L'amphithéâtre de la cité de la musique n'était pas plein. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir fait l'article de cette soirée au programme à l'originalité hors du commun. D'ailleurs j'aurais bien cru en croiser quelques unes affectionnant le lyrisme du début du siècle dernier, mais non, personne. Étrange. D'autant que Stéphanie d'Oustrac n'est pas n'importe qui ; d'un autre côté, ce n'est pas forcément un répertoire dans lequel on a l'habitude de l'entendre. Le dernier récital de ce genre auquel j'avais pu assister en ces lieux était celui de Magali Léger, et il y avait alors un piano Pleyel ; malheureusement, c'était un demi-queue Steinway classique sur lequel jouait Pascal Jourdan.

Je vous tends chaque jour la main,
Vous offrant l'amour qui m'oppresse ;
Mais vous passez votre chemin...
Vous ressemblez à ma jeunesse.

Pour ma part, il y avait de quoi justifier trois quarts d'heure de métro pour se rendre à l'autre bout du monde connu (sérieusement, z'imaginez les bourgeois à 90€ la place se taper le trajet vers Bobigny, feraient mieux de l'abandonner cette philharmonique, d'autant que Pleyel n'affiche plus complet, alors qu'un opéra supplémentaire serait presque pertinent, d'autant que ça ferait bien chier quelqu'une -- mais je radote). Car ce qui était proposé ne s'entend pas tous les jours. J'arrive donc avec tout de même assez d'avance pour claquer 50€ dans deux double-cds à l'Harmonia Mundi, mais comme j'ai pu écouter la grande qualité du Tharaud/Satie et que je m'étais promis de prendre le Goerne depuis un bon bout de temps... Je suis tout de même assez atterré des prix démentiels des CDs (j'espère que ça va directement dans la poche des artistes, au moins...).

Mais revenons à notre mezzo-soprano à la voix bien pleine, surtout dans un espace si confiné. Ce récital est la première date du cycle "1913", et je ne saurais que fortement recommander le concert de demain (Berg/Webern/Debussy/Ives/Ravel/Schönberg, "Pierrot Lunaire" pour finir), d'ailleurs il y aura une séance de rattrapage pour les pièces de Ravel -- mais je ne sais trop encore si j'y serai. Bref, si ça n'a pas été composé en 1913, c'est que ça a été créé cette année-là, voilà le thème.

On commence par du très fortement inconnu : Jacques de La Presle (1888-1969), qui ne bénéficie pas même d'une édition (la fournisseuse des partitition en exclusivité sera remercié à la fin de la performance) : "Odelette", "Voeu", "Dédette", "Nocturne", des textes d'Henry de Régnier, à l'exception du troisième, du Général de la Tour. Puis Darius Milhaud (1892-1974) : "L'Aurore", "A la lune" et "L'Innocence", trois poèmes en prose de Lucile de Chateaubriand (la soeur de). Tout cela est bien précieux, il est temps de marquer une pause pianistique.

Et d'ailleurs, c'est à Maurice Ravel (1875-1935) à présent : d'abord, deux petites pièces pour piano ironiques, "À la manière de Borodine" et "À la manière de Chabrier" (le premier est bluffant, le second a cependant plus de mal à me faire penser à Chabrier, mais c'est normal à mon avis) ; puis "Prélude". On reprend le chant, les fameux trois poèmes de Stéphane Mallarmé, "Soupir", "Placet futile" et "Surgi de la croupe et du bond". C'est du Mallarmé à peu près compréhensible. Je suis toujours assez surpris de constater le décalage entre les textes que j'entends et ceux que je lis sur le programme : je crois qu'il y a quelques fautes de chant, et beaucoup de transcription (notamment des bouts manquants).

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
Un automne jonché de tâches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ron oeil angélique,
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'azur !

Après l'entracte (très courte, à peine le temps d'un SMS et d'un coup de fil raté), on repndre sur Claude Debussy (1862-1918) : "Soupir", "Placet futile", "L'Éventail", encore trois poèmes de Stéphane Mallarmé, dont les deux premières sont les mêmes textes que Ravel, choisis par le plus pur des hasards peu de temps après (pour son troisième choix, Ravel avait donc bien fait attention de prendre quelque chose de différent). Mais ça n'a tellement rien à voir dans le traitement que c'est même assez amusant de voir ce que l'on peut faire avec la même base.

On découvre ensuite Lily Boulanger (1893-1918) : "Si tout ceci n'est qu'un pauvre rêve", "Nous nous aimerons tant", "Vous m'avez regardé avec toute âme", "Les lilas qui avaient fleuri", quatre mélodies extraites de "Clairières dans le ciel" sur des poèmes de Francis Jammes. Jeune génie disparue à 24 ans, encore l'un de ces destins hors du commun que l'on croise beaucoup à cette époque.

Nous nous aimerons tant que nous tairons nos mots,
En nous tendant la main, quand nous nous reverrons.
Vous serez ombragés par d'anciens rameaux
Sur le banc que je sais où nous assoierons.
Donc nous nous assoierons sur ce banc tous deux seuls...
D'un long moment, ô mon amie, vous n'oserez...
Que vous ne serez douce et que je tremblerai...

Encore un intermède pianistique, Gabriel Fauré (1845-1924), "Nocturne n°11" (opus 107 en fa # mineur). C'est aussi court que bon, et on finit sur du toujours très original, Louis Vierne (1870-1937), "Les Chaînes", "Ressemblance", "Le Galop", de "trois stances d'amour et de rêve" op.29 sur des poésies de Sully Prudhomme. Je ne savais même pas que Louis Vierne avait composé pour la voix ! Les textes en question sont particulièrement beaux, qui plus est.

J'ai voulu tout aimer, et je suis malheureux,
Car j'ai de mes tourments multiplié les causes ;
D'innombrables liens frêles et douloureux
Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.

Précieuse soirée. On termine sur un rappel, "À Clarisse", dont je n'arrive absolument pas à retrouver la trace et la référence exacte, si quelqu'un peu m'aider ce serait sympa (indice : ça devait être une réadaptation de baroque, et c'était très émouvant) "A Chloris", de Reynaldo Hahn (1913), un grand merci à Alix (qui a l'habitude) dans les commentaires, cette mélodie est très, très recommandable (j'ai eu l'air dans la tête durant quelques heures). D'ailleurs si Stéphanie d'Oustrac passait elle-même par ici (il arrive régulièrement que les chanteuses laissent des commentaires), se serait encore mieux (et j'en profiterait pour convenablement la remercier pour la soirée).