Matthew Bourne est l'inventeur d'un concept révolutionnaire, qui n'a pas encore trouvé de nom. C'est à mi-chemin entre la comédie musicale sans chanson, et la danse sans chorégraphie. Il aura fallu attendre vingt-cinq minutes (j'ai vérifié) pour avoir droit, en réalité, à la première scène vaguement dansée (disclaimer : c'est censé être un spectacle de danse), sur un mode ironique. Un peu plus d'une demi-heure pour avoir un vrai pas de deux. Avec un interprète de pantin (mannequin de tailleur) incroyable, qui aura sauvé à lui tout seul la première partie ; parce que sa partenaire, en revanche, avec son mètre cinquante-cinq et son tour de taille quarante-deux, n'était pas très aérodynamique, pour ne pas dire carrément balourde. Expressive, mais plombée. Comme un peu tout...

"Cinderella" passé à la moulinette bournesque, c'est très simple : il n'en reste plus rien. Oh, on a une vague marâtre, et deux soeurs ; et un demi-frère podophile qui essaie de se taper soeurette. On a le père en chaise roulante, ce qui donne un émouvant pas de deux avec fifille (en fait, un gros fail). Et un bon fée (ou fé ?) tout blanc, qui va sauver la vie de cette jeune binoclarde des années de guerre à Londres (oui oui, c'est vraiment Cendrillon, c'est écrit sur le papier -- commémoration du 70ème anniversaire du Blitz, même), en la jetant dans les bras d'un... aviateur (c'est inspiré de Rohmer ?).

Matthieu Bourne réussit en outre, avec une transposition aussi bizarroïde, et une histoire aussi cul cul la praline, à s'embourber totalement. Second acte (car il y en a trois, quarante minutes chacun), et arrivée d'une Cindy en robe de diamant, alors qu'elle était piétinée sous les bombardements avant la pause (il y a une petite subtilité : l'acte 2 commence par sa fin, à savoir le carnage du café de Paris -- dixit le programme). Vers la fin, elle se retrouve dans une chambre à coucher avec son nouvel amant volant (et son blouson en cuir stéréotypé), avant de se retrouver l'instant d'après de nouveau dans la salle de bal, bientôt assommée d'une poutre, ramassée par des pompiers, perdant une chaussure (emportée lors de sa fugue du domicile), LA fameuse chaussure à talon aiguille. Les retrouvailles se feront à l'hosto. Au secours.

Résumons : ça ne danse pas ou mal ; le fil narratif est juste à chier ; l'action ne décolle absolument jamais ; l'humour ne dépasse pas deux balles ; la mort cérébrale est déclarée ; l'ennui y est particulièrement mortel (d'ailleurs, Laurent nous a dit y être allé il y a quelques années, même qu'il y avait la princesse Margaret dans la salle : connaît-on les causes précises de son décès ?) ; le romantisme est nullissime (on termine tout de même dans un train à vapeur...) ; on a l'impression d'être pris pour des buses (le sauveur argenté, pour la dernière scène, part s'occuper d'une nouvelle binoclarde esseulée). Bref, c'est juste absolument nul, certainement pire que le lac des cynges (ou des cygnes ?) qui m'avait déjà déplu, il y a quatre ans. Un navet vivant.

Il nous reste les jolies images et des transitions réussies, le prince-aviateur (qui a droit à un électrochoc sans qu'on ne sache trop pourquoi) qui lui au moins sait danser, et... c'est à peu près tout. Petit mot habituel contre le public londonien du Sadler's Wells : ces gens sont des sauvages, ils bouffent tout le temps (la soupe de Prokofiev diffusé, mélangeant manifestement du Cendrillon à du Roméo et Juliette, crépitait de fait tellement qu'on aurait juré un enregistrement des années 50), boivent dans des verres ouverts, et parlent en permanence. Le théâtre ne fait rien pour les en dissuader, bien au contraire : pop corn et bonbons vendus avec les programme, et température très élevée dans la salle (depuis le fond de premier balcon, c'était idéal pour dormir un peu au second acte). Autre pays, autres moeurs ; mais sur le coup, on a vraiment l'impression d'être en province profonde (d'ailleurs, je pense que le spectacle pourrait être très bien comme kermesse de fin d'année).