Un film très dur que ce "Another Year" de Mike Leigh. Un film avec des êtres atroces et difformes, qui mènent des vies insoutenables, et je peux vous assurer que s'il avait fallu se résigner au premier rang de la mini-salle 20 des Halles, surchauffée au possible, fort pleine, au lieu de trouver deux places tout au fond, je n'aurais pas tenu (on dénombre une seule perte durant le film, mais une fois le générique arrivé, des "ouf" de soulagement se sont fait entendre). La critique, unanimement élogieuse, aurait pu nous avertir (que fait le CSA ?).

L'inaction se déroule en banlieue londonienne, que l'on appelle Londres. Je vous avais dit que cette ville était dans la province : ses espaces pavillonnaires (que l'on rencontre très rapidement, déjà à Earl's Court il n'y a plus que ça, alors qu'on est encore en zone 1) sont pires encore. On y rencontre la middle class, en l'occurrence des cinquantenaires. Notre couple de héros, Tom et Gerri (Jim Broadbent et Ruth Sheen), sont fort sympathiques et même fréquentables. Il n'en va pas de même de leurs amis : on a une pouf sur le retour qui a laissé passer sa vie et vit dans la négation ; un obèse pas possible qui ne sait plus où il va ; des mecs qui comme seule activité vont au golf municipal ; pire, leur but ultime dans la vie, c'est le potager (encore plus en banlieue) ; un frère amorphe (le seul truc qui le fait un peu réagir, c'est le sport à la télé, et encore) ; et j'en passe. Bref, le loseux de province : pas de but dans la vie si ce n'est faire un ou deux mioches, et pour ceux qui ont raté le coche (ou alors qui ont élevé leur gosse comme des merdes, en faisant de facto des merdeux encore plus ratés), point de salut. Comme ça commence à mourir à tour de bras, les survivants font une courte introspection : déprimant !

Et qu'est-ce que ça boit ! J'ai eu peur d'attraper une cirrhose à travers l'écran. Faut dire aussi que le lambda anglais est encore pire que le lambda français sur un point : il est affreux. Je veux dire, avec des têtes pareilles, normal qu'on devienne alcoolo ! (sans compter que pour forniquer avec des trucs pareils, faut avoir un bon gros coup dans le nez) Plus d'un millénaire de consanguinité insulaire, pas de cadeau. Plus de deux heures d'images gorissimes, des pointes d'humour, un non-moralisme dans ce naturalisme (on s'y fait chier comme dans un Zola), sur un an, d'un groupe d'amis, à la réalisation impeccable et aux acteurs totalement convaincants, on avait compris. À la fin, on n'a envie que d'une seule chose : vivre pleinement sa vie de bobo -- et ne jamais déménager, aller au musée et au concert, et peut-être même acheter une Rolex avant ses cinquante ans, parce qu'on ne sait jamais.