C'est à 11h45 que je me suis rendu compte que le seul et unique jour dans mon agenda où je pouvais aller voir Werther était justement ce dimanche après-midi : rush pour arriver à l'heure, dans la queue des pass', déjà bien remplie. Je regarde autour de moi, et notamment dans la file des jeunes et vieux. Et là, je me frotte les yeux : c'est que ça fait six ans et demi que je ne l'ai vue, et la seule chose qui devait bien la séparer de la perfection palpatinienne était justement une inculture surprenante pour autant de génie (mathématique) (je précise que depuis la barre d'admissibilité a très hautement augmenté, parisianisme oblige) ; mais elle a gardé la même allure (aux baskets près), il manque juste une mimique caractéristique, sinon tout le reste y est ; et, truc incroyable-mais-vrai, en couple. Ciel ! Après avoir obtenu mon rang 10 côté impair, je tente ma chance, bingo. Ça c'est la première grande découverte de la journée qui fait très plaisir.

La seconde, elle est sur la scène de Bastille ; c'était la deuxième représentation, la première de jeudi tombant particulièrement mal (entre Pleyel et le TCE), mais ayant bénéficié d'une large publicité de remises, avouant par là-même qu'il reste de la place à pourvoir -- surprenant, pour du "Werther" ! (ou c'est la lassitude, deux saisons consécutives) Reprenons, du plus récent au plus ancien : Opéra du Rhin, Bastille et encore Bastille, ça fait donc le troisième Werther et demi en moins d'un an -- comme je l'indique à la fin de la représentation à mon voisin qui me demande naïvement "ça doit être votre premier Werther ?" (j'te jure...). Bref, je peux faire de l'étude comparée (d'ailleurs, on ne se gêne pas avec l'ami berlinois et ses amis d'entracte -- aperçu d'autres ninjas de loin, mais pas croisés ensuite).

Michel Plasson à la direction : comme à Strasbourg (j'aurais peut-être dû rapporter ma cigogne, je l'avais raté), la perfection absolue, les lyriques sont transis de joie (on peut supposer que Nicolas Joël l'a fait venir de Toulouse -- on sait que programmer deux Werther avec mise en scène différente une année sur l'autre est essentiellement une question d'égo). Mise en scène, justement : Benoît Jacquot (dont je n'ai vu que le film "Sade"), très beau mais très traditionnel, dans les coloris bleus, dépouillé, un mur au premier acte (et au second, heu...), le classique intérieur de maison au troisième, avant de terminer sur un très beau visuel enfin original, mais très restreint -- d'une manière générale, on n'a pas l'impression de profiter de l'immense scène de Bastille, mais plutôt de devoir la meubler en XXL. En revanche, les lumières sont un peu brutales au premier acte, mais les jolies trouvailles ensuite équilibrent. Je préfère cette mise en scène à la Bastille de l'année dernière (passablement incompréhensible) mais je garderais celle de Stras', originale et jolie (quoique moins esthétique).

Côté voix et interprétations scéniques, c'est le sans faute. Déjà, Werther par le génial Jonas Kaufmann est la meilleure idée que l'on pourrait avoir. Déjà parce qu'il est vocalement meilleur (alors même qu'il tousse -- discrètement -- quelque peu) et plus adéquat que Rolando Villazon (qui vient de se rajouter un concert en mai à Pleyel : pas bien !). Ensuite parce que si Paul Groves avait un air de Daniel Auteuil, Kaufmann c'est celui qui se rapproche le plus du modèle Sturm und Drang. Il est Werther. En face de lui, la Charlotte de la délicieuse Sophie Koch est aussi la plus convaincante dans le rôle que j'aie vu, diction aussi impeccable que celle de son amouraché romantique désespéré/désespérant, et la tête de l'emploi, fine, air jeune, c'est fou ce que ça change la perception par rapport à celles faisant trop "maman" (bon, il faut toujours réaliser sur elle une ablation de l'instinct maternel pour en faire quelque chose, mais on conçoit sans problème que l'on puisse lui courir après).

L'Albert de Ludovic Tézier est toujours aussi excellent, la Sophie d'Anne-Catherine Gillet est tout mignonne toute fine, je la trouve moins adéquate que la pétillante Hélène Guilmette de Strasbourg pour le rôle, mais néanmoins on conspue d'autant Werther de ne pas lui prêter attention (tirade explicite d'Albert à l'appui), avec cette ressemblance physique supplémentaire. Alain Vernhes pour le Bailli, Andreas Jäggi pour Schmidt et Christian Tréguier en Johann complète la perfection de cette distribution. Du très grand Werther (qui termine à 17h50 au lieu de 17h30, certainement à cause du temps passé à ovationner Michel Plasson à chaque fois qu'il revenait d'entracte), où même l'orchestre de l'opéra se surpasse (cependant, je n'ai pas réussi à bien savoir si le jeune Emmanuel Ceysson à la harpe mérite une victoire de la musique : recevant un tract en sortant du guichet, je demande à la très jolie demoiselle distributrice, qui m'explique le but électoral de son dévouement, si elle est sa compagne -- sa soeur me répondit-elle -- j'aurais dû lui signifier à quel point je suis corruptible par un rancard ; d'ailleurs, si vous voulez mon avis, le problème de cet opéra c'est la monogamie, à se flinguer).





C'était la 42ème représentation d'un Werther à l'OdP : troisième miracle