La politique maison est d'éviter les biopics relatant des événements trop récents, sans recul. Mais plusieurs raisons m'ont poussé à voir "The social network" de David Fincher : les premiers retours, notamment celui de Versac, David Fincher, et une virée entre collègues. Film à plusieurs dimensions, c'est déjà dans l'univers du geek que l'on est plongé, et je suis fier de vous annoncer que moi aussi j'utilise KDE et emacs, contrairement à la vile majorité de la population qui m'entoure (des Gnome/vi). Première remarque : la réalisation de ce côté est parfaite, ce que l'on voit sur les écrans des ordinateurs correspond parfaitement à l'état de l'art des différentes périodes, et le jargon utilisé (parfois très, très technique) ne dit jamais de la merde (avec une petite réserve une ou deux fois où ça allait trop vite pour bien tout comprendre) ; c'est assez rare au cinéma pour être noté (le pire étant "hackers", il me semble). Déjà, ça met en confiance pour le traitement rigoureux de l'ensemble de l'histoire.

Ce qui est TRÈS intéressant à travers ce film, c'est justement toute l'ambiguïté du titre, les réseaux sociaux. On y parle de sociologie, en réalité. Soyons plus clair : au-delà de Facebook, ce que l'on comprend, c'est que le fondateur Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg, plus vrai que nature) ne voulait pas seulement se venger de sa petite amie, ce qu'il voulait, c'était exploser les codes sociaux inaccessibles pour lui. Recréer le tissu social sur le web, en redéfinissant les normes qui faisait qu'avec son origine, son allure de geek fini, avec ses bermudas-sandales-chaussettes même en hiver (on en connaît... Les réactions, la psychologie du personnage, je vous jure connaître la même race de génies, c'est criant de vérité !), il lui était impossible de prétendre aux fraternités des futures élites de Harvard -- où il est admis pour son incroyable intelligence (mais pas sociale...). Et L'idée, qui va faire décoller le bousin, c'est de revenir aux fondamentaux : tout tourne autour du sexe. Ce qui intéresse, c'est de savoir qui est célibataire sur le campus, mater sa photo, et mieux encore, savoir dans quel cours il/elle est (et réciproquement). Le tout sans insister lourdement (ce n'est pas un site de rencontre : c'est l'usage qui en fait ça). Je m'en amuse d'ailleurs tous les jours, de voir sur mon FB qui court après qui (pas la peine de me le demander : je cours après tout le monde, ça brouille les pistes -- de toute façon le concours d'entrée est bien plus rigoureux que pour entrer chez Phoenix, sans avoir à se faire bizuter ni même baisouiller).

Je pense même que les créateurs de FB sont dépassés par cette notion, accidentellement découverte (d'ailleurs le film adapte un bouquin "the accidental billionaires"). Il n'y a qu'à lire la réaction d'Eduardo Saverin, cofondateur du site : il passe totalement à côté de cette dimension, et se contente de voir une hypothétique ode à l'entrepreunariat, dont il vante en long en large et en travers les mérites (très constructif : il faut que tout le monde fasse son entreprise ! Heu... Et qui y travaille ? Crétin. Mais milliardaire -- on y reviendra). Le film parle beaucoup de ce personnage : en effet, il s'est un peu fait arnaquer par Mark (ses actions allaient être diluées de ~30% à 0,03%), et l'a donc traîné en procès. Rendons hommage à la réalisation qui dilue cela avec un autre procès, celui des trois gus ayant insufflé l'idée à Mark, qui passent leur temps à ramer (en aviron, évidemment), et donnent d'ailleurs lieu, avant de crier haro sur le geek, à une scène amusante, en tilt shift, où on les voit ramer comme si leur vie et le Monde en dépendait, sur une musique ironique du hall du roi de la montagne -- car il est vrai que Mark fait un parfait Peer Gynt.

Ce qui est juste un peu dommage, c'est d'oublier ce qu'est devenu en fin de compte, au-delà des aspects sociologiques pourris du personnage (surtout lorsqu'il est influencé par un fondateur de Napster [Justin Timberlake] assez timbré -- entre mégalos arrogants on se comprend et on a tout pour réussir), son idéal de liberté (sa première appli, qu'il aurait pu revendre à m$, est distribuée gratuitement sur le net ; il déclare aussi sans cesse se moquer de l'argent, et d'ailleurs vie de manière assez monastique). Car si la dispute avec Eduardo (Andrew Saverin, plus lisse que l'original) commence par une divergence de vue sur le modèle à suivre, ce dernier cherchant des annonceurs pour mettre en place de la publicité, refusée catégoriquement par le fondateur-geek qui n'a aucun business model valide (ça rappelle de la bulle Internet...), finalement, l'état des choses chez FB est : pub ciblée par filtrage des informations personnelles, et big brother à tous les étages. D'ailleurs, la pub, finalement, c'est M$ qui en a l'exclusivité, en étant entré à hauteur de 1,6% du capital...

Capital qui vaut 15 milliards, mais pour un CA de... 180m$ par an. Je ne voudrais pas être mesquin, mais ça sent la bulle et l'argent très virtuel. Valorisation de 250$ la fiche FB. Bein voyons. Je sens qu'il y a des milliardaires qui ne le resteront pas forcément. Ceci dit, même avec des millions, on peut vivre confortablement. Le fait de ne pas revendre la boîte (et plumer le crédule, serait-ce m$) et se tailler avec la fortune réelle amassée me fait penser qu'il y a une sorte d'irrationalité insouciante associée à cet esprit d'entrepreunariat qui amène à piétiner ses amis. La victoire est avant tout d'aller chier sur les puissants, les héritiers, de leur donner sa carte "I'm CEO, bitch", en valant des milliards. Un peu puéril, mais après tout, très vrai.

Très bon film, à voir (j'attends l'analyse psy de Lea).