Je pense avoir vu ce soir la plus superbe pièce de théâtre à laquelle j'aie pu assister, et il m'étonnerait voir mieux avant longtemps. Devant le théâtre de la ville, les panneaux d'aspirants spectateurs bravant le froid pour une place étaient nombreux ; c'est que la critique a été plus qu'élogieuse, mais je ne savais alors pas même de quoi il s'agissait -- ça marche comme ça, au TdV, on réserve au feeling, et on prie pour ne pas tomber sur une horreur. Pourtant, nous sommes en plein festival d'automne. Mais cette pièce déjà donnée au début de l'année au Barbican est clairement autre chose. C'est déjà, encore une fois, la rencontre du Japon et de l'occident : la troupe de Japonais est basée à Londres, Complicite (Kaho Aso, Songha Cho, Eri Fukatsu, Honjoh Hidetaro, Kentaro Mizuki, Yasuyo Mozichuki, Yoshi Oida, Keitoku Takada, Ryoko Tateishi, Junko Uchida -- prénom/nom, le programme est à l'envers), menée par Simon McBurney, à la fois auteur et metteur en scène.

Passionné de Japon, celui-ci a mêlé deux oeuvres de Jun'ichiro Tanizaki (1886-1965) : "l'histoire de Shun-Kin" ("A portrait of Shun-Kin") et "l'éloge de l'ombre" ("In Praise of Shadows"), les deux écrites quasi-simultanément, entre 1931 et 1933. Du premier il a tiré la trame principale, qui a marqué son temps et déjà inspiré d'autres oeuvres théâtrales ou cinématographique (fort prude, comme on peut le constater chez les pirates chinois). Du second il en a sorti l'idée majeure de la mise en scène : conception très nippone, le beau se trouve non dans ce qui se voit, dans l'ostensible (concept européen de la chasse au caillou qui brille, par exemple) mais dans l'éphémère, le caché qui surgit dans l'instant puis disparait.

Pour 1h50 de représentation sous-titrée en Japonais -- et surtitré aussi, mais l'ajout du sous-titre, par rapport au Gogol du début de saison, a été salvatrice depuis mon troisième rang bien centré, qui m'a permis de totalement m'immerger --, McBurney a eu une idée digne de Satoshi Kon dans "Millenium Actress", une sorte de mise en abyme à tiroir, et même, je pense, de [quasi-]métalepse. Explication.

Nous commençons par un souvenir personnel (en français) de Yoshi Oida, 77 ans, qui va servir d'introduction par une savante transition à notre pièce. Qui n'est pas encore Shun-Kin : une dame d'âge mûr s'avance (aucun moyen de savoir qui est qui, dans cette troupe, dommage !), et va nous relater en voix off l'histoire de Shun-Kin, sur les instructions d'un régisseur hors de vue (temps présent). Cette histoire va prendre forme peu à peu sous nos yeux, non sans que le narrateur du récit originel de Tanizaki n'apparaisse (1930), demandant à la précédente son chemin pour trouver la tombe de Shun-Kin. Si le bureau derrière lequel est installé la narratrice principale va être poussé sur un rebord, et son interaction avec les personnages fictifs réduits au minimum, le second narrateur en revanche interviendra bien plus (probablement comme une ombre de l'auteur même).

Afin d'interpréter l'enfance de Shun-Kin, une marionnette est activée selon la méthode propre au bunraku (par deux voire trois personnes) ; il n'est cependant pas question de mimer un spectacle de nô ou de kabuki, même si des emprunts constants sont visibles. La transition avec une vraie comédienne se fait progressivement, là encore avec beaucoup d'intelligence (l'actrice principale interprétant le rôle, qui par ailleurs réalise des imitations extraordinaires, "sort" de plus en plus du corps, devenu vrai à partir de la seconde moitié, pour enfin prendre son indépendance). L'histoire est celle de cette fille de très bonne famille de neuf ans, rendue aveugle par jalousie, à laquelle on octroya un serviteur de quatre ans son aîné, Sasuke. Rapidement, la relation dégénère vers de la domination, notamment à travers le jeu de shamisen (Honjoh Hidetaro, qui interprète un temps le maître de musique de la jeune fille, va jouer ensuite tout le long de la pièce le fond musical).

À partir de l'adolescence, il est évident que la relation devient d'ordre sado-masochiste, de plus en plus profonde. Shun-Kin dépend entièrement de son fidèle serviteur, mais le maltraite autant que possible. Un amour-passion pervers. Les enfants qui naissent de leur union sont rejetés à l'adoption. L'histoire est cruelle est très psychologique. Elle ira jusqu'à l'abnégation totale de Sasuke pour obtenir la reconnaissance de Shun-Kin. Rompant toute linéarité, la progression se fait par parallélismes temporels, en intervertissant régulièrement les acteurs ; il y ainsi plusieurs Sasuke et plusieurs Shun-Kin qui se succèdent. De la même manière, le vieux Sasuke se remémore en simultané de sa vie passée (avant de mourir à 82 ans, en 1907, 19 ans après Shun-Kin). Ça pourrait être un sacré sac de noeuds incompréhensible ; mais au final, c'est simplement d'une lisibilité extraordinaire, servant un propos très philosophique.

La mise en scène repose aussi sur des idées très intéressantes en terme d'agencement de l'espace, des éléments de décoration, et de l'utilisation des acteurs pour former des portes à volonté, des arbres, un jardin japonais, des oiseaux de papier... Les projections (parfois d'extraits de l'histoire, car, nous dit le programme, Tanizaki utilise trois ou quatre niveaux de langage, qui doivent certaines fois être écrits pour être perçus), au fond de la scène, sont superbes. Il y a une vraie poésie qui se dégage de cette mise en scène.

L'introduction d'éléments comique dans la sur-narration, qui connaît même sa propre entracte, est loin d'être superflue. Tout est savamment pensé (le public ayant applaudi trop tôt, je me demande comment cela a vraiment été perçu sur le fond). Extraordinaire de bout en bout, j'espère qu'il y aura un enregistrement (après tout, l'instant évanescent de la pièce n'est pas incompatible avec la fixation sur un support, au contraire : l'amour du Japonais pour l'appareil photo trouve une explication profondément culturelle). En tout cas, il y a eu une belle ovation ; la dernière représentation a lieu ce mardi soir.