"Douloureux dilemme du sentiment !" s'écrira Paul en ouvrant les yeux. Pour nous, en revanche, la musique est du bonheur, le livret est du bonheur, la mise en scène est du bonheur aussi, et pour l'interprétation, je vous laisse deviner... "Die tote Stadt", "la ville morte" en français, d'Erich Wolgang Korngold, était assez vide pour les premières séances : le bouche-à-oreille et les critiques excellentes ont vite fait de convaincre d'aller prendre une place, et la queue de dernière minute au tarif normal a eu tôt fait d'épuiser les places en dessous de 80€, tandis que Mimy et moi n'avons pu avoir de place au rang 15 malgré une bonne position dans la file d'attente (sachant que l'éternel ami japonais toujours en tête a pris du premier rang à son habitude), mais bon, un rang 13 juste devant, il n'y a pas de quoi se plaindre non plus ! Car pour Lea, Camille et Lindoro qui étaient justement à la même séance (et sur le coup, c'était un coup de bol, beuh !), placés juste derrière, ça banquait à plus de 120€. Quand on aime...

Enfin, en réalité, nous découvrions tous l'oeuvre. D'après un chef au boulot anciennement addict de salles de spectacle (autant que moi si j'ai bien compris : il a tout arrêté, mais bon, il a fondé une boîte et une famille, je préfère encore continuer pour ma part...), ça a été donné au Châtelet il y a quelques années, et c'était déjà excellentissime. Mais ce n'était certainement pas la même mise en scène de Willy Decker, puisqu'il s'agit d'une nouvelle production de l'opéra de Vienne en 2004 -- il me semble que ça a été donné à Salzbourg aussi. J'ai pourtant peine à croire qu'ils ont là-bas la machinerie nécessaire pour faire autant d'effets spéciaux que ce dont on a eu droit à Bastille.

Scène avec mise en abyme par derrière, sol, murs et plafonds mouvants, plusieurs niveaux de rideaux, maisons qui se déplacent (sur rail ?) comme de petites autos autonomes, défilés de processions diverses en arrière-plan, quel festival visuel ! Sans compter des scènes de grotesque carnavalesque durant l'assoupissement de notre anti-héros, avec des costumes du décorateur Wolfgang Gussmann. Tout est parfait, si ce n'est que le portrait employé pour signifier la morte que vénère Paul, est celui d'une jeune fille (au début, le livret me fait donc pensé que c'est de sa fille qu'il s'agit, et comme il parle à un moment de "femme", je commence à m'embrouiller un peu -- pédophilie/inceste ?). Allez savoir pourquoi ce choix.

L'histoire est aussi originale que ce que l'on peut trouver dans l'opéra du XXème siècle. Livret de Paul Schott d'après la pièce "le mirage" de George Rodenbach, adapté de son propre roman "Bruges-la-morte". Paul (Robert Dean Smith) a perdu sa femme, Marie, et reste depuis obsédé par son image, à Bruges, la ville morte (qui en prend pour son grade, encore...), tandis que sa servante Brigitta (Doris Lamprecht) lui reste très fidèle, tout autant que son ami Frank (Stéphane Degout). Notre histoire débute lorsqu'il croît la retrouver sa bienaimée défunte en Marietta (Ricarda Merbeth), une danseuse en tournée. Le rêve occupe deux des trois tableaux (quarante-cinq minutes chacun, entracte au bout d'une heure trente)

Si Korngold est essentiellement "connu" pour ses musiques de films, comme ne manque pas de le rappeler l'expo temporaire disséminée sur les murs de l'opéra (mais que l'on ne parcourra pas, avec notre groupe aggrémenté de Joël), et son concerto pour violon, cet opéra ne ménage pas ses effets, et Pinchas Steinberg à la direction ne ménage pas le volume sonore : voix wagnériennes ou plus recommandées ! Et pour la peine, c'est encore une grande réussite, qui explique en soi l'espacement des représentations par deux journées au minimum. Il reste encore une séance : à ne pas manquer !

(les différents protagonistes qui eux -- si ce n'est elles -- écrivent réellement dans la longueur sont invités à laisser les liens vers leurs comptes-rendus)