L'orchestre de Paris, c'est mieux le jeudi. B#5, l'ami japonais et un ami ninja l'ont confirmé : la veille, c'était essuyage de plâtres, entre un sonotones faisant Larsen qui a gêné tout le monde (jusqu'au pianiste !), des applaudisseurs précoces et même, paraît-il, une caméra qui a failli faire partie du public contre son gré. Le jeudi, impec', pas de parasite (mis à part un gros *cough* deux notes avant la fin de la seconde partie du concerto), caméras stables, et silences quand il en faut.

Assez extraordinairement, le rang A était passablement abandonné. Du coup, la souris et moi ne rejoignons pas nos places excentrées du même rang, côté pair (abandonnant tout espoir de mater le pianiste), d'autant qu'elles sont squattées ; on se place plutôt plein centre impair, à côté de Serendipity d'un côté (qui jouxte le couple d'aristos) et un ami ninja de l'autre. Placement parfait. Arrive Lola (clap clap clap ! Je sors mes jumelles) puis le chef : Kazuki Yamada, plus japonais que ça tu meurs. Tout petit, tout poli, sa technique de direction est un art martial : chaque coup est calculé, sec, incisif, la baguette en fait d'ailleurs les frais en allant voltiger lors de la première pièce.

C'est que l'ouverture traditionnelle, de "Russlan et Ludmilla" de Glinka en l'occurrence (pas vu l'ami russe, d'ailleurs), est très festive, relevée, joyeuse, de la bonne humeur en barre mais sans sucres ajoutés. J'adore la musique russe. Six minutes, et grand chambardement pour la mise en place du piano. On ne voit plus Lola -- au basson toute la soirée, le contrebasson étant le vieux chauve qui parfois la remplace --, c'est très triste. J'ai en revanche une caméra alignée pile en face de moi, placée à une vingtaine de centimètres à peine du clavier. Pas trop oppressant, dans le genre. J'ai donc tantôt pris un air sérieux, engagé, rêveur, impliqué, j'espère que je passerai bien à la téloche (on dit que c'est pour C+, mais le programme parle du concert du 15 diffusé en direct sur orchestredeparis.com, citedelamusique.tv, ARTE Live Web, différé sur France Musique et Maestro sur Arte : il faudra demander à Kaptation, toute mignonne en bout de rang E -- comment fait-elle pour paraître 25% de moins que son âge, bon sang ?).

C'était donc du Khatchaturian, le concerto pour piano en ré bémol majeur. J'adore Khatchaturian, mais j'étais certain de ne pas connaître cette oeuvre -- j'ai ensuite eu un vieux doute, mais il y a peut-être des parties qui ont été reprises dans Gayaneh, ou empruntées de Borodine, je ne saurais dire. Il n'y a jamais assez de Khatchaturian au programme des salles parisiennes, et le guide nous fait son mea culpa : c'est une entrée du compositeur au répertoire ! (il me semble qu'il y aura Gayaneh l'année prochaine, à reconfirmer)

C'est absolument génial. Jean-Yves Thibaudet à l'oeuvre, avec de grands moments de virtuosité. Ce n'est que lorsqu'il salue que je remarque qu'il n'y a pas que son costume (de type plusieurs pièces noires différentes cousues -- du Kenzo ? Veste trop cintrée et trop haut sur le col, malheureusement) et sa chemise (col tout plat très ouvert, un peu kakou sans être BHL) qui ne soient étranges : il a une espèce de diadème autour du cou, et un autre en boucle de ceinture (Saturne, manifestement). Oh my god. Quelle horreur. Non, je dis non.

Le rappel se fait sentir sous le tonnerre d'applaudissements. Annonce : une pièce de Choura Tcherkassky, pianiste (américain d'origine ukrainienne, dit Google), 1925, prélude mélancolique. Ça c'est le genre de découverte qui peut vous faire oublier un mauvais goût vestimentaire patent. La construction n'est pas forcément très complexe, mais ça marche très bien.

Entracte : la souris retrouve deux amies khâgneuse (dont l'une bosse pour Pleyel, rayon mécènes), j'abuse de Serendipity pour corriger mes approximations linguistiques sur mon dossier d'évasion sociale. C'était évidemment très drôle, puisque le fondateur de l'école en question était son voisin -- non, on ne lui a pas demandé de l'aide, hum (quoique, je pourrais lui demander son avis, après tout, il s'ennuie un peu quand il perd sa femme).

La seconde partie s'annonce tardive -- on terminera à 22h20. Les lumières sont redevenues normales, les caméras se sont évaporées, on revoit l'émouvante frange de Lola dépasser. Le petit jeune chef Japonais, toujours sans partition ni barrière de recul, réapparaît dans son smoking mesure avec ceinture de soie bleue nuit épaisse et bretelles à peine visibles. Tout les éléments sont là pour une magnifique symphonie n°6 Pathétique de Tchaïkovski. Et comment... En bonus, une gestion parfaite de la fin du troisième mouvement (qui fait partie de ces moments où le public est pris d'une irrésistible envie d'applaudir, ce qui est en réalité l'une des deux raisons de rétablir la peine de mort -- avec le spamming), enchaînant magnifiquement sur l'adagio lamentoso, lui-même fabuleusement achevé dans une trentaine de secondes de silence. Quand même.

Des concerts comme ça, on redemande !