Trente ans, le bel age. Ce n'est pas en matant la fabuleuse Russe (toujours la même) au tout premier rang, en sublime robe rouge (je crois avoir trouvé : ancienne danseuse étoile russe, 34 ans, un fils, et à voir la tête de son riche vieux mari financier, ça explique pourquoi elle se balade toute seule : Sofia Daouranova-Lozé), que l'on dira le contraire.



Mais revenons-en au début : 18h45, B#6 est déjà censée être en retard, mais là, elle encore plus en retard que le retard. Alors, sur le tapis rouge, je glandouille en matant l'arrivée des riches, beaucoup à pieds, en taxi, peu en voitures particulières, le plus drôle étant la vieille Rolls des années 70... 3 portes. Malgré mes 4000€ de fringues (un peu plus, en fait), je me sens un peu couillon : sont tous ou presque en noir et blanc (et très bien habillés, mais le chapeau est décidé extrêmement rare, un sur cinq cents) ; pour ma part, plutôt du gris (pantalon noir destiné pressing, manteau noir incompatible avec une veste de costume), avec un sac sur le dos (marron, le noir est programmé pour bientôt, je l'ai déjà repéré). Mais comme prévu, mon sac s'avère bien utile : le magnifique programme rouge et doré de la soirée est au format A4, et bien épais, ça évitera d'avoir à le trimballer sous le bras.



J'ai eu du mal à me trouver une accompagnatrice, pour cette soirée : B#1 s'est ruinée en couple, les autres n'ont surtout pas voulu dépenser une fortune. Certes, à 75€ le premier prix, ça tape ; mais il ne faudrait pas oublier que l'association fait du mécénat, avant tout ! Et puis, un second rang de première loge 14, avec personne derrière, c'est parfait ! Si c'est ce que j'avais demandé en priorité, il semble que B#6 avait carrément listé toutes les combinaisons possibles avec ordre de préférence, faisant pression pour qu'on occupe cette meilleure place à ce tarif-là. J'l'aime beaucoup, celle-là, avec qui d'autre aurais-je pu pipoliser, sinon ?



Car le théâtre à l'italienne est bien pratique : au premier rang du balcon, uniquement les ambassadrices, avec en plein milieu Marina de Brantes (qui aura droit à ses remerciements à la toute fin, et qui me serrera la main comme d'habitude en m'apercevant à la sortie, devant la montre unique de Vacheron Constantin -- dont on a fait tellement de pub que je leur refuse le titre de mécène --, avec le Chagall en fond : radieuse ce soir, comme un poisson dans l'eau), à coté de Tuulikki Janssen (qui avec son époux -- fondateur de l'association -- forme ceux que je surnomme "le couple d'aristos"), magnifique aussi (si j'avais 35 ans de plus, je pense que je lui courrais après) ; on y dénombre notre Russe favorite ; je ne reconnais pas les autres (pas trouvé Bernadette, d'ailleurs), mais maintenant, je peux étudier l'album photos des galas précédents pour compléter mon who's who. Second rang : les époux et les autres. Et puis il y a les trois loges centrales qui sont fusionnées : la fameuse à plus de 6000€ ? Bernard Stirn, Jack Lang, Jean-Louis Beffa, Frédéric Mitterrand, Roselyne Bachelot, belle brochette, mais la densité est supérieure à celle de Singapour, et passé le premier rang, on ne devait pas forcément voir grand chose derrière. Le dirlo de l'opéra, Nicolas Joël, est dans la loge d'à coté, isolé comme une Bribri à son poste, au bout du second rang de balcon.



Tapis rouge, fleurs et palmiers dans le hall et les escaliers mais aussi garde républicaine sur les marches : le décor est superbe. En passant devant l'opéra vers 17h30, j'avais déjà remarqué l'éclairage magnifique rouge et vert mis en place. La soirée s'annonce tout à fait exceptionnelle et travaillée à l'extrême. Avec 3000 membres au total, le palais Garnier a été bien rempli au quatre cinquième.



On commence à l'heure, avec Philippe Jordan dans la fosse, qui dirige une marche des Troyens de Berlioz : ciel, un défilé du ballet ! Moins qui craignais le rater cette année, heureusement qu'il y a des rattrapages. On applaudit les premières danseuses (surtout Myriam) et danseuses étoiles (sauf la Cozette, faut pas abuser), et j'essaie de repérer Mathiiiilde... sans succès. B#6 n'a pas fait son boulot, elle l'a vu, elle ; mais j'ai bien peur qu'elle était très à cour ; bref, j'ai pas pu lancer d'applaudissements impromptus, je plaide innocent. Ovation pour Nicolas le Riche, qui ferme le défilé en tant qu'homme doyen du corps.



Il faut toujours une dizaine de minutes après le défilé pour enchainer sur la pièce suivante : qu'à cela ne tienne, un présentateur vedette fait son apparition, Stéphane Bern. Pipole jusqu'au bout. D'ailleurs, quand il présente, après quelque blabla obligatoire, le pas de deux de Balanchine qui va suivre, il nous précise : vous allez voir Dorothée Gilbert et son mari Alessio Carbone.

Remplaçant un Heymann blessé, c'est donc un Alessio Carbone qui a assuré les deux pas de deux sur du Tchaikovski (par un nouveau chef, Marius Stieghorst), extrait du lac des cygnes puis de Chorégraphie (1960) de Balanchine®©™. Dorothée Gilbert est très épousable, on sent cependant la différence de technique avec son "coéquipier", différence qui sautera encore plus aux yeux après le ballon de José Martinez pour la partie suivante.

De longs extraits de Paquita, à commencer par la Polonaise des gamins : mis à part que je réserve la 4ème sur la gauche, c'est toujours aussi niais à souhait. Le Grand Pas est évidemment bien plus intéressant, avec un couple Agnès Letestu/José Martinez, et pour les second roles : Marie-Solène Boulet, Sarah Kora Dayanova, Christelle Granier, Charline Giezendanner, Arélia Bellet, Héloise Bourdon ; Laurence Laffon, Séverine Westermann, Géraldine Wiart, Valentine Colassante, Daphné Gestin, Laurene Lévy, Abane Philbert, Pauline Verdusen. Overdose de Paquita, ceci dit : on n'aurait pas pu prendre un autre ballet classique ?

Et là, et là, le morceau de choix. La mise en émoi de la balletomane et de Frédéric Mitterrand. Nicolas Le Riche dans le Boléro de Ravel chorégraphié par Maurice Béjart. Avec comme assesseurs principaux Florian Magnenet, Guillaume Charlot, Audric Bézard, Mallory Gaudion, Emmanuel Hoff et Fabien Révillon. Philippe Jordan a retrouvé sa baguette. Le tout est magnifique. B#4 et Anne se seraient évanouies de pâmoison.




Et puis c'est l'entracte. Il se trouve que notre loge donne directement sur le cocktail au "comité d'honneur", qui regroupe en fait visiblement tout ceux qui ont mis plus de 150€ dans leurs places et qui ont opté pour le souper. Ça fait beaucoup de monde (B#1 pourrait confirmer), et ça ressemble aussi à Singapour ; pour notre part, vil manants, nous grimpons après une lutte pour trouver notre chemin, chasser le petit four à l'étage, seul endroit non envahi par les tables du souper. La lutte pour le petit four est difficile, le service étant quelque peu débordé (la table longiligne me parait une idée à revoir : en triangle me semble plus adapté pour une circulation facilité et un traitement optimal). Il faut dire que le serveur privilégiait sa gauche ; comme le metteur en scène ensuite, Giuseppe Frigeni (adorateur du panneau mouvant).

Après avoir maté la sortie du beau linge de leur parc à riche aussi surpeuplé qu'une prison française (veinards !), découvrant par exemple à quel point Frédéric Mitterrand adore Bribri (en 20 minutes de pause, n'arriver à se voir qu'en sortant, faut le faire !), c'était donc à la partie lyrique. Best of opératique, à partir de 21h30. Je dénonce B#6, inculte et inintéressée. Affiche incroyable, mais j'avoue être une tanche pour reconnaitre les unes et les autres. Stéphane Bern, apparaissant cette fois au tout premier rang du parterre (ce qui est mieux que la loge impératrice de la fois précédente : on ne l'a tout simplement pas vu, étant du même coté ; en revanche, c'était précisément là qu'était l'amie japonaise !), nous a surtout annoncé que Barbara Frittoli avait annulé à la dernière minute pour cause de malade tandis que Edita Gruberova, qui ne vient jamais en France, a décidé que c'était très bien comme ça ; c'est donc Natalie Dessay qui a été dépêchée d'urgence, nouvelle chaudement accueillie par le public.

On débute, pour ne pas trop traumatiser les balletomanes exclusifs, par du Delibes, certes non-pompier, le duo des fleurs Lakmé/Mallika, forcément, avec Inva Mula et Karine Deshayes. Puis Luca Pisaroni interprète l'acte I des Nozze, l'air de Figaro "Non piu andrai", suivi d'un air de Mimi (en diamants) de la Bohème de Puccini, "Mi chiamano Mimi" (on ne prend pas trop de risques sur la prog'), toujours par Inva Mula. Je mets un peu de temps à percuter sur le Werther, l'air de Charlotte (quand elle lit la lettre de Werther, j'ai confondu), par Sophie Koch. On enchaine avec l'air de Lenski, d'Eugène Onéguine, par le ténor Piotr Beczala ; très belle mise en espace avec une lumière finale projetant l'ombre du duel (notre héroïne russe semble fort touchée). On saute l'air de Figaro qui était prévu pour Frittoli (bon, je l'ai déjà eu, d'un autre coté), pour passer au duo de Faust (Gounod) avec Méphistophélès, "Mais ce dieu, que peut-il pour moi", avec comme accessoire un ensemble de fioles et de tubes qui ne manqueront pas de siffler une fois le dispositif en marche ; encore une fois, tout se passe coté cour, ce qui devient pénible, car on y voit mal (c'est une maladie incurable chez les metteurs en scène).



Le dernier air est celui de la folie de Lucia, et le Donizetti est donné en version originale, italienne avec orgue de verre. Natalie Dessay a sa voix qui lui fait défaut à trois reprises (dans les montées), mais son jeu compense et elle réussit (même si l'on sent qu'elle lutte et écrase un peu) ses aigus et autres vocalises. Le public se fait avoir, comme d'habitude (on a beau être éclairé...) en applaudissant avant la fin, lors de la petite pause. Et c'est ainsi que se termine le juke box, Stéphane Bern, cette fois au premier rang du balcon, devant Bribri, n'ayant plus qu'à annoncer la "Serenade to Music" de Ralph Vaughan Williams avec 16 chanteurs, dont tous nos héros précédents et quelques renforts (évidemment, Yuri Kissin ou Ugo Rabec, des quasi-permanent quoi), s'avançant dans des puits de lumière. C'est beau mais déjà oublié. En rappel surprise, on a du Verdi (mais lequel, déjà ? Un ninja incrusté -- un vrai tour de force !! -- m'aidera certainement) réadapté pour l'ensemble de nos chanteurs ; et alors que Philippe Jordan est finalement venu saluer sur scène, les revoilà qui recommencent de façon encore plus cabotine, en ayant le chef en spare aux commandes.



À 23h, cette fois c'est réellement terminé. Ovations de rigueur, les sortants croisent les dîneurs, ou plutôt les soupeurs, en espérant que cette fois ils n'en ressortent pas malades (en tout cas, le menu semblait fort appétissant, pour une fois : un jour, je serai riche). Soirée exceptionnelle, pour les 40 ans, j'y participerai plus !