J'ai rencontré Michel Barnier, et cette fois ce n'était pas à l'opéra (quoique je n'ai point osé demander confirmation de l'avoir bien entraperçu lors d'un "Werther", mais c'est tout de même en ces endroits que je croise le plus souvent les ministres) : c'était à la République des Blogs. Pour la seconde fois après Benoît Hamon, la RdB a en effet invité un politique d'importance du bord opposé, le ministre de l'agriculture actuel, mais plus encore en l'occurrence, la tête de liste PPE/UMP d'Île-de-France aux prochaines élections européennes (le 7 juin). Qui plus est, il est blogueur lui-même.

J'arrive peu après 20h00, Emmanuel est dehors et je l'entretiens sur la disparition du classement à l'ENA : il m'apprend l'imbroglio que fut cette histoire, et qu'apparemment se sera la prochaine promo entrante de 2010 (en janvier) qui sera concernée. Puis je salue Denys, Versac -- heu, Meilcour --, ou encore Authueil forcément près du bar, et plus tard Verel ; il y a beaucoup de monde que je ne connais pas, notamment des journalistes-blogueurs ou des "affiliés" (encartés, quoi), à tel point que certains se présenteront durant la séance de question comme "blogueurs indépendants" ! La formule de la dernière fois a été abandonnée au profit d'une autre plus dynamique, quoique nécessairement plus bordélique : les questions sont directement posées sans filet par les blogueurs (enfin, il y en avait un sans blog, comme quoi on n'est pas difficile) au ministre candidat. Dans la salle il y a du blogueur multiple et divers, du journaliste, du militant, un peu de tout mais malheureusement, pas d'économiste, et ça a franchement manqué à un moment.

On commence par une question-qui-tue : pourquoi voter pour lui, d'autant qu'on n'est pas certain, a priori, qu'il siègera bien ? Pour ma part, la réponse est simple : il s'agit de nous débarrasser de Rachida en la noyant dans une assemblée lointaine, où elle fera ainsi logiquement beaucoup moins de mal que dans son poste actuel. Ce n'est cependant pas la réponse avancée par notre hôte (étrange, n'est-il pas ?), qui part dans un vaste discours sur l'abstentionnisme trop élevé (58% la dernière fois) qui implique d'intéresser la population, d'autant que l'Europe est très importante, et qu'il y a une nécessité aussi de la part des politiques d'arrêter de se défausser sur Bruxelles ou Strasbourg alors qu'en réalité ils y siègent. On en retient qu'il abandonnerait effectivement ses fonctions de ministre de la paysannerie pour le pourpre strasbourgeois. Mais je ne suis pas bien certain d'avoir compris pourquoi voter pour lui -- on dira que la rue bruyante juste derrière a dû couvrir le discours non sonorisé juste à ce moment-là.

On retient surtout de cet entretien à locuteur unique pour interlocuteurs multiples que Michel Barnier est "droit dans ses bottes" (comme dirait l'autre), un type sérieux, impliqué et appliqué, fortement intéressé par la question européenne ; on est convaincu qu'il est loin d'être un parachuté en recherche de mandat à tout prix, et il insiste beaucoup sur le fait qu'il reste toujours  constant dans sa ligne politique. Il s'exprime clairement et correctement, ce qui à l'heure actuelle est assez rare. Bref, il est apparemment fort appréciable et je ne doute pas qu'il soit fort sympathique. Parole de vil gauchiste.

Les questions vont bon train, mais certaines s'enlisent : sur la crise (sujet qui arrive rapidement, on s'en doute), la question est floue (et mal renseignée, à mon avis, pour être gentil avec le téméraire intervenant), et la réponse associée va forcément être assez évasive ; il est même profité de l'occasion pour défendre Barroso, qui nous rappelle-t-il est à la tête d'un collège formé par même des socialistes européens, qui parfois sont plus libéraux que notre ministre de droite (on se sent tout de suite plus rassuré). On se cache un peu derrière le "personne n'a rien vu venir, pas même sur les blogs" (ce qui m'a rappelé que l'on discutait âprement ici même en juillet dernier d'un système qui ne pouvait que rapidement exploser : mais en effet, on n'avait alors pas émis de date précise...), et l'apologie de la méthode de relance par l'investissement, tout en rappelant qu'il ne faut pas trop en abuser car il faudra ensuite "retourner en arrière" ; comprendre "rembourser les dettes", mais aussi, par un jolie freudisme, revenir à la situation initiale, celle-là même qui a pourtant lamentablement échouée. Je sens que l'heure de la planche à billets féconde va bientôt sonner... C'est à ce moment-là que j'ai en tout cas le plus regretté l'absence d'économiste.

Certaines questions relèvent aussi de l'anecdotique le plus achevé, tellement les sujets sont particuliers : le vote blanc qu'il faudrait comptabiliser (sont un peu pénibles, à force... Et puis à titre personnel, je n'ai pas grand' chose contre l'abstentionnisme : entre dire une connerie et se taire, mieux vaut la seconde solution, ce n'est pas parce que l'on est citoyen que l'on a la science politique infuse, le reconnaître est déjà pas mal) ; et puis sur l'antisémitisme (ça sent le lobby juif), l'exemple pris étant les slogans repérés au milieu des manifestations lors des bombardements de Gaza (j'aurais bien aimé un exemple), mais j'espère que les bien-pensants nous laisseront le droit d'émettre tout de même quelques doutes sur ce sujet précis. Les réponses sont adaptées et construites (il faut dire que sur le second point, par exemple, on a vu le Pen briller le jour même au parlement : faut-il interdire de dire des âneries plus grosses que soi, un délit d'imbécilité au niveau européen ? -- c'est déjà le cas chez nous, mais par exemple pas en Espagne, si vous avez vu le Thema sur Arte de dimanche ; c'est un sujet qui touche notre homme, apparemment). Je n'aurais pour ma part clairement pas eu la même patience...

En revanche, certaines questions sont plus importantes. Citons par exemple celle sur l'OTAN, car Michel Barnier est l'ancien ministre des affaires étrangères de Raffarin (qui dit beaucoup plus de choses intelligentes depuis qu'il n'est plus à la tête du gouvernement, c'est fou) ; la ligne suivie est très sarkozienne (de toute façon, un ministre, ça ferme sa gueule ou sa démissionne, on me dira), peu importe les voix d'importance (parmi les proches qu'il suivait pourtant) tout à fait ouvertement discordantes. Sur l'écologie, il rappelle son fort engagement datant de 86 (suite à un fait déterminant pour sa carrière même -- commencée fort tôt, il a été député en 78 alors qu'il a 58 ans, c'était un autre temps...), et même s'il se goure sur les termes (faut pas s'en prendre ainsi au poseur de question qui de façon certes espiègle le fait remarquer, voyons, parce qu'en l'occurrence, il avait vraiment raison...), je le suis sur sa ligne concernant les OGMs (tiens, un sujet d'accord, j'espère avoir bien entendu).

Une question porte aussi sur la conception de l'Europe par notre aspirant parlementaire, en reprenant le discours de la session précédente de Benoît Hamon, qui nous indiquait que le clivage, et donc le débat, ne devait plus porter sur les pro vs les anti, mais sur la gauche vs la droite -- au sein des partisans de l'Europe, évidemment. Je ne suis pas bien certain que la question ait été bien comprise par notre hôte, qui se perd un peu en chemin à mon avis, et retourne sur un sujet Bové/Cohn Bendit sur lequel l'avait déjà taquiné Valerio Motta (un peu à tort, ai-je trouvé, en tout cas j'avais bien compris le sens de la phrase du ministre, qui saluait le retournement de Bové en faveur de la construction européenne de par cette alliance), mais surtout, il glisse sur la pente de l'assimilation plus ou moins implicite des nonistes aux anti. On pourrait prendre son discours comme celui du rassemblement de tous les courants de pensées divergents, dans le sens où il faut bien travailler avec tout le monde, même ceux avec qui on est en désaccord ; mais il me semble par diverses tournures que ce n'était pas vraiment le cas. Le taux non représentatifs de ouistes et l'absence hamonienne aura empêché toute demande d'éclaircissement contradictoire sur ce point -- notons aussi, comme le faisait remarquer Verel, que le sieur Barnier fut en son temps l'homme politique de droite qui mena quasiment seul une campagne efficace pour le oui. Et puis, à propos de cette "constitution", sur laquelle il est plusieurs fois revenu, il aurait été de bon ton de l'interroger sur la mise en oeuvre de la conception démocratique tellement de fois évoquée dans le discours, même si la pirouette aurait été prévisible ("c'était dans le programme de Sarko tel quel, donc...").

Une avant-dernière question (il est bientôt 21h30, c'est notre échéance) porte sur le football, et ce serait juste banalement consternant (désolé) si je n'avais pas pu halluciner sur l'aspect réponse-à-tout du personnage : car il a organisé pendant 10 ans les jeux d'Albertville ; ça n'a pas forcément grand rapport (enfin si, le sport), mais mine de rien ça emballe (à part ça, la réponse est PSG, mais qu'est-ce qu'on s'en fout quand même...). En revanche, et c'est fort amusant, aucune question relative à la PAC n'a été posée ; il aurait pourtant été de circonstance de l'interroger sur ce sujet transverse, notamment pour savoir quand est-ce que l'on se débarrassera de cette pure débilité technocratique. Évidemment, je n'ai posé aucune question, je n'aime pas trop ce genre d'assemblée-là autrement qu'en simple spectateur, depuis mon poste d'observation (debout faute de chaises, ça c'est un point à améliorer, le confort).

Un dernier intervenant le taquine sur l'absence de programme en ligne ; il semblerait qu'une ébauche ait été mis sur le site approprié le jour même (c'est là où je me suis rendu compte que j'avais oublié de presser F5 -- mais au final, c'est en flash tout pourri, pas moyen de l'ouvrir). Je tique cependant sur la formulation "projet européen pour l'Île-de-France", qui relève un peu du grand n'importe quoi (le découpage électoral n'est qu'une stupidité bureaucratique, encore plus que pour les députés nationaux, qui eux aussi n'ont pas vocation a priori à défendre les intérêts de leur circonscription plus que ceux d'une autre). Je ne suis pas bien d'accord sur la conception européenne selon laquelle nous ne cherchons absolument pas à faire une nation de peuples hétérogènes (tout simplement parce que "nation" est toujours un bien grand mot, en parler aux Belges et aux Espagnols), ni sur la déclaration de totale nouveauté d'organisation d'un peuple si vaste (démocratiquement ? Je crois que le discours est un peu ethnocentré, pour la peine) ; mais c'est du détail. Je retiens au passage, comme on le voit dans le titre de ce billet, une formule intéressante qui résume sa position : il faut cesser de se concentrer sur le moteur (organisation, constitution, etc) pour mener campagne sur la route à suivre ; remplacer la technique par l'idéologie, en somme. La route vs le moteur, la métaphore est poétique (digne d'un road movie, le roman d'apprentissage mécanique moderne), j'adopte !

Au final, l'impression générale est bien bonne, même si les sujets de désaccords sont nombreux ; la solidité des convictions et l'impression de sérieux et de sérénité dégagée y font beaucoup. Je n'en reste pas néanmoins assez circonspect sur le discours, la plupart du temps rassurant (il faut dire que le PPE est majoritaire au parlement), et il aurait par exemple été de bon ton d'émettre des critiques sur le moteur, justement (en panne méchante depuis la veille même -- je remarque que j'ai raté l'information alors que je reste fort vigilant, c'est dire le haut niveau d'intérêt porté par les médias à l'Europe), d'autant que la "route" n'est pas encore clairement tracée. Du reste, comme remarqué par beaucoup, et à l'opposé de l'impression donnée par Benoît Hamon, Michel Barnier a manifesté son plaisir d'être parmi nous, et nous a même de son propre chef proposé de revenir (dans deux semaines pour une spéciale, si j'ai bien compris) : qu'il soit le bienvenu ! Il serre consciencieusement toutes les mains, sans trop se presser (poigne puissante, un homme qui peut contenir presque deux Palpatine, il faut dire), et s'en va en compagnie de ses anges-gardiens musclés en Renault teintée... mais en oubliant de payer sa blonde à moitié entâmée (la différence entre le politique et l'assistance a clairement été le taux d'alcoolémie, en tout cas...).

Je parle un peu d'écologie pour bobo avec Denys, qui m'explique en détail le contenu d'une nouvelle disposition européenne d'obligation pour les industriels de lister l'ensemble des composants chimiques qu'ils utilisent, dans le but d'en proscrire les plus dangereux, très potentiellement dans l'ignorance des nécessités techniques et économiques. Je rapproche cela de la toute nouvelle annonce de proscription très prochaine des ampoules à incandescence : déjà que l'on peut se demander comment on y verra dans son frigo, ou comment on ne se coupera pas en se rasant, tellement ce type de lampe met du temps à se chauffer (j'en ai une dans mon séjour, ça suffit), il faut savoir que le décalage de phase induit est assez embêtant de base (pour du courant porteur en ligne, c'est le test ultime...), et risque bien de mettre un sacré bordel sur le réseau électrique lorsque tout le monde en sera exclusivement équipé (à la technologie LED près, pas encore bien prête...).

Sur ce, nous allons dîner, et j'expose ma science en faisant confirmer que la salade du colonel Hatti vient bien du personnage à fort caractère du livre de la Jungle par Disney (au Pachyderme, on se casse la tête pour trouver des noms de plats). On parle peu pour cause de faim, mais je m'enflamme finalement un peu sur la crise, l'immobilier et les salaires qui se tassent de plus en plus. On pronostique le démarrage de la planche à billet et le début de l'inflation, la vraie. Il est 23h15 environ, soit l'heure de penser au retour (d'ailleurs bien du monde s'est déjà discrètement enfui) ; je parle à Stetoscope de mes problème d'accès à Pearltrees (avant ça bloquait, je viens de retester : ça explose flash à tous les coups, je réessaierai sur un autre PC...) ; je remercie encore Athueil pour son excellent travail avec son député (de droite) sur Hadopi ; et je parle à Jules du type des impôts venu sonner chez moi à 9h15 pour vérifier si je n'avais bel et bien pas de télé (bah, ouais, ou alors je fais des achats compulsifs sans le savoir et je l'ai planquée à la cave), mais reparti avant même que je n'aie le temps de répondre, en ayant pris soin de laisser une lettre pré-imprimée pliée en deux m'invitant à confirmer ou infirmer ma déclaration (non mais je rêve ! Je vous en reparlerai je pense, c'est complètement ahurissant, on marche sur la tête).

Il est enfin l'heure de partir, et j'attrape sans trop attendre le bon RER (une toutes les demi-heures pour les pauvres) assez plein, qui sent le bédo à plein nez, tandis que des jeunes gens font bruyamment connaître à tous le fond de leur pensée insondable. Comme je le faisais remarquer chez mon bottier préféré, il m'est plus facile de me ruiner chez eux que d'envisager ne serait-ce que quelques instants de déménager dans un endroit plus "adapté" au cadre à plus de 3000€ d'impôts par an (malgré 166€ de redevance télé non acquittée). Et après ça, on se demande pourquoi ça ne tourne pas rond...