Il faut que je remercie mon hochet, même si le choc provoqué par ce film dont je n'avais pas du tout entendu parler, aura perduré de 21 à l'écriture de ce billet. Cherchant si je n'avais pas manqué quelque bon film à voir, après avoir vu la comédie à l'UGC Bercy, je tombe sur ce "City of life and death" dont les critiques sont extrêmement élogieuses. Il y a une séance à 19h00 à Bercy, mais j'arrive à temps pour celle de 19h25 au MK2 bibliothèque : il n'y a en fait que sept cinémas, tous parisiens, qui diffusent l'oeuvre. Et c'est absolument scandaleux : ce film est l'un des plus forts que je n'aie jamais vu, et pourtant j'ai fait le tour d'un nombre très impressionnant de films de guerre...

"Nanjing Nanjing" (l'anglicisation du film à l'export ayant certainement pour but de ne pas massacrer le nom de la ville, qui se prononcerait "nantsin'"), retrace dans un premier temps la prise de Nankin en trois jours par les Japonais (dans le cadre de la guerre -- qui ne portait pas son nom -- sino-japonaise, déclenchée par ses derniers sous un prétexte fallacieux, comme d'habitude). Dont suivit le massacre de Nankin : plusieurs centaines de milliers (300.000 officiellement, mais si l'on a parfois cru qu'il y en avait eu moins par le passé, ils seraient en réalité encore bien plus -- la disparition estimée de 150.000 cadavres n'aidant pas) de militaires puis de civil, ont été liquidés en six petites semaines, en plein hiver. À la mitrailleuse principalement. Seuls les Espagnols n'ont jamais dû faire mieux (les Allemands ont choisi d'industrialiser).

Mais les Japonais n'en sont pas restés là. En plus des tueries, ils ont violé plusieurs milliers de femmes et enfants, même des personnes âgées. Le film ne fait pas de concession, en plein milieu du film de 2h15, une dizaine de personnes (qui n'ont pas l'air de cinéphiles) quittent la salle pop-corn à la main. Il n'empêche que l'oeuvre, de volonté historique et retraçant fidèlement à partir de recherches précises (on ne suit aucun personnage en particulier, seul une poignée revient en fil rouge, mourant au fur et à mesure), connaît un accueil disant tout et son contraire : d'un côté, les soutiens (dont je fais totalement partie), et de l'autre les plus ou moins opposants. Parmi ceux-là, les Chinois trouvent le film fait la part trop belle aux japonais.

Non que le réalisateur Chuan Lu, dont le mérite est immense (la situation en Asie concernant l'Histoire est bien pire que chez nous, en partie à cause de leur mentalité, en partie parce que les Américains ont passé sous silence des faits japonais conformément à leur accord), ait manqué de suivre jusqu'au bout l'horreur nippone (on ne voit pas, par exemple, les tiges de bambou insérées dans les vulves de femmes tuées après avoir été violées), mais parce qu'il a osé s'intéresser à la psyché des soldats japonais. Sur le même mode qu'un "Der Untergang", avec le même genre de réaction. Les Chinois préfèrent toujours penser leurs voisins d'en face (pas seulement leur chef) comme des monstres absolus. Les faits parlent d'eux-même à ce niveau : ce qu'il est salutaire de faire, c'est d'essayer de comprendre comment on y arrive.

Dans l'absolu, le violent rejet chinois n'aide pas beaucoup plus que l'occultation japonaise. C'est d'ailleurs aux Japonais que voulait s'adresser ce film, aussi : parions que ça n'arrivera pas. Je serais assez intéressé pour interroger l'ami japonaise (qui est née en Chine durant cette période...) à ce propos. D'ailleurs, dans la salle, il n'y avait ni Japonais, ni Chinois.

L'Histoire est pourtant complexe. Nankin, capitale (au Sud) de la République de Chine (nationaliste, donc), a été abandonnée par les militaires à son sort. Seul le vieux nazi Rabe -- à l'époque les nazis soutenaient la Chine, comme les États-Unis venaient en aide aux communistes chinois... --, qui s'est insurgé contre les tueries -- ironie de l'histoire --, a pu sauver 250.000 personnes par son action dans la zone internationale (rapidement désertée par les étrangers, à l'exception de quelques américains) qu'il a créé. Et après l'issue de la guerre et ses 9 millions de morts, huit ans plus tard, la trêve déjà fragile entre nationalistes et communistes n'a pas tenu 24 heures après la reddition des Japonais en 1945 : encore quelques millions de morts.

Absurdités de l'être humain. Sauvagerie froide, comme l'organisation des maisons closes "de réconfort" (toujours non reconnues du côté Japonais), où les soldats violaient des filles (même japonaises !) jusqu'à ce qu'elles en meurent. Soldats qui avaient entre 20 et 30 ans essentiellement (pour un empereur de 37 ans, alors -- 30 ans en 1931, lorsque que les expériences sur les humains avaient commencé en Mandchourie), exterminant des prisonniers de guerre et des civils, y compris des enfants, à la chaîne... On en ressort un peu malade, malgré les dernières notes d'optimisme (dans le registre de l'espoir et de la foi morale en l'humain) -- dans la limite de ce que l'on pouvait encore trouver.

Dans tous les cas, faire connaître l'Histoire de l'Asie durant la seconde guerre mondiale par nos contrées, où l'ethnocentrisme est poussé jusqu'au point où l'on n'évoque pas le moins du monde ces "quelques millions" de bridés loin de chez nous : à se demander à quoi sert vraiment l'instruction de l'Histoire... Les Japonais, en ayant plusieurs fois tenté d'effacer les événements comme on occulte chez nous les tortures d'Algériens, pourraient bien nous renseigner à ce sujet. Pour ma part, j'ai toujours du mal à terminer avec une pointe d'optimisme.