Jules s'est fendu d'un billet remarquable, repris même par Ecrans (dans un tout aussi bon article) : il s'agit d'une affaire bien révélatrice du monde déréglé, névrosé et marchant sur la tête dans lequel la propriété est devenu une telle obsession qu'elle en finit par justifier tout et n'importe quoi, de la loi imbécile (HADOPI chez nous -- cliquer sur l'url pour vous détendre un peu), jusqu'à la spoliation, la censure et le piratage pur et simple. C'est ce qui est arrivé dans l'histoire ici contée : Amazon a purement et simplement effacé des livres numériques à distance sur les lecteurs électroniques dont il est le distributeur.

Plusieurs remarques préliminaires, déjà : nous avons une société qui contrôle à la fois contenus et contenant (c'est toujours un indice que quelque chose ne va pas aller) ; qui ne se prive alors pas d'adjoindre force DRM, pour parfaire l'incompatiblité, la compatibilité avec certains formats (comme le .doc de m$) étant assurée par un logiciel de traduction dans leur format fermé (qui ne supporte pas du tout le PDF, format ouvert répandu, par exemple) ; ironie, le logiciel interne embarqué tourne sous Linux, logiciel libre ouvert ; ce qui n'empêche pas d'implémenter des routines permettant d'accéder à distance à l'appareil, propriété privée de son utilisateur, pour y effacer des fichiers (outre la légalité même de l'action, c'est déjà la prévision technique bien en avance de son exécution qui trouble l'informaticien).

Il se trouve que le livre ainsi censuré était "1984", ce qui prouve au passage le peu de culture et de conscience de nos braves gens. Nul besoin de pompier pyromane pour détruire une oeuvre, il "suffit" (puisque la technique a déjà été prévue) de relever un problème juridique pour entraîner la destruction distante du savoir. En l'occurrence, les éternels ayant-droits (aussi connus sous le nom d'héritiers, dans la quasi-totalité des cas), de l'oeuvre de George Orwell, toujours couverte par les droits d'auteur jusqu'en 2044 (pour une parution en 1949, tout de même), aux USA du moins (sa libération dans le domaine public est totale dans de nombreux autres États, encore une absurdité).

Je parlais justement il y a peu de temps de ce problème, plus vaste encore, de perduration du savoir, devant les papyrus égyptiens d'il y a 4000 ans (à trois cents ans près). Si le support de plus longue durée de conservation des données est la poterie, le plus court est la flash, à présent omniprésente (considérez que c'est pis encore que les bandes magnétiques, et repensez alors aux disquettes qui il y a peu encore, contenaient toutes nos données numériques). Voilà qu'à présent, les livres sont des fichiers, lisibles par un seul support donné, impossibles à prêter ou à copier pour soi, dont la durée de vie est attachée à un appareil faillible (ne serait-ce que par la flash qui sert de support de stockage), et pis encore : on peut (apparemment illégalement en l'espèce, certes, mais il suffit de verrouiller le DRM -- ne serait-ce que par l'arrêt du support --, ou de s'en donner le droit par CGV) retirer arbitrairement ce savoir de manière discrétionnaire.

Outre l'aspect politique de propension à la tyranie sur lequel Jules s'est parfaitement exprimé, je sens que cette civilisation ne laissera pas beaucoup de traces aux suivantes -- alors même qu'elle peut, par son évolution technique, reproduire à l'infini et sans effort le savoir indépendamment des contraintes géographiques, et permettre l'accès à l'expression de tout un chacun. Comme dirait mon interlocutrice de la discussion suscitée, ce ne serait pas bien grave pour beaucoup (comme toujours, les faux penseurs pullulent, mais enfin, l'histoire était déjà là pour les oublier naturellement, à quelques exceptions inexpliquables près, si ce n'est le chauvisme par chez nous), mais tout de même, il faudra penser à conserver dans un coin des ouvrages en bon papier conservable quelques siècles, sait-on jamais...