Forcément, devant l'entrée et malgré le temps maussade, ça cherchait à trafiquer des places. À l'intérieur du hall de Pleyel, Vivendi distribuait à ses ouailles des sésames première catégorie, 95€ l'unité. J'entends que l'on vend le programme : ça commence à faire beaucoup. En arrivant au second balcon, dans ma bergerie, je peux bien constater que le public n'est pas habituel. Déjà, des habitués, je n'en repère aucun (il aurait dû y en avoir un, et puis je me souviens tout à coup qu'il est en voyage). C'est que déjà, un récital pour piano (ah tiens, je ne m'en souvenais même plus) attire du monde différent (généralement : peu), ensuite c'est la star chinoise bien décriée pour enfumage par un peu tout le monde cultivé ("Son style très personnel et démonstratif est jugé parfois excessif dans le répertoire romantique", avoue-t-on à demi-mot sur le site web de la salle). Il n'y a pas même un petit programme bis qui nous permette de suivre l'ordre des pièces : Piano**** (la maison de prod') est de pire en pire, décidément -- le pire c'est que le public extraordinaire va se saigner pour environ les trois-quarts, puisque ça doit être le concert de l'année de bon nombre d'entre eux.

Je l'ai dit, second balcon, mais impair, c'est pour ça que je n'ai pas directement cherché à me replacer : intéressant de voir ce que l'on pourrait avoir comme vue pour 55€ (ah ouais quand même...). La vue est dégagée, je peux admirer ce qui se passe en bas (oh, une jolie ouvreuse, une vue en contre-plongée aurait été préférable), tiens, un grand monstre chevelu (125kg, dont 10 d'extension capillaire) qui se place au rang C (tant bien que mal) pile poil devant une pauvre petite vieille du rang D (elle a dû aimer ses 95€, celle-là). Une ouvreuse m'a dit que ça doit être la première fois qu'il doit venir : raté, Lang Lang a accompagné plusieurs fois l'orchestre de Paris, d'ailleurs il y a même une vidéo où je suis dessus, dans les premiers rangs, c'est juste qu'on ne me voit pas à cause du contre-jour (j'ai bien essayer de me voir sur Arte, rien à faire) ; en revanche, en récital, c'est une autre affaire -- faut dire qu'à Pleyel, ce n'est pas courant non plus.

L'orchestre de Paris, justement, était à l'Opéra Comique il me semble, avec du bon Chabrier que je vais devoir rater, et donc ma dose hebdo de Lola avec. Pourquoi donc ai-je pris une place de Lang Lang ? Envie de manger chinois ? J'essaie de mater un programme : ah, c'est ça, y'a du prélude de Debussy ; j'ai quand même un peu calculé de travers, mon dernier récital pour piano, c'était Zacharias, et justement... Mais finalement, ils n'en n'ont pas joué les mêmes extraits.

On commence par du Schubert, sonate D.959, durant environ trois quarts d'heure. Il paraît que certains n'aiment pas, alors que ce sont des gens très bien dans la vie : c'est dingue. Sûr que ça n'a pas réveillé, le son est doux et mesuré, ça se passe. Et c'est déjà l'entracte : personne à l'horizon, même en bas. J'hésite à squatter dans les rangs plutôt dépeuplés (tiens, c'est que du Chinois, au rang E), mais finalement, je décide de rester au dessus. Et j'ai eu raison.

Car le Bartok, sonate pour piano Sz. 80, vu de dessus, c'est excellent, la technicité requise est absolument incroyable, et durant tout le premier mouvement, si le pianiste tape du pieds, ce n'est pas pour appuyer sur la pédale, pas d'effets spéciaux, juste un doigté de fou ; je comprends assez mieux pourquoi tout à coup une partition est apparu, avec le tourneur de page. Le second mouvement est plus calme, mais rapidement on recommence avec des notes dans tous les sens, et des longs doigts tout tordus. Je pense que c'est là que Lang peut le mieux faire : sa technique irréprochable est plus mise en avant, tandis que ce n'est pas là où la nuance va être primordiale, en comparaison ; qui plus est, ce répertoire est très original (c'est bien la première fois que je l'entends), et a pourtant convaincu un public ébahi certainement par la pure performance.

Le Debussy tout ensuite est tout à fait autre chose. C'est assez réussi, même si l'on sent qu'il nous faudrait plutôt un Tharaud pour faire ressortir cet indéniable côté satiste. Comme chacun fait son shopping dans ces préludes, il faut en citer l'ordre : préludes pour piano Livre II, "Bruyères", "Feux d'artifice" ,"La terrasse des audiences du clair de lune", et Préludes pour piano Livre I, "Les Collines d'Anacapri", "La fille aux cheveux de lin", "La cathédrale engloutie", "Minstrels".

Et on finit par un Chopin, qui n'est vraiment là que pour achever le récital sur une note spectaculaire : polonaise 53, héroïque. Problème : trop violent, il en fait trop dans l'imposant, ne nuance pas grand chose, c'est de la pure technique, il m'a fait une prise de kung fu au piano, il ne s'en n'est pas relevé de si tôt. Je suis à peu près sûr qu'un Lupu, Kovacevitch ou même un Indjic l'auraient bien mieux fait. Du coup, c'est dommage de retomber dans l'excès qu'on lui reproche toujours pour la fin. Comme à bon nombre de cette nouvelle génération (26 ans, qu'il a) de pianistes, d'ailleurs.

Heureusement vient rapidement le bis (il essaie de se dépatouiller du bouquet de fleurs qu'il a posé sur le piano, ça fait bien rire le public) : aucune idée de ce dont il s'agissait, mais on remarque que finalement, il sait faire dans la nuance, quand il veut (il faudra juste penser à rajouter quelques effets de tempo, parce que là c'est encore un peu militaire, mon garçon).

Verdict : très technique, mais plutôt froid en général, tempo trop régulier, manque de sentiments, on est plus impressionné par ce que l'on voit que par ce que l'on entend, même s'il est indéniablement un grand pianiste. Attention aussi à ne pas se bartoliser ou alagniser, n'est-ce pas ? (regardez le programme de la saison prochaine du TCE pour comprendre : récitals à 130€ la place, où l'on annoncera le programme plus tard, et dans le cas du second, il faut redouter qu'il case encore des morceaux de son frère...) En l'occurrence, un bis et puis s'en va, c'est un peu court jeune homme, même si le public était loin d'être en transe (comme j'ai déjà pu le voir de nombreuses fois) ; peut-être étaient-ils tous dans la précipitation pour l'autographe dans le hall...