Je viens de terminer avec la plus grande jubilation la lecture d'un article de Frédéric Fréry (paru dans l'Expansion Management Review du mois de juin) : "le management 2.0 ou la fin de l'entreprise ?". Il se trouve que je partage quasiment l'intégralité de l'analyse du nouveau Dean de l'ESCP, et j'en ai même pour preuve que j'ai écrit quelque chose de similaire il y a deux semaines (non publié, mais un jour, j'espère dans six ou huit mois, en version brochée, why not ?). Il part du même constat très visible que moi : l'iPhone a déplacé le business model de l'appareil, de la fourniture d'un outil, au service, le logiciel, fourni non plus au compte-goutte, mais massivement. Pour cela, on utilise un levier formidable, la communauté ; le modèle d'Apple est cependant imparfait, puisque assez fermé (le store est incontournable, et Apple se sucre au passage -- désolé pour le jeu de mot foireux). En revanche, Android (non cité dans l'article) va faire très mal ; Nokia a pris aussi le coup, avec une certaine avance (Maemo en 2005/2006 !), perdue face au rouleau-compresseur Google, payant en réalité les changements d'architectures et le peu de plate-formes sorties (leur business model old school marche encore : ils restent de loin leaders sur le marché des smart phones), mais se réorientant vers une solution qui risque de faire très mal l'année prochaine (MeeGo -- Android ayant déjà montré qu'un fractionnement du marché avec des incompatibilités d'architectures, obligeant à redévelopper les applications, n'est pas forcément un problème insurmontable).

Comme l'article le souligne très bien (vers la fin), le modèle de la communauté est typiquement ce qui fait la force du libre. Le web 2.0 n'est pas à l'origine du développement du logiciel libre, mais Internet a été au coeur de sa mise en place, dès le début (1984 !). Linux (1991) est ainsi né sur Internet, et n'a grandi que grâce à Internet. Les processus de développement n'ont été qu'à peine boostés par l'arrivée du "web 2.0" (essentiellement, je pense aux forges, on m'a récemment fortement vanté github, utilisé pour héberger nos projets professionnels libérés !). La nouveauté est donc en fait, au niveau des entreprises, la redéfinition du business model vers la communauté. C'est du moins ce que j'en ai écrit, à titre personnel (chapitre "Un business model émergeant : les collaborations entre commercial et communautaire", soyons précis).

Là où je serais moins dithyrambique que Frédéric Fréry, c'est au niveau de la redéfinition de l'entreprise : je ne pense pas que ce soit du management 2.0, mais simplement du business model 2.0 (qui serait à mon avis aussi plus proche de ce que font Google ou Nokia que de ce que fait Apple, ou dans l'embarqué Arm, qui essaie de monter des communautés autour de ses outils fermés : ce n'est pas viable de manière autonome). Au niveau du management, comme cela est d'ailleurs très bien dit dans l'article, nous n'avons pas encore les profils, et nous (la société) ne nous en donnerons probablement pas les moyens, surtout en France (il y a un paragraphe, écoutez, on dirait ce que j'ai écrit il y a deux jours ! Et c'est un pur produit du système -- Centrale Paris, etc -- qui le dit, on ne pourra pas le soupçonner d'être frustré !). Culturellement, il s'agit de lâcher la bride (jeu de mot pour rebondir à l'étymologie justement étudiée dans l'article de "management" -- qui vient du Français !), ce qui est inacceptable ; si je considère par exemple mon patron, qui pourtant fait et promeut du libre (nous ne faisons même que ça !), il n'est pas différent intrinsèquement de tout autre manager (ou leader) d'entreprise "dynamique" (il a, par exemple, un très bon contact naturel -- quelque chose que je remarque assez souvent). La très bonne remarque sur la problématique de la gestion de groupe, et donc de la possibilité de voix divergentes par rapport à la politique de l'entreprise, chose extrêmement mal vue (raison exacte pour laquelle j'écris ici sur mon blog perso et non pas mon blog pro : je ne prends pas de risques), montre que le management actuel n'est pas prêt pour cette révolution. Pour l'instant, il gère la communauté comme il peut, via des "interfaces" que peuvent être des membres d'association embauchés (ce qui ne va pas sans problème pour leurs statuts sur des événements communautaires -- et une communauté a horreur de se sentir achetée), en fournissant des T-shirts et goodies au mieux, mais du travail reste encore à accomplir.

Là où l'on va trouver une différence, c'est au niveau des micro-entreprises, de l'auto-entrepreneur à la société de trois individus. Problématique pour une "entreprise 2.0" ! En bref, nous avons des indépendants (très souvent libristes) qui peuvent intéragir avec la communauté, qui en sont parties intégrante (je pense à FreeElectrons, par exemple), mais qui ne managent qu'eux-mêmes... J'ai déjà pensé à ce problème. Je pense qu'une association d'auto-entrepreneurs peut par exemple être une solution (cependant, j'en ai déjà trouvé vaguement une, elle n'a l'air de regrouper... qu'un seul membre !). Ce qui implique tout de même que tout un chacun devienne ainsi indépendant : ça se fait beaucoup dans les pays "hors-France", mais par chez nous, l'idée refroidit beaucoup : de toute façon, pour être locataire, il vaut mieux un CDI ou trois mois de salaires bien stables. J'ai donc pensé à autre chose (je n'en trouvé qu'un seul exemple, et ils sont deux, dont un fantôche...) : la SCOP. Il s'agirait alors de partager équitablement richesses et pouvoir au sein de l'entreprise. D'ailleurs, on en parle dans le dernier Michael Moore. Et ce n'est pas nouveau : simplement, avec une taille moyenne de 21 salariés, moins de 2000 répertoriés pour moins de 40.000 personnes concernées, ça ne pèse pas bien lourd. Il s'agit avant tout d'une révolution culturelle et sociale pour le manager : penser le partage. Au royaume où les égos prennent le pas sur le narcissisme, ce n'est pas gagné, tant l'apparente contradiction à surmonter est grande.

Le problème est donc principalement que l'adaptation à une nouvelle forme économique (beaucoup plus optimisée : je renvoie aux études sur le logiciel libre) suppose une nouvelle forme de management inadapté aux systèmes de pensées et de formations actuelles. Qu'un directeur de cursus de MBA de l'une des plus grandes écoles du monde s'en aperçoivent me fait chaud au coeur (et me redonnerait presque de nouveau foi en mon plan quinquennal d'évasion sociale). Je suis convaincu que l'on peut adapter le système du logiciel libre, avec sa sociologie particulière, au modèle capitaliste classique, en cassant la pyramide formelle pour reconstruire un système méritocratique où chacun peut choisir son style de vie, son implication, et donc son salaire ; le tout sous contrôle objectif et démocratique de tout un chacun. Ce que je vois actuellement autour de moi, avec bon nombre de partisans du libre, est révélateur : les individus sont frustrés des choix qui sont faits sans les consulter, des investissements qui ne les concernent jamais (ni en salaire, ni en formation), de l'orientation stratégique ou du peu de retour sur les remarques d'optimisation de management (avec à la clé invariablement les mêmes problèmes qui reviennent : il faut lire la discussion d'autistes sur ma plainte d'absence d'audit technique avant chiffrement des charges et de leur répartition en ressources, c'est révélateur). Pourtant, ces individus sont brillants : qu'on leur lâche la bride sous couvert de salaire indexé sur les résultats, et je suis certain que la motivation va monter en flèche (plus d'open space vide à 18h00), et que la productivité aussi (ne serait-ce que parce que ça ne râlera plus deux heures par jour).

Et si c'était ça, le management 2.0, faire confiance ? Après tout, la dynamique vis-à-vis du business model orienté communauté est exactement celle-là : des tiers produisent de la valeur ajoutée sans contrôle direct sur leur action (tout au plus peut-on proposer d'infléchir les développement vers une certaine direction ; mais si vous voulez quelque chose de précis, il faudra attendre ou se le payer !). Une confiance réciproque doit donc se mettre en place, pour pérenniser les liens. Sans ça, tout s'écroule. La mode financière n'est-elle pas devenue ces derniers temps "l'économie de confiance" ? Le "management de confiance" : tout un concept...



Tout ça m'agite grandement mon neurone, on me pardonnera le style brouillon (le bouquin est mieux écrit !) à "vacances moins 30 minutes" ; j'aimerais beaucoup m'entretenir avec notre homme, en tout cas ; on peut forwarder mon billet sur son tweeter ?  :p

Dernière remarque : ce type d'organisation n'est à mon avis valable que pour du service ou de la valeur-ajoutée sur de l'industriel (conception ou partie software pour un constructeur) ; c'est essentiellement du NTIC, même si l'on peut étendre à d'autres types de services


addendum:
je l'adore ! Et qu'est-ce qu'il casse bien ! (page 6)