"The Fairy Queen" dure une heure environ ; c'est ce que l'on trouvera partout. Sauf ces temps-ci à l'opéra comique, où l'on apprend qu'en réalité, la musique de Purcell s'intègre dans un livret beaucoup plus vaste, adapté (anonymement), environ un siècle après l'original, du "Songe d'une nuit d'été" de Shakespeare, et faisant figurer de fait l'intégralité de la pièce. Soit trois heures trente de spectacle, au milieu duquel on a bien placé une pause d'une demi-heure, ce n'était pas de trop, car la salle étant plus-que-blindée (même l'ami berlinois, bon ninja, n'a pas mieux pu se replacer que sur des marches), j'ai dû rester sur mon strapontin de fortune à 15€ -- autant dire qu'à minuit, je n'avais plus de fessier.

Reprenons : j'arrive pas trop à l'arrache, pour une fois, et après avoir accompli un exploit (ne pas avoir acheté un pull boss qui m'allait terriblement bien), alors que j'aurais mieux fait de passer la demi-heure avant la représentation à écouter (pour une fois) la conférence de présentation sur l'oeuvre. Alors que l'on papote, j'apprends qu'Emmanuel Haïm a jeté l'éponge -- apparemment on savait depuis un bon bout de temps que le torchon brûlait avec l'orchestre, mais le dirlo ne voulant pas lâcher l'affaire (contraaaats), c'est finalement elle qui s'est sacrifiée plutôt que d'aller au carnage. En attendant, on a William Christie et ses Arts Florissants dans la fosse et sur scène -- félicitations aux membres du choeur qui ont été de formidables solistes.

Cinq actes de beauté musicale, d'intelligence théâtrale, et surtout, de délire total. Ça commence normalement (ou presque), par une histoire emperruquée mais antique qui annonce le marivaudage habituel. Mais alors, on part sur la seconde histoire imbriquée, celle des artisans ayant décidé de monter une pièce de théâtre pour les noces aristocratiques (soit une double mise en abyme si l'on considère les raisons de l'écriture de la pièce) ; mais ici, nos joyeux compères sont des techniciens de surface, avec aspirateur qui déconne. Théâtre de machines, en somme.

La mise en scène de Jonathan Kent ne cesse de jouer sur les deux tableaux. D'une part une esthétique classique modernisée -- nos fées, car il y a bien toujours une Fairy Queen dans tout cela, il ne faut pas croire, sont des anges noirs --, et d'autre part un absurde sooo british qui bat tous les records. À la fin du troisième acte, on a tout de même des bunnies qui apparaissent discrètement tout autour de la scène, et commencent... à forniquer sous toutes les positions ! C'est le premier fou rire de la soirée, il y en a d'autres. La scène avec Adam et Eve, à la toute fin (en réalité la seule réadaptation du livret, à en croire le programme, qui nous précise que cela aurait dû être un couple de Chinois), en fait partie. Il faut dire que la pièce de Shakespeare a l'air passablement bien allumée, de base. L'ancien Anglais donne un cachet supplémentaire.

On est réellement impressionné par tout ce que l'on peut trouver dans cette oeuvre. Même du slam. En 1692 ! Et le bestiaire sur scène ne cesse de surprendre, tandis que les trois fils (le dernier étant le principal : une dispute amoureuse entre le couple royal des fées) de l'histoire s'entrecroisent au fil des intermèdes, des ballets (très beaux moments de danse). Il doit au final n'y avoir effectivement qu'une heure de musique, mais on ne s'en plaint pas. L'excellente Lucy Crowe (Soprano/Juno), l'émouvant Andrew Foster-William (Basse de service), ou le ténor Ed Lyon, entre autres interprètes vocaux, sont sans faille. Côté théâtre, Alice Haig (Hermia), Nicolas Shaw (Lysander), Gwilym Lee (Demetrius), Jo Herbert (Helena), Sally Dexter (Titania, Fairy Queen de son état) et Finbar Lynch (Oberon, son Fairy King), le beau Jotham Annan (Puck) ou encore l'hilarant Desmond Barrit (Bottom) forment la moitié d'une distribution tout aussi irréprochable.

Burlesque, comique de répétition, un côté absurde assumé, on ne s'ennuie pas, et sur scène tout est là pour nous faire tolérer les couinements typiques d'une trompette d'origine contrôlée baroque. Très longue soirée absolument formidable, le public était ravi, d'ailleurs prétendre se replacer à l'entracte était une véritable gageure (il y a tout de même eu une chanceuse -- un peu de pub pour yet another photograph). Ce n'était pourtant pas les connaisseurs qui manquaient dans la salle. Le spectacle affiche complet pour toutes ses représentations, mais je vous conseille de tuer un vieux pour obtenir une place. Surprise finale, tellement ce n'en finit plus : à la fin des saluts (il est déjà 23h55 !), on reprend tous ensemble, avec karaoké en surtitres. Jusqu'au bout...