Cette semaine, j'ai fait découvrir de l'intérieur le monde des bac+5 à la souris. C'est que depuis le temps que je lui en parle, il fallait bien que je le lui prouve. Par exemple, cette semaine, j'ai relu les slides les plus horribles que je n'ai jamais vu (pire que celles qu'on a nous en interne) : blindés de longues phrases de haut en bas écrits en police rouge vif et en mauvais français, tableaux énormes où l'on ne comprend rien, classification des idées mélangeant tout et n'importe quoi, c'est simple, pour un sujet qui relève de ma spécialité, en trente planches, je n'ai rien compris. C'est triste.

Mais encore, là, c'est juste du travail (donc de l'activité fictive : au final, c'est toujours l'État qui paie des projets qui rament à de grosses boîtes -- et au moins eux, ils n'ont pas de problème de budget de CE). Mais dès qu'il s'agit de politique, on atteint rapidement les sommets de l'indigence intellectuelle. Et ce chez des personnes qui sont même de très grands amis, des gens très bien sous tout rapport. Très polis (même s'il peut arriver de sortir avec un flingue, sait-on jamais), très ouverts (sauf avec les Arabes en général, mais même avec tous les Arabes connus -- qui eux sont très bien, contrairement "aux autres" --, ce qui inclut des petites amies -- oui oui), et même quelque peu cultivé (la référence implicite à Hammourabi n'est en revanche pas perçue, faut pas abuser).

Des gens qui sont des scientifiques, à fond, qui ont fait des maths et tout. Mais qui n'arrivent pas à tenir un seul raisonnement cohérent qui ne se contredise pas toutes les trois lignes. Qui ne peuvent apporter aucune source sérieuse étayant leurs dires, même s'ils sont certains de ce qu'ils avancent. Qui préfèrent attaquer sur la forme (accusée d'être péremptoire, ou trop longue [!!] ou trop documentée) que sur le fond face à des arguments irréfutables. Qui préfèrent vivre dans un monde fantasmé, et accuser les réalistes d'être eux dans le rêve et le déni de réalité. Et j'en passe.

Bref, la caricature d'un débat sur la laïcité (déjà caricatural en soi). Mais ça ferait certainement du bien, pour en revenir à ce débat, de lire les mails que je reçois (et la souris aussi, à présent, fiat lux), qui fleurent fortement la haine raciale. Parce que c'est vers cela, et précisément vers cela que l'on tend. Quand on entend "échec du multiculturalisme", assertion sans aucun fondement sérieux, il faut prévoir la "mission-débat" sur l'intégration des musulmans décidée dans la foulée. L'hypocrisie est toujours le premier ennemi.

Qui plus est, ce mouvement extrémiste s'accélère visiblement : visitez les commentaires du Figaro, du Point, et de quelques autres encore. Réagissant à la pétition de l'institut pour la justice (un nouveau groupement de fachos victimistes très actif), en avançant les véritables faits, la véritable biographie du suspect, etc, et concluant qu'on n'allait tout de même pas mettre a priori des innocents en prison par suspition d'un éventuel acte horrible, je me suis fait qualifier de... criminel ! C'était d'ailleurs avant le rapport officiel, qui passé à la moulinette journalistique (que n'arrange pas Google : les premières réponses sont toujours le Figaro, le Point et le Nouvel Obs) devient une série de défaillance alors même que tous les magistrats sont mis hors de cause. Les penseurs concernés s'étranglent et reprennent les fondamentaux.

Ce lundi, Méluche était opposée à Marine sur BFM tv. Un vrai débat politique : Le Pen assène, Mélanchon note et réplique argument par argument, sans rien oublier, avec de formuler ses contre-propositions. Au-delà même de savoir si l'on n'est d'accord ou pas avec Méluche (et avec le personnage, les deux étant toujours à distinguer), on est bien loin des questions de terroir (Jacob vs DSK) ou autres conneries. On est dans une opposition entre le préjugé et l'argumentation. Toujours est-il que l'argumentation, c'est-à-dire la réflexion, ne touche absolument pas le politisé de base.

Pourquoi ? La raison est bassement psychologique. Il s'agit de remettre en cause son système de pensée. Ce qui a l'air simple est en réalité à la base d'une évolution de l'humanité à pas de fourmis. Prenez, dans les sciences, un grand mathématicien tel que Hilbert : jamais n'a-t-il pu admettre que Gödel avait raison. Parmi les philosophes, c'est même la caractéristique de base -- ce qui permet la construction de théories fumeuses et contradictoires entre elles sur des fondations quasi-inexistantes. Les physiciens font un peu plus d'efforts, puisque leurs théories sont régulièrement remplacées de fond en comble -- c'est ce qui leur a permis aussi de ruiner la philo sur leur domaine. Les économistes se cherchent, mais les vrais, pas les rigolos (même bac+18), ont toujours une méthode clairement exprimée (obédience universitaire oblige). Les sociologues sont attaqués, mais ils ne s'en sortent pas mal du tout.

Toujours est-il que l'immense majorité de la population, ou des spécialistes pris en dehors de leurs domaines, ou des politiciens (spécialistes en rien, généralistes en quelque peu) sont incapables de sortir de leurs schémas irrationnels. Mais il reste de l'espoir pour les plus intelligents. Ce que j'aimerais, avec ma provoc' et mon air hautement "pédant" (je cite), c'est d'arriver à insuffler cela : arriver à remettre en cause son système de pensée, si l'on n'y trouve pas de base solide, s'extraire de ses préjugés. La forme n'est peut-être pas idéale, mais après quelques millénaires d'échec (lisez Confucius : tout y est, sauf nous), on peut essayer autre chose, non ? Je suis sûr que vous pouvez comprendre.

Tenez, un bout de Confucius pour la route : Le Maître dit : « Étudier sans réfléchir est une occupation vaine ; réfléchir sans étudier est dangereux. » (II.15)


add: billet d'Eolas sur les rapports en question ; malheureusement probablement trop long pour les simplistes, qui préfèreront toujours appeler à la peine de mort.
add2: Telos, du multiculturalisme et de nos propres errements.
add3: Marine LePen remercie l'UMP et ses "débats" sur l'Islam (avec un peu de chance, elle fera 25% au lieu de 15 grâce à eux, dit-elle)
add4: exemple d'expression de haine (not. raciale) pure, sur un billet qui justement la dénonce, avec mon commentaire dedans en réponse aux excités