En ce jour mémorable, nous avons enfin les chiffres précis du bouclier fiscal : pas seulement les 18.764 contribuables à qui on a remboursé 678,99M€ (ce qui fait déjà un peu beaucoup, n'est-ce pas), alors qu'ils étaient 3000 de moins pour 563M€ l'année précédente (avec la crise, les riches gagnent moins d'argent ?), soit une moyenne de 36.186€ (en baisse), mais des informations sur leur distribution. Et c'est là où ça fait vraiment, vraiment mal. Voici ce que l'on apprend :

_ 9.789 bénéficiaires (environ 50%) ne paient pas l'ISF, avec un revenu moyen de 3.428€ (on imagine à quel point ils sont rentiers, pour être tout de même assujettis à l'impôt), se sont partagé 5,4M€ : ça fait 550€ chacun
_ les "plus riches", avec un revenu moyen de 43.761€ (ie des gens qui touchent 55.000€/an brut, un ingénieur de 33 ans, en somme, mais dont la famille a su manifestement "capitaliser"), ont touché 91% des sommes allouées (623,50€)
_ 1.169 contribuables des plus aisés se sont partagé 62% des sommes, soit 423 millions, c'est-à-dire en moyenne un chèque de 362.126€

Je vois mal comment on pourrait encore prétendre défendre ce système. La franche naïveté, les agriculteurs retraités de l'Île-de-ré ou autres conneries du genre, une fois confronté à la réalité des chiffres, ça fait mal. Vous me direz, on peut toujours tenter de l'esbrouffe (ou comment faire "visuellement" disparaître les disparités énormes dans le pays). Encore faut-il évoluer idéologiquement.

Tout à l'heure, OlivierJ m'envoie ce papier, écrit par un avocat fiscaliste : en shorter, l'Oréal va devenir suisse et causer un cataclysme dans notre économie nationale parce qu'on n'arrête pas d'embêter les riches qui fraude juste un peu, alors qu'ils sont déjà vraiment sympa de rester payer des impôts en France, d'ailleurs on devrait à tous leur donner la légion d'honneur pour ça. Écoutez, c'est tellement scandaleux, immoral, et salopard, surtout quand on prend la défense de purs héritiers (et je ne parle même pas de la bêtise profonde en terme d'économie : encore un qui croît que Total est français), que les bras m'en tombe d'apprendre que l'on peut trouver ce que ce type raconte d'encore acceptable. Pas quand la moitié de la population française ne paie pas d'impôt sur le revenu parce qu'elle n'en a pas les moyens. Heureusement, en commentaire, le rigolo se fait gentiment démonter par 90% des lecteurs (comment peut-on publier papier pareil dans le Monde ? Le Figaro, qui n'a parlé de l'affaire Woerth en tout et pour tout pour clamer son innocence, à la rigueur, mais là...). Pour rappel, les riches (les vrais, hein, parce qu'il y a une sacrée différence entre un patrimoine de 1 millions d'Euros et un autre de 100 millions : un facteur 100 ; et je ne vous parle par de 10 milliards -- d'ailleurs, qu'est-ce qu'on ne peut pas faire avec 9 milliards que l'on pourrait avec 10 ?) paient grosso modo 9% d'IR (les avocats fiscalistes, justement, ne servent pas à rien), alors que la "classe moyenne" tourne autour de 12% ; depuis qu'un collègue a appris ça ("quia cæcus cum essem, modo video"), il a arrêté de soutenir le bouclier fiscal, comme quoi il y a une marge de progrès.

On peut très bien accepter une société comme la nôtre : il s'agit d'une monarchie (inégalités à la naissance) en cours de corruption (Montesquieu nous le dit bien : la fortune doit être constante d'une génération à l'autre). Mais avec un régime démocratique sous forme de république, on crée un système extrêmement mauvais : dès que le peuple comprendra qu'on s'est foutu de lui (et de sa bêtise, mais ça... Même les meilleurs, voyez), ça risque de faire fichtrement mal.