Ma mômon m'a toujours dit qu'il faut goûter avant de dire si l'on aime ou pas (c'est ce que je répète à Mimy). Hier avait lieu la première du cycle "Edgard Varèse 360°", mais il y avait ballet, et première du Korngold sinon ; en revanche, pour la seconde et dernière partie du dimanche aprem', rien ne s'y opposait, mis à part qu'il est toujours pénible d'avoir son dimanche bloqué (on pourrait par exemple aller au musée). Bref, j'espérais tout de même obtenir une place avec mon pass RF, puisque c'était leur orchestre qui était sur scène, mais pas de bol, c'était une coprod' Festival d'Automne. Là, on commence à avoir peur -- et à utiliser sa place d'abo jeune Pleyel non revendue de fait.

Rang T impair près du couloir, le détail a son importance, car il s'agit de musique spatiale, on peut donc a priori percevoir les choses différemment en fonction de son placement. Par exemple les textes projetés sur les murs et le plafond n'apparaissaient pas à ceux de rangs trop embourgeoisés. Quel dommage alors de rater ces grands moments philosophiques tel que celui qui me sert de titre. Il faut dire que Gary Hall, auteur de la scénographie vidéographique (ça se dit ?) s'est fait autant applaudir que huer, et d'ailleurs lui-même, aux saluts, après une période d'auto-applaudissements, a pris le parti de singer les hueurs -- un grand moment d'Art, à n'en pas douter. Pour ma part, ces vidéo à la Bill Viola, d'une inutilité aussi grande que leur insipidité et leurs formules faciles ridicules ne m'ont fait ni chaud ni froid. Je n'ai toujours pas compris pourquoi il y avait des surfeurs projetés dans le hall, et un guitariste pendant l'entracte. Il n'y a certainement rien à comprendre.

Le festival d'automne étonne toujours par sa capacité de gouffre financier évident : nécessitant un équipement lourd, l'arrière-scène est sacrifié au profit de trois écrans géants (sur lesquels défilent des chèvres avant le concert), les bergeries font places à des espaces de projection et encore des ordinateurs (avec des gens derrière), ce à quoi il faut ajouter une vaste console en plein parterre (comme pour les Stockhausen), avec encore plein de gens derrière. Ajouter une réadaptation de la scène. Des filles qui font mumuse avec du sable et une enceinte d'un côté, un aquarium de l'autre. Des assistants en habits lumineux dignes de Pierre Cardin. Une scène réadaptée (y'a eu du BTP). Et pour finir, un monde incroyable, l'orchestre philharmonique de radio France, le "groupe" Asko|Schönberg Ensemble, et le choeur Cappella Amsterdam.

Pourtant, il reste pas mal de places libres un peu partout. Mais si l'on considère ce qui a été joué, ça relativise tout à coup le remplissage de la salle ; quand bien même je me demande combien tout cela a coûté en impôts (quoique Pierre Bergé en prend une partie via sa fondation). Edgard Varèse, donc, s'adresse plutôt au parisien expérimental (et qui n'a pas trop peur, ou qui est insouciant) ou au cité-de-la-musicien (et pas qu'un peu). L'oeuvre n'est pas démentiellement grande, en deux concerts on fait l'intégrale. Certes celui qui nous intéresse a pris 2h40 -- avec 40 bonnes minutes d'entracte, cependant. Et il faut dire aussi qu'un nombre non négligeable d'oeuvres ont été perdues ou détruites (plus une autre bloquée pour droits d'auteur hérités).

Peter Eötvös est à la direction. Quelque part, c'est aussi un héritier indirect, comme Boulez ; Morton Feldman, Xenakis ou Luigi Nono ont été directement fortement influencés, en revanche. On aura deviné : nous nous trouvons à la limite de la suite de bruits organisés et de la musique, et dans tous les cas, c'est le genre de choses qui finissent par faire mal à la tête, et c'est bien la seule chose dont on se souvienne avec précision quelques heures après la fin du concert.

"Nocturnal" est ainsi une oeuvre pour soprano -- Anu Komsi, qui se fait huer à son arrivée, ahurissant, apparemment certains lui en voulaient encore pour sa performance de la veille, alors pour compenser des applaudissements exagérés se sont fait entendre, un grand moment de n'importe quoi --, choeur d'hommes et orchestre, qui s'oublie bien facilement. "Arcana" juste ensuite, pour grand orchestre, laisse un peu pantois (applaudis ou applaudis pas ?). Et c'est déjà l'entracte au bout de trente minutes, mais on n'en est pas forcément mécontent. Je rejoins un parinuxien que j'ai repéré dès mon arrivée par le RER (je ne savais alors pas que je le retrouverai là), qui m'explique un peu de quoi il en retourne : Varèse est le précurseur de la musique "expérimentale", né en 1883, mort en 1965, il a été lancé par Debussy, et on se doute bien que lorsqu'il se met aux sons électronique, il précède largement Stokhausen ou Ligeti.

En bas, dans le hall, Bladsurb (logique), Joël (c'est en fait lui que j'ai vu descendre, à la base), Zvezdo (qui en revenant en RER me dira "on s'est cru dans une lessiveuse") et Pascal papotent ensemble (ça va en faire, du monde à linker). Les deux premiers évoquent mon opposition à ces lieux aux altos en colonne (pour résumer "tu l'as cherché" ; mais il ne savent pas trop de quoi il s'agit, alors... Pas trop solidaires, les critiques amateurs, tiens), et je finis par longuement parler ballerines avec Joël (avec dans le coin de l'oeil mon ouvreuse préférée, que c'est mignon...). Lorsque ça sonne, j'avoue que j'ai peur de ce qui va arriver, à lire le livret dans le complet programme :

Ca-moo-dee Ree ma
Ô Christ bénis les ménestrels de la défaite
bénis Ô Christ Whoo-oo
Kee tay tchoong daba nor oo
La-ma La-ma
Il y a un cri

etc (ça dure très longtemps comme ça). Mais finalement, c'est ce qui est le mieux passé, dans le genre. Parce qu'avant, "Ionisation" pour ensemble de treize percussionnistes -- ce qui inclus deux alarmes avec alarmistes dotés de chapeaux loufoques, et un piano qui n'a pas été violenté, sous le regard vigilant de la SPP -- a été un poil pénible, et "Ecuatorial" pour voix d'hommes, huit cuivres, piano, orgue, deux thérémins et six percussionnistes (assume ton Pérec) a été fatigant -- le thérémins est une perche générant sur le principe du variateur des sons électroniques, un peu comme des ondes martelots version manche. "Etude pour espace", donc, est intéressant, avec des sons qui proviennent de partout, quoiqu'on a un peu envie de vomir à force -- en tout cas, les inclusions de sons électroniques sont d'un anturel saisissant. Il faut dire aussi que juste avant, le solo de flûte "Density 21.5" était vraiment très bon, et mélodique (enfin, je veux dire qu'il y a une ligne qui se dégage), chose extrêmement rare.

"Dance for Burgess" dure moins de trois minutes, passons. "Déserts" dure vingt bonnes minutes : après une très longue période d'arrêt de composition, c'était là le retour de Varèse, avec encore plus d'électronique, cette fois bien distingable. C'était bien pénible, on aurait pus s'en passer. Le "poème électronique" final, entièrement électronique, laisse assez pantois, c'est de la techno préhistorique. Je me plais à penser que parmi les crânes chauves bobo qui peuplent la salle, bien du monde doit considérer la techno parade comme un rassemblement de sauvages. je ne sais pas trop s'il faut applaudir les enceintes, alors je m'abstiens (c'est comme applaudir au ciné : le projectionniste n'y est pas pour grand chose...).

Bon, c'était le concert zarbi de l'année. Intérêt historique avant tout. On applaudit poliment et on s'enfuit pendant que ça s'écharpe entre pro et anti-soprano, pro et anti-vidéos. Franchement, à ce niveau, il me pleut devant comme derrière. Il y a bien Véronique Gens au TCE avec du Haydn et du Mozart bien gnangan totu plein comme on aime, mais un peu de silence pour se remettre de ses émotions n'est pas plus mal...