Le problème de l'intellectuel est multiple. Mais le principal en concernant certains est la gamberge. Découverte stupéfiante, l'année dernière, par B#2 : il n'est pas très "normal" de penser tout le temps. C'est-à-dire d'avoir le cerveau qui tourne en permanence sur des sujets et d'autres, en réflexion constante. Après un sondage autour d'elle, elle avait découvert que quasiment tout le monde pouvait s'offrir le luxe de ne penser à rien. Je ne vois même pas trop ce que ça donne, mais je peux imaginer, certains opéras ou certaines chorégraphies me poussent à me concentrer ; ça doit être pareil, mais en éliminant ce que l'on est en train de voir, et qui occupe légitimement entièrement l'esprit (dans de grands intervalles de temps, je veux dire, de l'ordre de plusieurs minutes).

Forcément, en cas de sujet fâcheux, l'esprit tourne un peu en rond. De base, tout se mélange, il y a du cours d'Allemand, de la balletomane sais-pas-ce-que-je-veux, une souris formidable (avec la même pathologie, mais elle fait la ponctuation, en plus ; pour ma part, j'ai juste par intermittence plusieurs langues en traduction simultanée comme truc zarb, ce qui est très pénible quand le traducteur automatique ne trouve pas un mot et repasse en mode manuel), une B#2 encore disparue, le boulot de merde, les calculs savants sur l'évasion sociale, d'autre sur une affaire potentielle mais oui mais non, et des dates qui s'accumulent, pour savoir ce qui se passerait si je faisais ceci ou cela maintenant (oh, les calculs financiers, le must : sur trois à quatre mois ; il y a aussi les lectures, et le type de sac qu'il faudra prendre pour transporter le bouquin en fonction de sa taille, et j'en passe). Quand je dis tout le temps, ça veut dire qu'il m'est arrivé de résoudre un problème de géométrie durant un Dvorak, depuis le second balcon de la salle Pleyel -- essayez de calculer des angles sur des intersections d'arcs de cercle, mais sans les tracer, pas facile, hein...

Et puis je pense aussi que merde, je ne suis pas le seul à ramer, parce que même Lea (aussi atteinte, manifestement) en chie dans le déchiffrement comportemental (et autant j'admets que je ne peux pas être objectif, par construction, sur l'étendue de mon charme naturel, autant pour elle, faut pas déconner, à moins d'être fortement bigleux et moralement réac'). On tombe sur des cas pas bien cohérents avec eux-mêmes, on ne sait pas s'ils sont coincés, névrosés irrécupérables, s'ils ne savent pas ce qu'ils font, ou juste inconséquents (pour ne pas dire idiots). Petite virée au grand centre commercial de la Défense : bienvenue chez les zombies. L'endroit fait peur, mais pris comme objet d'étude sociologique, il est plus facile à appréhender. Le cadre pseudo-dynamique à l'oeil vitreux s'y croise sans jamais se regarder, s'ignore sans même y penser, n'a rien l'air de voir. L'impression de barrières invisibles, de boucliers protecteurs. Comme sur l'esplanade, où l'on constate une nette ségrégation hommes/femmes. Ça laisse songeur...

Alors ça gamberge. Sur plusieurs sujets à la fois, multi-tâches, sinon ce n'est pas drôle. Il y a même des billets de blog qui sortent en même temps que des choses les plus improbables. Même ce billet, dont j'ai interrompu l'écriture : sous la douche, je pense au billet, et je pense que je pense au billet, alors je pense que c'est abusé, mais que ça ferait bien un bon exemple à écrire, d'ailleurs ça ressemble à une mise en abyme, amusant, oh il faudrait que je pense aussi à écrire que...

C'est très pénible, de penser tout le temps : en cas de tâche nécessitant de se concentrer un peu, ce n'est juste plus possible. Impossible de lire, par exemple (je parle de Montesquieu, hein, pas de Dan Brown), le petit diablotin se met en marche et occupe les ressources neuronales. Souvent pour une très intéressante étude sociologique (jetable). Ou pire : de la casuistique. Réflexion sur tout ce qui pourrait se passer, comme aux échecs, mais dans la vraie vie. Infini, interminable, et le pire c'est que de bons jeux de mots apparaissent, et du coup, plus possible de les sortir, parce qu'ils ne seraient pas naturels, et.... Aaaaahhhh !! Ceci dit, mieux vaut la casuistique que le montage de montagnes, qui mène régulièrement à une espèce d'auto-panique -- l'entraide entre omnipenseurs névrotiques est à ce niveau-là primordiale pour dégonfler les bulles, enfin surtout quand les appels téléphoniques n'échouent pas invariablement, hein ? Quoique, le retour de bâton, c'est lorsqu'on saute des étapes (sans même sans apercevoir, trop tard lorsque tout foire en tout cas), parce qu'on avait déjà prévu dans sa tête (à l'aide de schémas bâtis sur des retours d'expérience) que tout irait bien ; et là, ça fait vraiment mal, pas de retour en arrière possible, du moins pas pour de nouvelles relations (le fait de ne jamais donner de seconde chance en cas d'échec me laisse toujours perplexe : il y a tellement de paramètres extérieurs qui peuvent régir la manière d'être un instant donné -- qui peut parfois durer une certaine période ! --, que déterminer tout un avis absolument et définitivement négatif, niant toute présomption positive, et même toute évolution ou repentance à moyen ou long terme, me semble être la manière la plus absurde d'interagir entre humains).

Évidemment, il y a aussi l'introspection. Là aussi, ça peut aller très, très loin. Auto-étude comportementale. C'est officiel : ma plus grande peur (après la mort, évidemment), c'est l'échec. OK, je le sais depuis longtemps (ne pas aborder de fille pour ne pas risquer de se faire jeter, par exemple...), mais c'est assuré et toujours présent. Antidote : narcissisation à outrance (chers lecteurs et amis : merci), attaque frontale, préférer les remords aux regrets. Et puis comme me disait encore Lea cette semaine, le problème, c'est que l'on sait que l'on va mourir (et vieillir avant rajouterais-je), et qu'après, il n'y a rien. Ouais, autant ne pas se prendre la tête et optimiser sa jouissance ; mais on est un peu seuls à y penser. Et ça, on le sait aussi. On sait aussi tout ce qui ne marchera jamais, et ça c'est dur. On voit les choses nous échapper, on voit les impossibilités qui ne dépendent pas de nous, mais essentiellement du système sociétal médiocratique (qui lui-même n'aide pas pour évoluer). Râteaux en série, les penseurs doivent se serrer les coudes pour ne pas finir par penser que c'est eux, les idiots, les gus qui n'ont rien compris au film ; non, le problème, c'est qu'ils comprennent, justement, et qu'ils comprennent qu'ils ne pourront pas. Ils restent atterrés devant l'absurde. Premier râteau de ma reconversion sociale, hier, je ne l'ai pas vu venir celui-là (il faut dire que je ne pensais pas m'être autant avancé -- pourtant j'avais été clair -- pour mériter déjà un tel refus) : je questionne un peu pour savoir, est-ce moi ou est-ce trop tôt ? Une réponse, ciel, c'est rare de nos jours : Monsieur, je ne vous ai pas répondu à côté car je vous réponds que je ne vous ai pas répondu, et donc ne vous répondrai pas à côté car cela n'est pas de mon ressort ; cordialement, etc. Surréaliste. Prendre un point très particulier donné en exemple et y répondre (ou justement ne pas le faire) comme si c'était le coeur du problème, on dirait ce que je reçois dans le civil des déphasées. Je ne sais pas si c'est pour insulter mon intelligence, ou si c'est juste par couardise. Je ferai relire, quand même, pour être certain que ce n'est pas moi qui suis dézingué. Sait-on jamais.

L'échec est donc terrible, ne serait-ce que par les analyses ressassées qu'il déclenche. Et il est paradoxalement plus en nombre et plus fort que pour toute personne "normale", puisque les attentes ne sont pas les mêmes (le pathopenseur ose croire qu'il pourrait faire quelque chose de sa vie : ah, le con !). Mais il faut se rendre à l'évidence, l'incompatibilité avec toute forme de réussite est tellement forte, que les chances d'arriver à ses espoirs avant de sombrer dans la dépression sont minces. C'est un peu comme lorsqu'on a compris que l'on finira immanquablement seul comme un con la fin de sa vie (la seule inconnue étant d'arriver à savoir quand est-ce que cela commencera), on a tout le reste du temps pour s'en faire une raison. Comme on a pu le constater, la semaine était maigre en billets : voyage marseillais oblige. Mamie perd complètement l'esprit, l'entourage s'emmêle (de qui suis-je le fils, déjà ? Je retourne à Paris, chez un autre qui est moi...), les langues se mélangent involontairement (ma connaissance du Sarde est malheureusement très limitée, essentiellement dans le registre vulgaire, origines paysannes obligent), et une sorte d'émerveillement permanent, enfantin, fait place. Alzheimer est-il autant une libération pour la victime qu'une immense plaie pour la famille ? (mon grand-père s'est manifestement fait une raison, il n'y peut plus rien et prend son mal en patience, réexplique ce qui sera oublié quelques instants plus tard ; ma mère a depuis quelque temps compris que c'était quelque chose qu'elle n'avait jamais entrevu, occulté, ignoré comme atroce vérité : la fin)

Le penseur sait qu'avec un esprit toujours en état de marche, il est à l'abri de la détérioration du temps -- mais plus exposé à celle de la folie, les exemples ne manquent pas. Il vivra plus longtemps, et pourra plus longtemps aussi constater ses échecs, repasser le film pour chercher où ça a merdé, se demander comment ça se serait passé s'il avait fait ceci plutôt que cela, fait les bons choix lorsqu'il était jeune (mais comment savoir, hein, quand on n'a pas l'entourage pour débroussailler, démêler l'écheveau absurde qui s'est formé en guise de société, comme un noeud Gordien dont personne pouvant le défaire n'y a intérêt ?). Et puis se dire qu'on ne refait pas l'histoire, cela n'a aucun sens.

Et qu'après tout, on le savait depuis le départ, tout ça : on y avait pensé. Mais penser à se résigner est aussi une forme d'échec absolument intolérable. À l'horizon, aucune solution. Il ne reste plus qu'à cape-diemer ; dans un monde de névrosés, la jouissance simple n'est cependant plus de mise. Décidément, par n'importe quel bout, c'est juste désespérant. Quoique, à lire la littérature économique de ces derniers temps, encore plus désespérante que mes billets, on se dit que ça va peut-être exploser (ou imploser) maintenant (ça fait juste 20 ans qu'on attend, mais les fins "naturelles" de civilisation sont toujours un peu longue, et en fait jamais trop brutales) ; le problème, c'est que pour recommencer, on prendra presque les mêmes (m'enfin, les révolutions profitent toujours aux bourgeois d'âge médian : pour une fois, pas trop mal placé). Qui vivra verra.

PS: ce blog a cinq ans depuis hier (100 pages de billets dans l'admin dotclear, 2983 billets publiés, plus de 6300 commentaires)