64 ans : c'est ce qu'il aura fallu pour monter enfin "les fiançailles au couvent" de Prokofiev. On aurait pu penser, pourtant, que Prokofiev est assez connu pour qu'un ne l'oublie pas (Zandonai, passe encore, mais Proko...). Et pourtant, cette charge anti-cléricale comique, occupant au final 15 minutes sur les trois heures de spectacle -- moins une petite demi-heure d'entracte, et une grosse dizaine de minutes d'ovation --, mais qui a imposé le titre -- tandis que la pièce originelle de Sheridan, qui a inspiré le compositeur et Mira Mendelssohn, s'appelle "la Duègne" --, aurait dû être du goût du soviétisme : raté.

Les raisons exactes ont dû être exposées durant la présentation préliminaire, à laquelle j'aurais pu, pour une fois, assister, étant arrivé assez tôt pour rester coincé dehors dans le froid ; mais finalement, un thé géant et une souris à attendre plus tard, ça été encore une fois raté. En revanche, comme nous avions, pour cette première (il n'y a que trois autres petites représentations : ce dimanche à 15h, puis les 1er et et 3 février, toujours à 20h), les deux tabourets de part et d'autre, et qu'il restait quelques places, nous avons donc atterri au tout premier rang, au dessus de la fosse d'orchestre (où nous avons donc pu voter pour les demoiselles les plus charmantes), tout près de la scène : simplement parfait (à ceci près que certains effets sont pensés pour être vus de face, sinon on aperçoit la machinerie, comme les personnages qui se cachent derrière les portes mouvantes).

L'opéra comique surprend encore et toujours très positivement : avec des moyens au final limités, on en arrive à un résultat épatant. L'orchestre du Capitole de Toulouse est toujours une valeur sure lorsque Tugan Sokhiev est à la baguette ; première mise en scène de Martin Duncan à laquelle j'assiste ; et pas un seul chanteur dont le nom me rappelle quelque chose. Les ninjas, presque tous présents à l'exception notable de quelques uns (l'ami berlinois et l'ami russe), ne s'y sont pas trompé. Il faut dire aussi que le spectacle a été créé au capitole il y a quelques jours, le 11 janvier, et que les critiques étaient déjà fort bonnes (le Merlin était dans la salle, on aura donc un article sur le Fig').

Sur la scène dépouillée (on voit les murs en brique tout proche de l'espace scénique), des portes et des murs se baladent, un choeur déguisé en tout et n'importe quoi (ça se termine en trip travelos), des scènes d'amour avec des poissons, bref l'opéra est bien mis en valeur (j'en ai entendu quelques uns qui n'ont pas accroché, mais je ne sais plus ce qu'ils y ont trouvé à redire...). Côté chanteurs, c'est un festival : en Espagne russophone, Louisa (Anastasia Kalagina) est promise en mariage au moche Mendoza (Mikhail Kolelishvili), par son père Don Jérôme (Brian Galliford), en l'échange d'un business de poisson (ridicules scènes d'amour de la truite et du homard) ; ceci n'est pas du goût de la demoiselle, qui préfère le charme d'Antonio (Daniil Shtoda -- look Eolas avec cheveux), son prétendant ami de son frère Ferdinand (Garry Magee), lui-même amoureux de l'héritière Clara d'Almanza (Anna Kiknadze). La duègne (Larissa Diadkova) va tout arranger, à force de déguisements de sa protégée afin d'organiser sa fuite dans les bras de son bienaimé, et d'intrigues pour séduire le riche marchand, malgré ses qualités physiques inférieures. En mariage, trompe qui peut : Clara et Louisa échappent à leurs pères, Clara et Ferdinand se marient en secret, Mendoza croit épouser Louisa et se retrouve avec la nourrisse, un beau bordel, le tout avec la complicité de moines (dont essentiellement le Père Augustin -- Eduard Tsanga) autant bourrés que corrompus.

Ça fuse dans tous les sens, c'est très drôle, et c'est remarquablement écrit par Prokofiev. Interprétation à la hauteur (quelles voix ! Le basse Mikhail Kolelishvili a ma préférence), orchestre impeccable, et en prime, au final, Garry Magee qui joue au devant de la scène du xylophone en chantant ! Du jamais vu. Le public a été totalement conquis.