"Werther" a beau être un opéra français de Massenet, il n'en a pas moins été créé en allemand avant de n'être transposé à l'opéra comique qu'un an plus tard ; depuis, il y a été donné bien plus d'un millier de fois, mais pas à l'opéra de Paris : vu à Garnier avant que Bastille ne soit construit, cela faisait vingt-cinq ans que des voix s'élevaient pour son retour. Voilà qui est fait, et pour récompenser l'attente, la première catégorie est à 172€ : du coup, en me pointant à 19h10, j'ai une place bien centrée au 21ème rang, et comble de chance, le couple de devant se décalera pour me laisser le champ libre, avec une jolie vue sur le chef.

Peut-être était-ce les critiques paraît-il parfois bien méchantes, ou pas forcément très enthousiastes, en tout cas je savais à quoi m'attendre en apprenant que Villazon faisait là sa première : bein oui, il n'a plus beaucoup de voix, il passe mal l'orchestre, on le dirait un peu en sourdine alors qu'il fut ce qu'il fut, mais c'est ainsi. Alors ce n'est pas la peine de huer, mesdames du rang de derrière (étaient-ce les mêmes à être d'intolérables pipelettes), il n'y avait qu'à prendre la version avec Tézier à l'affiche, c'est tout ; et d'ailleurs quand on est deux à ne pas être contentes sur une salle de plus de 2000 places qui n'hésite pas à acclamer la performance des artistes qui ont donné tout ce qu'ils ont pu, c'est qu'il y a comme un problème.

St-Gobain, Vinci, Eiffage, il y avait du monde pour se presser à cette seconde, la première en semaine, je me demande si la quantité hallucinante de beau linge a eu un effet sur la venue du ténor. Outre Rolando, on retrouvait Susan Graham dans le rôle de Charlotte, Ludovic Tézier dans celui d'Albert, et Adriana Kucerova dans celui de Sophie. Cette dernière a le grand avantage de paraître très jeune, ce qu'elle n'est pas forcément ; si elle n'avait pas interrompu sa croissance à 12 ans, elle serait carrément craquante, c'est un très grand talent en devenir (elle a toujours un peu de mal avec les pièges de la diction française, mais on note les progrès depuis la repet'), et je me mets à rêver d'une Salomé qui en aurait la tête, pour une fois (mais ce n'est pas forcément le timbre le plus adapté). Susan Graham ne se présente plus, il est dommage qu'elle n'ait pas trop la tête du rôle (elle n'a pas 20 ans...) ; Villazon entre fort bien dans son personnage,en revanche, alors même que son caractère naturel est manifestement totalement à l'opposé. Ludovic Tézier est quant à lui excellent.

Citons encore Alain Vernhes en Bailli, Christian Jean en Schmidt ou encore Christian Trégulet pour Johann : la diction s'est grandement amélioré (on le sentait déjà lors de la séance de travail, après plusieurs essais), les voix sont claires et puissantes, et complètent donc fort bien cette distribution de qualité. Le tout évolue dans une mise en scène de Jürgen Rose (un fan du stop motion), décidé à forcer le trait poétique et romantique dont l'oeuvre originelle de Goethe, réadapté en livret par Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, se faisait l'écho. Les murs sont recouverts d'écrits extraits soit du livret soit du livre, d'après ce que l'on peut en juger, et tout tourne autour du personnage principal (qui ne l'est pourtant pas vraiment en terme d'inventions pures, mais tout est vu à travers lui), juché sur un rocher lui aussi poético-romantique.

Première partie de 1h15 (deux actes, je connaissais déjà le second), trente minutes de pause, et 55 minutes de seconde partie, pour le découpage. Bien du monde connu à saluer, je passe tellement mon temps à dire des bonsoir (oh, Brigiiiitte), que j'en viens même à saluer un type avec une tête connue, qui ne me répond pas (tiens ?) : je cherche, merde, c'est Darcos ; mais à qui parle-t-il donc ? Oh, PPDA avec un gros coup de vieux, des cheveux blancs et un nez amoché ! Il paraît que Fanny Ardant n'était pas loin, certaines ont reconnu Barnier et Delanoë, les vieux roublards sont en tout cas au rendez-vous (il est clair que Carolis ne regarde jamais la télé), je suis surpris de constater qu'encore une fois notre bon président aropeux le Beffa (absorbé par ses potes de St-Gobain partout -- ils ont même amené leurs propres hôtesses ! -- il ne m'aperçois pas alors que j'étais juste derrière lui) n'a clairement pas une place des meilleures (du genre trop devant et de côté). Mais fi de pipole et de name dropping.

Parlons ouvreuses, car ça faisait un bon bout de temps que je n'en avais vu autant de pareille qualité ; je suis assez effaré de constater à quel point deux ou trois modèles se distinguent, il semble y avoir un moule à jolies filles, c'est toujours aussi intéressant. Werther aurait décidément dû regarder de ce côté, au lieu de nous affliger de son romantisme à deux sous. Heureusement, la grande période dépressive que le personnage aura lancé en 1774 est à présent reléguée au fin fond du ridicule absolu (du moins je l'espère... Il y a toujours des éternels ados), et il n'en reste que l'essence retranscrite en musique pour notre plus grand plaisir (en littérature, c'est souvent ennuyeux, il faut bien l'avouer). Quelques uns auront reproché à Kent Nagano une froideur analytique : n'ayant aucun référent, je suivrai le public dans son immense majorité fort réceptif.

Au finale, la soirée fut fort agréable, et si pour être parfaite il aurait fallu emprunter quelqu'ouvreuse, ce n'est pourtant pas une raison de se donner un coup de pistolet (d'ailleurs, pourquoi Werther ne se tape-t-il pas Sophie, qui manifestement n'attend que ça ? Pas bien futé, le type). Reste à savoir si ça vaut 172€...