Je n'ai pas entendu beaucoup de balletomanes défendre ce ballet. En fait, une seule, B#6, qui par surprise attendait au côté de Mimy une place de dernière minute (le ballet est déclaré complet, mais il y aura finalement bien deux places, la seconde in extremis), tandis qu'avec mon aussi-jeune co-abonné, nous étions condamnés à l'enfer chaud du paradis de Garnier. D'une manière générale, le sentiment exprimé est très mitigé, plutôt négatif, mais pourtant les demoiselles y retournent tout de même, une seule ou quelques fois. Quel était donc ce mystère ?

"La petite danseuse de Degas" laisse en effet perplexe. Chorégraphié et mis en scène par un Patrice Bart (qui vient saluer en immonde polo Lacoste), répétiteur attitré depuis des temps quasi immémoriaux du corps de ballet de l'opéra de Paris (10 ans ? Amies balletomanes, j'ai besoin de vous -- comme toujours), on se dit que la distribution doit bénéficier de quelques faveurs internes tellement elle est relevée (le touriste, intrinsèquement, s'en fiche : d'ailleurs, après l'entracte, les six places libérées à notre droite ont pu permettre un certain étalement salvateur pour le dos et le fessier). Pourtant, cela ne convainc pas. Autopsions.

Ce ballet est un objet non identifiable. C'est-à-dire qu'il varie trop les genres pour en appartenir à un seul. Ce n'est pas forcément gênant dans l'absolu, mais le problème est que cela manque de consistance : on croirait qu'il s'agit d'un ballet melting pot, où toute idée doit trouver sa place. On enchaîne ainsi des moments décousus à grande vitesse, et cela n'a pas été sans me rappeler les "Misérables" de la veille : à force d'en vouloir dire beaucoup, on ne dit rien, et le résultat est que l'on en ressort un peu nauséeux. Les tableaux sont ainsi passablement incompréhensibles, du moins on ne comprend pas où l'on va, et pourquoi. La seconde partie (35 minutes après 1h05 de première partie : optimisation de la buvette), à ce niveau, est symptomatique : une séance de dédoublement dans le miroir de la mère de la petite danseuse (du déjà vu), puis un cabaret avec des courtisanes gothiques, suivi de "la prison de St-Lazare" (a pas compris), et enfin d'une séance en blanc tout plein (comme moi : "la suite en blanc", me dit l'ami-ouvreur), "les blanchisseuses" dont on ne conçoit la présence que pour plagier les éternelles descentes de Bayadères, Sylphides, Wilis ou autre Lifar : du multi-thématique au zapping, on vous dit.

La musique est à ce niveau tout à fait emblématique. Denis Levaillant de la musique "à la signe" (René Aubry) qui tirerait presque vers du Yann Tiersen, avant de bifurquer sur du Ravel, de passer par du pseudo-Messiaen, et de rebondir sur encore tout autre chose, plus jazzy. Au final, on a un peu mal à la tête, et on n'en retient strictement rien. Comme sur la scène ça s'affaire trop partout pour tout voir, dans la fosse ça s'affaire trop partout (sous la direction de l'habituel Koen Kessels -- B#6 a rapporté que des touristes du public, aux saluts, se sont demandés quel rôle il jouait...) pour tout entendre ; on sature, et on s'ennuie. Paradoxal, comme effet. D'autant que les rares périodes de repos dans tout ce remue-ménage sont les sessions avec l'Étoile, qui sont passablement guimauve. Mauvais effet patchwork.

En fait, ce qui sauve la soirée, ce sont les moments de vraie bonne danse, offerts par des interprètes de grande qualité, et le taux surelevé de ballerines faites à croquer (rappelons qu'il est question de peinture, à la base, même si cela ne concerne au final qu'une toute petite scène assez incompréhensible -- car trop chargée !). Ou à foutre, d'ailleurs. Mais d'abord, la distribution des rôles principaux : Claire-Marie Osta en Petite danseuse n'est effectivement pas grande ; elle se fait assez souvent voler la vedette par Dorothée Gilbert en Danseuse Étoile, mais que l'on préférait en abyme dans un Robbins qui ne se prenait pas la tête ; la Mère de la Petite danseuse (la casse est étrange...) est interprétée par Élisabeth Maurin (le retour), classe ; Mathieu Ganio fait le maître de ballet ; José Martinez l'Abonné (Mimy vous en dira tout le bien qu'elle en pense) ; et Benjamin Pech incarne un homme en noir qui dans tout ce fatras se distingue notamment par un époustouflant mais émouvant solo quasi-final (tiens, j'ai appris que c'est "malchance", en Allemand, j'ai donc raté un super jeu de mot pour les ballets russes où il avait aussi été formidable, cette saison).

Dans les foutables à tout prix, Aubane Philbert, Laure-Adélaïde Boucaud, Juliette Gernez, et bien d'autres qu'il reste à identifier (j'ai chargé les filles me trouver des photos : je compte sur vous !). Au moins, quand on s'ennuie un peu, on chausse ses jumelles et on cherche sur scène à se rincer l'oeil. Surtout que le cambrés sont provocants, et les ras de cou avec ficèle qui continue dans le dos m'inspirent grandement ; j'aimerais bien aussi le même genre de séances de lessive, chez moi. Il y a beaucoup de danseuses sur scène (et un certain nombre d'acolytes masculins, parfois de toute beauté vous diront les miss -- moi je n'ai rien remarqué du tout), on sent bien que c'est un certain hommage à la danse, mais finalement, pour moi, cette 32ème représentation d'un ballet monté en 2003 a été confirmation que quelque chose n'a pas pris, dans la recette riche en lipides, et que la cible a été malheureusement manquée.