existe au moins un avec quatre sopranos, il faut chiner sévère pour réussir à le trouver). La musique est un héritage de l'apprentissage de Satie à la schola cantorum, à la fondation récente dont l'époux gay de notre teneuse de salon avait participé ; à travers l'apologie de Socrate, il convient donc de voir celle du prince Edmond de Polignac, et la princesse usa même de son influence pour sortir Satie de prison, suite à une carte postale injurieuse à l'intention d'un critique (ça rigolait encore moins que maintenant, à l'époque).

La wikipedia anglophone (la française étant muette) est la plus prolixe sur le sujet ; on en parle un peu dans une longue traduction d'un article d'Ornella Volta (tiens, une photo de loin, c'est qu'elle veille à son mystère, en temps normal), où l'on apprend qu'il existe, dans la bibliographie, un mémoire rédigé en 79 ; il y en aura un autre cette année mais en russe, c'est dire si le sujet passionne les foules. On peut cependant trouver un article et un programme intéressants, ainsi que... la partition ! (cependant, il n'est pas donné qu'elle soit réellement dans le domaine public, du moins comme le serveur n'est pas en France, c'est légal de le proposer, mais pas forcément de le télécharger -- je vous ai déjà parlé de l'absurdité totale du droit d'auteur, dîtes ?)

C'est une oeuvre "blanche", déroutante, le drame issu d'un comique, et comme toujours dans ces cas-là, c'est très fort. Le public ne comprendra pas lors de la première, et en rira, passant totalement à côté. Satie se dira alors "Comme c'est étrange !". Il faut dire qu'un "drame symphonique" joué au seul piano, cela est déroutant. Je le classerait dans ma tête à côté du Cantique à Jean Racine, mais il est vrai que c'est du Lied fort étrange (le respect des droits voisins et la psychose gouvernementale au sujet des droits d'auteur et voisin me dissuade de vous faire profiter de l'enregistrement, désolé). Le texte platonique apporte une dimension christique -- de passion -- indéniable, qui participe de beaucoup à cette ambiance particulière.

Voici donc le texte recompilé (par mes soins, oui, ça prend plus de deux heures à faire). J'ai mis les passages zappés entre crochets et italiques, quand c'était vraiment trop long j'ai employé l'habituel "[...]", et pour les très rares modifications de texte (le tout étant toujours dans l'ordre conservé), j'ai mis entre slash et en italique.

Première partie : "Portrait de Socrate", moins de 6 minutes, extraits de "Le Banquet" (je n'ai pas trouvé la dernière phrase, à vrai dire, mais sur un pdf scanné ce n'est pas facile !).

Or, mes chers amis, afin de louer Socrate, j'aurai besoin de comparaisons : lui croira peut-être que je veux plaisanter ; mais rien n'est plus sérieux[, je vous assure]. Je dis d'abord qu'il ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main, et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre, en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve renfermées des statues de divinités. Je prétends ensuite qu'il ressemble [particulièrement] au satyre Marsyas. [Quant à l'extérieur, Socrate, toi même, tu ne contesteras pas que cela ne soit vrai ; pour les autres traits de ressemblance, écoute ce que j'ai à dire. N'est-il pas certain que tu es un effronté railleur ? Si tu n'en convenais pas je produirais mes témoins.] Et n'es-tu pas aussi joueur de flûte ? Oui, sans doute, et bien plus étonnant que Marsyas. Celui-ci charmait les hommes par les belles choses que sa bouche tirait de ses instrumens, et autant en fait aujourd'hui quiconque répète ses airs ; en effet, ceux que jouait Olympos, je les attribue à Marsyas son maître. [Qu'un artiste habile ou une mauvaise joueuse de flûte les exécute, ils ont seuls la vertu de nous enlever à nous mêmes, et de faire reconnaître ceux qui ont besoin des initiations et des dieux ; car leur caractère est tout-à-fait divin.] La seule différence, Socrate, qu'il y ait ici entre Marsyas et toi, c'est que sans instrumens, avec de simples discours, tu fais la même chose. [Lorsque nous entendons tout autre discoureur, même des plus habiles, pas un de nous n'en garde la moindre impression. Mais que l'on t'entende ou toi-même ou seulement quelqu'un qui répète tes discours, si pauvre orateur que soit celui qui les répète, tous les auditeurs, hommes, femmes ou adolescens, en sont saisis et transportés.] Pour moi mes amis n'était la crainte de vous paraître totalement ivre, je vous attesterais avec serment l'effet extraordinaire que ses discours m'ont fait et me font encore. En l'écoutant, je sens palpiter mon cœur plus fortement que si j'étais agité de la manie dansante des corybantes, ses paroles font couler mes larmes et j'en vois un grand nombre d'autres ressentir les mêmes émotions. [...]
Tels sont les prestiges qu'exerce, et sur moi et sur bien d'autres, la flûte de ce satyre.
[...]
Tu viens de faire mon éloge, c'est à mon tour de faire celui de ton voisin de droite.

Seconde partie : "Bords de l'Ilissus", extrait de "Phèdre" (8 minutes).

SOCRATE
Détournons-nous un peu du chemin, et, s'il te plaît, descendons le long des bords de l'Ilissus. Là nous pourrons trouver une place solitaire pour nous asseoir où tu voudras.
PHÈDRE
Je m'applaudis en vérité d'être sorti aujourd'hui sans chaussure, car pour toi c'est ton usage ? Qui donc nous empêche de descendre dans le courant même, et de nous baigner les pieds tout en marchant ? Ce serait un vrai plaisir, surtout dans cette saison et à cette heure du jour.
SOCRATE
Je le veux bien ; avance donc et cherche en même temps un lieu pour nous asseoir.
PHÈDRE
Vois-tu ce platane élevé ?
SOCRATE
Eh bien ?
PHÈDRE
Là nous trouverons de l'ombre, un air frais, et du gazon qui nous servira de siège, ou même de lit si nous voulons.
SOCRATE
Va je te suis
PHÈDRE
Dis-moi, Socrate, n'est ce pas ici quelque part sur les bords de l'Ilissus que Borée enleva, dit on, la jeune Orithye ?
SOCRATE
On le dit.
PHÈDRE
Mais ne serait ce pas dans cet endroit même ? Car l'eau y est si belle, si claire et si limpide, que des jeunes filles ne pouvaient trouver un lieu plus propice à leurs jeux.
SOCRATE
Ce n'est pourtant pas ici, mais deux ou trois stades plus bas, là où l on passe le fleuve [près du temple de Diane chasseresse]. On y voit même un autel consacré à Borée.
PHÈDRE
Je ne me le remets pas bien. Mais dis-moi, de grâce, crois tu donc à cette aventure fabuleuse ?
SOCRATE
Mais si j'en doutais, comme les savans, je ne serais pas fort embarrassé ; je pourrais subtiliser, et dire que le vent du nord la fit tomber d'une des roches voisines, quand elle jouait avec Pharmacée, et que ce genre de mort donna lieu de croire qu'elle avait été ravie par Borée ; ou bien je pourrais dire qu'elle tomba du rocher de l'Aréopage, car c'est là que plusieurs transportent la scène. [...] Mais à propos, n'est-ce point là cet arbre où tu me conduisais ?
PHÈDRE
C'est lui même
SOCRATE
Par Junon, le charmant lieu de repos ! Comme ce platane est large et élevé ! Et cet agnus-castus, avec ses rameaux élancés et son bel ombrage, ne dirait on pas qu'il est là tout en fleur pour embaumer l'air ? Quoi de plus gracieux, je te prie, que cette source qui coule sous ce platane, et dont nos pieds attestent la fraîcheur ? Ce lieu pourrait bien être consacré à quelques nymphes et au fleuve Achéloüs, à en juger par ces figures et ces statues. Goûte un peu l'air qu on y respire : est-il rien de si suave et de si délicieux ? Le chant des cigales a quelque chose d'animé et qui sent l'été. J'aime surtout cette herbe touffue qui nous permet de nous étendre et de reposer mollement notre tète sur ce terrain légèrement incliné. Mon cher Phèdre, tu ne pouvais mieux me conduire.

La troisième partie, "Mort de Socrate, est composée d'extraits de "Phédon" (17 minutes, soit des sauts de cinquantaines de pages).

[PHÉDON
...] depuis la condamnation de Socrate nous ne manquions pas un seul jour d'aller le voir. Comme la place publique, où le jugement avait été rendu, était tout près de la prison, nous nous y rassemblions le matin, et là nous attendions, en nous entretenant ensemble, que la prison fût ouverte, et elle ne l'était jamais de bonne heure. [Aussitôt qu'elle s'ouvrait, nous nous rendions auprès de Socrate, et nous passions ordinairement tout le jour avec lui. Mais ce jour-là nous nous réunîmes degrand matin que de coutume. Nous avions appris la veille, en sortant le soir de la prison, que le vaisseau était revenu de Délos. Nous nous recommandâmes donc les uns aux autres de venir le lendemain au lieu accoutumé, le plus matin qu'il se pourrait,, et nous n'y manquâmes pas.] Le geôlier, qui nous introduisait ordinairement, vint au-devant de nous, et nous dit d'attendre, et de ne pas entrer avant qu'il nous appelât lui-même [; car les Onze, dit-il, font en ce moment ôter les fers à Socrate, et donnent des ordres pour qu'il meure aujourd'hui]. Quelques moments après, il revint et nous ouvrit. En entrant, nous trouvâmes Socrate qu'on venait de délivrer de ses fers, et Xantippe, tu la connais, auprès de lui, et tenant un de ses enfants entre ses bras. [A peine nous eut-elle aperçus, qu'elle commença à se répandre en lamentations et à dire tout ce que les femmes ont coutume de dire en pareilles circonstances. Socrate, s'écria-t-elle, c'est donc aujourd'hui le dernier jour où tes amis te parleront, et où tu leur parleras! Mais lui, tournant les yeux du côté de Criton : Qu'on la reconduise chez elle, dit-il : aussitôt quelques esclaves de Criton l'emmenèrent poussant des cris et se meurtrissant le visage.] Alors Socrate, se mettant sur son séant, plia la jambe qu'on venait de dégager, la frotta avec sa main, et nous dit [en la frottant] ; L'étrange chose mes amis, que ce que les hommes appellent plaisir, et comme il a de merveilleux rapports avec la douleur que l'on prétend [son] contraire ! [...]
N'est-ce pas [surtout] dans la jouissance et la souffrance que le corps subjugue et enchaîne l'âme?
[...]
à grande peine persuaderais-je aux autres hommes que je ne prends point pour un malheur l'état où je me trouve, puisque je ne saurais vous le persuader à vous-mêmes, [et que vous craignez que je ne sois plus difficile à vivre maintenant qu'auparavant]. Vous me croyez donc, à ce qu'il paraît, bien inférieur aux cygnes, pour ce qui regarde le pressentiment et la divination. Les cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore mieux ce jour-là qu'ils n'ont jamais fait, dans la joie d'aller trouver le dieu qu'ils servent.
[...]
bien que j'aie plusieurs fois admiré Socrate, je ne le fis jamais autant qu'en cette circonstance.
[...]
J'étais assis à sa droite, à côté du lit, sur un petit siège ; et lui, il était assis plus haut que moi. Me passant [donc] la main sur la tète, et prenant mes cheveux, qui tombaient sur mes épaules [(c'était sa coutume de jouer avec mes cheveux en toute occasion )] : Demain, dit-il, ô Phédon ! tu feras couper ces beaux cheveux ; n'est-ce pas?
En disant ces mots, il se leva et passa dans une chambre voisine, pour y prendre le bain ; Criton l'y suivit, et Socrate nous pria de l'attendre.
[...]
En rentrant, il s'assit sur son lit, et n'eut pas le temps de nous dire grand'chose ; car le serviteur des Onze entra presque en même temps, et s'approchant de lui : Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux autres : dès que je viens les avertir, par l'ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent ; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison ; et en ce moment /je sais bien que/ je suis [bien] assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur, et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens t'annoncer ; adieu, tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. Et en même temps il se détourna en fondant en larmes, et se retira. Socrate, le regardant, lui dit : et toi aussi, reçois mes adieux; je ferai ce que tu dis. Et se tournant vers nous: voyez, nous dit-il, quelle honnêteté dans cet homme : tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent, et s'est entretenu avec moi: c'était le meilleur des hommes ; et maintenant comme il me pleure de bon coeur ! Mais allons, Criton, obéissons-lui de bonne grâce, et qu'on m'apporte le poison, s'il est broyé ; sinon, qu'il le broie lui-même.
[...]
À ces mots, Criton fit signe à l'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortit, et, après être sorti quelque temps, il revint avec celui qui devait donner le poison, qu'il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que Socrate le vit : fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que faut-il que je fasse ? Car c'est à toi à me l'apprendre.
Pas autre chose, lui dit cet homme, que de te promener quand tu auras bu, jusqu'à ce que tu sentes tes jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit; le poison agira de lui-même.
Et en même temps il lui tendit la coupe.
[...]
/Socrate/ porta la coupe à ses lèvres, et la but avec une tranquillité et une douceur merveilleuse.
Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et après qu'il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance, que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même ; car ce n'est pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j'allais perdre. [...]
Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même temps le même homme qui lui avait donné le poison, s'approcha, et après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement, et lui demanda s'il le sentait ; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes ; et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se raidissait ; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. [Déjà tout le bas ventre était glacé.] Alors se découvrant[, car il était couvert] /Socrate dit/ : Criton, [dit-il, et ce furent ses dernières paroles,] nous devons un coq à Esculape ; n'oublie pas d'acquitter cette dette.
[Cela sera fait, répondit Criton ; mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire.
Il ne répondit rien, et] un peu de temps après il fît un mouvement convulsif ; alors l'homme le découvrit tout-à-fait : ses regards étaient fixes.
Criton, s'en étant aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.
Voilà, Échécrates, qu'elle fut la fin de notre ami, [de l'homme, nous pouvons le dire, le meilleur des hommes de ce temps que nous avons connus,] /du/ plus sage et /du/ plus juste de tous les hommes.