B#6 et avant elle Valerio ont voulu me chatouiller sur un sujet traumatisant invariablement les franco-français : la laïcité. J'écris donc ce billet comme point central de mes réflexions et lieu de débat. Il servira aussi à rediriger tous les trolls constructifs (oxymore) sur le sujet.

La laïcité à la française®©™ est un concept extrêmement hexagonal. Elle s'énonce selon un faisceau de principes contradictoires entre eux : la France n'accepte la représentation d'aucune religion selon que l'on officie dans la fonction publique ou non, mais les tolère toutes d'après ses droits fondamentaux ; tout en n'en subventionnant aucune, elle est de tradition chrétienne (ce qui explique que ses jours fériés soient très majoritairement chrétiens, et aucunement d'autre religion, tout comme l'organisation de sa semaine de travail), et l'on enterre les grands noms de la République après une cérémonie catholique (le Panthéon ayant de ce point de vue échoué, on y reviendra), tandis qu'on y voit les ministres à la messe, cependant qu'il est toujours hors de question qu'un fonctionnaire ne porte le voile.

Le voile est en réalité constamment le sujet épineux. Depuis près d'un siècle l'Islam fait peur. Aux Français. On ne sait pas trop pourquoi, histoire de colonies ou de Sarasin ; ou peut-être que l'antisémitisme est passé de mode depuis la Shoah, les autres religions sont très négligeables dans le paysage, et le musulman est assez typé pour qu'on le différencie et qu'on s'en occupe en priorité.

Toujours est-il que les affaires de voile deffraient la chronique depuis 20 ans. Ce qui prouve déjà une chose : en 20 ans, rien n'a été réglé (le FN en a en revanche largement profité, à partir de quasiment rien comme substrat), et si Bernard Stirn ("les libertés en question", très recommandable, avec toute la jurisprudence) se félicite par exemple que la solution bâtarde du tribunal administratif n'a mené qu'à quelques exclusions de jeunes voilées de l'école publique, et de quelques autres Sikh (plus quelques juifs aussi, qui ne voulaient pas travailler le samedi), je trouve à titre personnel que cela en fait déjà trop, pour un critère qui aux dernières nouvelles n'empêche pas d'étudier (samedi non travaillé exclu, quoiqu'on pourrait y penser à l'instar des cantines scolaires si promptes à donner du poisson le vendredi mais ayant mis un temps fou à varier ses plats dès qu'il y a du porc au menu), preuve étant que l'université n'est absolument pas soumis à ces règles (cohérence, toujours).

Et pendant ce temps, le débat pourri dès le départ se déplace sur d'autres terrains. La burqa, phénomène négligeable (une étude parlementaire a parlé d'un petit millier -- sur 66 millions de personnes, pour rappel) ayant déclenché de grandes envolées lyriques chronophages (alors que la situation économique du pays et du monde est dans une situation grave...), a donné lieu à une loi manifestement inconstitutionnelle, ce que n'a pas voulu reconnaître le conseil [auto-lien] ; tout cela à partir d'un fait divers ayant abouti, tout de même, à une annulation du PV (je vous invite d'ailleurs à chercher sur Google à quel point cette décision est passée totalement inaperçue). Il fallait le faire.

Le racisme et la xénophobie d'une large part de la population ne fait aucun doute dans ce débat (positionnez votre téléviseur sur TF1 pour vous en convaincre, ou descendez un peu voir des français standard en dehors de vos cercles bobos) ; les meilleurs sont simplement réactionnaires (la France est de tradition chrétienne, c'est aux étrangers de s'assimiler en abandonnant leurs coutumes pour les nôtres -- thèse Zemmour). Le problème, c'est que des personnes tout à fait intelligentes et raisonnées les rejoignent -- alors même que la composition de ce camp devrait justement être un indice sur le fait que cette voie est bien mauvaise. Il s'agit invariablement d'athées, qui tombent dans le même travers que les catholiques du Moyen-Âge qu'ils conspuent pourtant régulièrement.

Il existe un principe fondamental pour l'Homme : la liberté. La liberté est un très lourd fardeau à porter. La liberté est le signe d'un raffinement de l'esprit, elle n'est pas donnée à tout le monde. Il s'agit de responsabilité. J'aime la liberté. Beaucoup ne l'aiment pas : ils peuvent dès lors assumer tout type de gouvernement, qui ne pourra en l'occurrence n'être que despotique, donc basé sur la peur (on sait cela depuis Montesquieu, pour rappel : ça date !). Ce genre d'État est généralement loin des concepts de vertus (les exemples ne manquent pas). Il existe des États où c'est la vertu qui est dictature : Singapour en est un excellent exemple, où macher du chewing-gum ou manger dans le métro donne droit à une très forte amende (plusieurs centaines, voire milliers, de Dollars), où quelques grammes de drogue impliquent la pendaison (voir les rapports d'Amnesty international pour se rendre compte du taux de peines capitales par rapport au nombre d'habitants), et où pour ce qui nous intéresse, regarder une femme "de manière ambigue" mène tout droit en prison, tandis que les prostituées sont bannies dans un quartier extrêment règlementé, tout comme le sont les rapports sexuels (notamment une interdiction de l'homosexualité) et la possession de pornographie (interdite) -- notons au passage que ces lois draconiennes ont été mise en place comme solution à la stabilité d'un pays composé uniquement de fortes minorités.

Je suis un mathématicien qui a lu Montesquieu : on peut choisir les axiomes sociaux que l'on veut (et en l'occurrence, on ne les choisit pas vraiment, par manque... de liberté !), cela donne un système plus ou moins cohérent, avec une certaine moralité. J'ai pourtant ouï dire que la liberté était le meilleur moyen, somme toute, d'être heureux (petit rappel : la fin suprême est le bonheur, pas la "compétitivité de l'État", aussi étrangère à Aristote qu'à tout économiste). Un système a voulu forcer tout le monde au bonheur : l'URSS. J'espère, j'ose espérer, que plus personne ne croît que cela a été une solution ayant atteint ses objectifs. On y a dicté que la religion était le mal, comme on a dicté que le capitalisme ou la musique sérielle étaient contre le peuple. En réduisant les choix, en réduisant les libertés, pour le bien de chacun évidemment, on en est arrivé à précipiter le malheur de tous (avec quelques millions de morts au passage, parce qu'il faut bien faire quelque chose de ces gens qui ne veulent pas comprendre).

On peut aimer ce genre de solutions sociales : le masochisme est un comportement comme un autre, et je donne à tout un chacun le droit de disposer de sa vie comme il l'entend, y compris pour vivre sous une dictature ou pour se suicider. Si cela est votre choix. Ce n'est pas le mien, mais je le respecterai.

J'aime la liberté. La liberté de chacun s'arrête là où commence celle de l'autre : ce principe tout ce qu'il y a de plus simple indique les limites à la liberté que doit fixer la loi ; elles ne saurait aller au-delà sans menacer la liberté elle-même. Au toutes dernières nouvelles, le fait qu'une femme porte le voile n'entre pas en contradiction avec ma liberté. Elle ne m'empêche pas d'aller et venir ; elle ne m'empêche pas de penser. De penser que c'est de la connerie, comme toutes ces manies religieuses qui vont de la dégustation d'un biscuit rance à la procession à l'autre bout du monde sur un lieu sacré, en passant par la diabolisation du saucisson. Mais ce n'est pas ma vie, et cela n'empiète pas sur la mienne. Alors quoi, où diable est le problème ?

Le problème, me dit-on, c'est que ces femmes n'ont pas le choix, on leur impose le voile. D'une part, les enquêtes montre que cela est tout à fait faux, les femmes choisissent tout à fait de se voiler en pays libre (comme l'est censé l'être le nôtre), et toute violence est punie par la loi. Je répète : toute violence est déjà lourdement punie par la loi. Rien à voir avec la laïcité. Je m'étonne d'ailleurs qu'au nom de l'émancipation des femmes, on les considère comme incapables de choix, ou comme incapables de se lever contre un système qui les aliènerait, tandis que tout est présent sur le territoire pour assurer leur protection (non, je ne parle pas du Pakistan). D'autre part, une femme qui travaille, comme fonctionnaire par exemple, me semble tout à fait émancipée : et donc, pour son bien, on lui interdirait d'exercer sa profession ou de s'instruire ? Drôles de valeurs de la République !

Alors on me rétorquera que c'est le système social qui lui impose de se comporter ainsi, et que donc son libre-arbitre est biaisé. Deux arguments : d'abord, imposer (ici par la force légale) son ordre moral personnel contre un autre ordre moral est d'une imbécilité n'ayant comme équivalent que son inefficacité -- voyez la pratique de la religion dans les pays de l'ex-URSS pour même vous convaincre que les mauvaises habitudes ressurgissent après plusieurs générations ; sur le même thème, le remplacement de Dieu par les Grands Hommes par la République a tout autant mené à un résultat nul. Ensuite, limiter la liberté vestimentaire d'autrui afin de le forcer à être libre est d'une incohérence intellectuelle totale. Petite note : ne pas interdire une pratique n'est absolument pas l'encourager ; j'espère que personne n'arrivera avec ce genre d'objection rhétorique biaisée.

Ces arguments cachent en réalité une triste vérité : celle de l'intolérance. L'intolérance au différent. La même qui oppose l'hétérosexuel à l'homosexuel, la même qui oppose l'homme à la femme, et la féministe frustrée à l'homme. Vivons ensemble : vivons dans la tolérance. L'intolérance n'est jamais une réponse à l'intolérance. C'est cela que j'ai aimé en Grande-Bretagne : une femme voilée peut être garde de frontière, un homme au turban peut enseigner. La notion de "ostentatoire", à géométrie très variable, donc soumise à toutes les dérives arbitraires et contradictoires, comme on le voit chez nous, n'existe pas. Que l'on ne vienne pas m'opposer la burqa : il est évident que la tenue vestimentaire de n'importe quel professionnel doit être compatible avec la pratique de son métier. Jusqu'à présent, les pays arabes ont des professeurs femmes voilées sans que cela pose autant de problème intrinsèque que des hommes à chapeaux.

Je vois venir encore des objections : le voile islamique est le symbole de l'oppression des femmes. La belle affaire : comme s'il était habituel de s'intéresser aux opprimés, aux démunis de consentement ! Quelle hypocrisie ! Qui se préoccupe de la circonsision masculine ? (imposée et irrémédiable) Mais traitons tout de même le fond. La femme est opprimée dans des pays du monde : c'est indéniable. Il n'y a pas que la femme, demandez aux intouchables en Inde (oui c'est interdit ; mais ça continue ; et les Rroms en sont issus, pour rappel, regardons chez nous un peu avant de donner des leçons !). Mais dans le rapport à la mère, le sujet touche forcément plus. La psychanalyse peut aussi aider à comprendre les comportements dans un sens comme dans l'autre. Peu importe : quelqu'un peut-il me dire en quoi réduire la liberté des femmes dans notre pays censément civilisé réduira les crimes d'honneur de sauvages un peu partout dans le monde ? (aux dernières nouvelles, l'Islam recommande encore moins d'égorger ses enfants que de porter le voile) C'est n'importe quoi. Le rejet n'entraîne que le rejet, la haine n'entraîne que la haine. Et l'extrêmisme. Nous sommes les responsables directs des comportements irrationnels religieux (et politiques, plus profondément) que l'on observe chez ceux que l'on a décidé de stigmatiser.

Et je prouverai mon propos concernant l'hypocrisie par les prétendues raisons de sécurité (ah !) et de trouble à l'ordre public (la belle affaire !) invoquées pour interdire une burqa jamais citée dans la dernière loi à la mode. On n'arrange rien, on s'enterre dans le dogme. Et dans l'intolérance.

Je le répète : je n'aime pas le voile. Je suis très cohérent, j'aime la mini-jupe (et je déteste les tongs). Mais jamais, jamais, je ne cautionnerai des politiques tellement absurdes qu'elles en arrivent à remarier des gens qui ne veulent plus être ensemble, parce que ça choque la bien-pensance bobo ou populaire, les premiers pour un dogmatisme moral bancal, les autres par xénophobie de base. Tout comme jamais je ne soutiendrai les lois d'autres pays du monde imposant, à l'inverse, le voile, le Talion moral étant là encore totalement abscons (le sujet du voile n'est arrivé en GB qu'avec les attentats de 2005 : quel rapport ?).

Et puisque j'en suis à évoquer la moralité géographique, je répète encore une fois aussi que la liberté de la femme à disposer de son corps doit être entière, ce qui inclut de pouvoir se prostituer. Il est extrêmement révélateur que ce soit les mêmes qui s'opposent à la fois au port du voile et à la prostitution (tout comme d'ailleurs la pratique est honnie par les mêmes extrêmistes voilant les femmes de force ! On a les alliers que l'on mérite), selon le "ni putes ni soumises" (on en a vu la ministre que l'on en a récupéré, tiens...), nom d'une association prônant exactement l'inverse de son intitulé. La prostitution en soi (forcer quelqu'un à se prostituer est pénalement et très lourdement puni, je reprécise) ne choque la liberté de personne, et apporte même du bonheur à autrui. Et il faut une très grande force psychologique, au moins équivalente à celle nécessaire pour se lever contre des systèmes sociaux aliénants (ceux des frustrés extrêmistes, toujours -- pour rappel, au passage, ils ont tous eu une mère, ne négligez jamais, jamais le syndrôme de Stockholm générationnel : si la femme française a eu le droit de vote bien après les Anglaises, c'est bien parce que la gauche progressiste craignait qu'elles ne votent, conformément à leur bigotisme avéré, pour la droite conservatrice !).

J'aime la liberté, et c'est ainsi que je conçois ce que devrait être la laïcité (terme par ailleurs intraduisible dans tout autre langue : personne ne se demande donc pourquoi ?). La France, baffouant sans cesse ses principes proclamés (merci la CEDH), est très éloignée de la vertu.