Étrange coïncidence que cette rereprogrammation de "Platée" à Garnier alors que se tient le sommet de Copenhague. C'est que Laurent Pelly badigeonne a tour de vert la scène toute entière, comme un énième pied de nez à la tradition (il faut dire que la science des couleurs a longtemps été aussi imparfaite que potentiellement toxique), dont l'oeuvre de Rameau se voulait déjà parodique. Fort ironiquement, par ailleurs, puisque de style français cet ovni musical et dansant, qualifié de comédie lyrique ou de ballet bouffon, pris part huit ans après sa création, et en tant qu'un des éléments déclenchant, à la querelle des bouffons, tout en étant toujours admiré par le plus farouche opposant à Rameau, et défenseur du style italien, JJ Rousseau. C'est que l'oeuvre est décidément à part : prenant racine chez les Français et inspiration chez les Italiens, les railleries mythologiques qui précèdent de longtemps celle d'Offenbach (autre terrain de jeu de Pelly) trouvent écho dans une dérision des règles de musicologie, de fait aussi bien en avance sur son temps. Destin extraordinaire d'une oeuvre créée en miroir aux événements de sa création même -- on y dépeint une nymphe batracienne croyant être sincèrement aimée d'un Jupiter qui en réalité se sert d'elle, tandis que la création s'inscrit dans les festivités des noces de Louis XV avec l'infante d'Espagne à la mocheté légendaire --, oubliée avant d'être lieu de polémique quelques années plus tard, et de retomber dans un quasi-total oubli durant plus de deux siècles, tandis qu'on la présente à présent comme la plus connue des oeuvres baroques !

Il faut dire que Marc Minkowski a fortement oeuvré pour la réhabilitation d'une oeuvre riche et difficile, qu'il maîtrise à présent, depuis 10 ans qu'il la donne, à la perfection, à la tête de son orchestre et du choeur du Louvre-Grenoble. Quant à la mise en scène délirante de Laurent Pelly, les décors de salle de spectacle (tout est dans la mise en abyme) progressivement envahis de mousse par Chantal Thomas, et les chorégraphies hallucinées de Laura Scozzi, ils ont propulsé durablement la réputation d'une oeuvre que l'on peut reprogrammer régulièrement à l'opéra. Sans faire salle comble cependant, mais presque. En tout cas, revendant ma place d'abonnement jeune à l'amphi (17€ au lieu de 22,50€, au lieu de... 70€ ? 40€. Il a fait une bonne affaire), j'obtiens avec Mimy un premier rang de balcon, sur le côté : vue parfaite sur l'orchestre surélevé (et le flûtiste au bord, dont les charmes n'ont pas laissé indifférentes mon accompagnatrice ; à qui de droit).

Je pense avoir bien fait d'amener ma souris auprès des grenouilles : les délires et les danses endiablées ne l'ont pas laissée indifférente, et plusieurs fois l'ai-je vu réprimer des fous rires. Preuve s'il en est que dix ans après la création de cette mise en scène, et 261 ans après la création de l'oeuvre de Rameau, le comique aux accents légèrement tragiques marche encore avec une efficace redoutable (à tel point que j'ai cru y avoir assisté plusieurs fois, alors qu'en réalité, il semble bien que je n'y ai été qu'une seule). D'autant que les interprètes, souffrants parfois de quelques rares déraillements, restent aussi convaincants dans leurs rôles que généralement très bons -- si ce n'est au-delà -- en terme de performances vocales. Comme d'accoutumé, Mireille Delunsch en Folie, comme la dernière fois, Paul Agnew en Platée (en alternance avec Jean-Paul Fouchécourt, comme en 2006), et comme toujours Yann Beuron en Mercure. Aimery Lefèvre pour Momus, Xavier Mas en Thespis et le Cithéron d'Alain Vernhes ne manque ni de talents ni de malice ; Judith Gauthier pour L’Amour (puis en Clarine) nous fait part de tous ses charmes ; François Lis en Jupiter et Doris Lamprecht en Junon incarnent aussi à la perfection leurs personnages.

"Platée" au final est l'assurance de passer une excellente soirée verte ; et pour les jeunes, la queue de dernière minute reste le meilleur moyen d'en profiter.