"L'exercice de l'État" est un film singulier que j'aurai plaisir à compter dans ma dvdthèque. Après un cours de droit constitutionnel, quoi de mieux, un samedi soir, que de rattraper son retard cinématographique par un film qui entre dans la mécanique du pouvoir ? Pierre Schoeller ne manque pas de ressources ni de surprises — un film produit par les abominables frères Dardenne, et dont il compose aussi une BO de type très contemporain. On commence par une scène de rêve surprenante, qui annonce un symbolisme que l'on retrouve tout le long du film. Des kurokos mettent en place le cabinet ministériel, où une femme nue et offerte se jette dans la gueule d'un crocodile géant. Voilà qui invite à l'interprétation.

La principale, à mon sens, est l'opéra auquel doit assister le ministre, pour l'anniversaire de sa femme, à contre-coeur : le crépuscule des Dieux. Mais l'opéra est annulé, grève à Bastille (petite erreur de réa sur l'heure de début, au passage) : dans ce pays, même le crépuscule marche de travers. Pendant ce temps-là, au cabinet, le directeur parle avec un subordonnée, lui aussi sorti du "sérail" (de l'ENA ou du corps des mines, on comprend) : il fait part de ses doutes, devant "la vieille godasse qui prend l'eau partout" qu'est devenu l'État, et le pouvoir véritable, avec les finances pourries et la perte de souveraineté ; il a donc fait un choix : passer au privé, s'en prendre aux intérêts du ministre (et du ministère ?) sur la privatisation des réseaux ferrés auxquels ils rechignent.

Oui, ce film sonne vrai. C'est un sacré exploit : montrer comment s'articulent les relations au sein du cabinet ministériel, mais aussi entre les ministres, sous Matignon, le tout piloté par la présidence, dans l'ombre. Comment les clashs naissent et se gère, comment fait-on les rois (sur un trône, évidemment — comprendre que notre héros apprend la nomination qui le sauve d'une position politique insoutenable sur la cuvette des chiottes, toujours le symbole). On pourrait se dire que c'est incroyable, ces histoires. Comment se sauve-t-on ? En assassinant un gênant qui brigue le poste-parachute ; oui mais par quelle méthode ? En lui donnant un poste de très haut fonctionnaire qu'il ne peut pas refuser. Toute cette cuisine (puante, lorsqu'on considère les responsabilités et le financement sur fonds publics) dont nous parle Authueil ; qui a adoré.

La performance d'Olivier Gourmet, dans le rôle du ministre des transports, est extraordinaire (on sait depuis longtemps que j'adore cet acteur, qui a un côté goernien d'ailleurs). On le suit quasiment en caméra subjective. Que peut-il faire ? Un accident grave : il doit se déplacer, avec une mise en oeuvre de moyens onéreuse, dans un état de fatigue déplorable, pour finalement ne servir à rien sur le fond de l'histoire. Celle qui ne le quitte jamais : son assistante de communication (Zabou Breitman). Celui qu'il a toujours au bout du fil, son ancrage, dans la tranquillité relative des ors de la République : son indispensable dir de cab (Michel Blanc).

Schoeller décide de jouer sur deux tableaux : la mécanique de l'État, de l'exercice du pouvoir, de la politique, à travers la privatisation dont le ministre ne veut pas, mais pour laquelle il doit avaler son chapeau, renier ses convictions, renier lui-même, renier ses amis, ses proches, sa crédibilité ; et le côté humain, essentiellement avec l'histoire du chômeur longue durée réhabilité comme chauffeur. Car notre ministre est humain, il se recueille, il cherche le contact avec la base ; mais la base est détachée, elle ne comprend plus ce pouvoir qui ne fait jamais ce qu'il faut, ce qu'ils veulent, pire, ce qu'ils disent ; la base est en colère, elle ne cherche même plus à communiquer, elle agresse, elle attaque. Aucune solution n'est trouvée. Dans les transports, notre chauffeur finit (littéralement) broyé ; notre ministre, qui tel le tigre affamé, attaqué, préparait une contre-offensive sanglante, est miraculé. Le court épisode de la fausse-route, lorsque le ministre a failli s'étouffer entre deux dossiers traités à des heures tardives avec son équipe de jeunes renards, trouve là son apogée. Moment humain (discours personnel prononcé à voix basse durant un choeur sarde d'une grande émotion) ; puis retour, bandé mais en vie, dans la fosse dorée du pouvoir. Bataille permanente où l'on n'est jamais sûr des amitiés, de tous les côtés, malgré les invitations. Profondeur psychologique tourmentée des tenants du pouvoir.

On pourrait faire quelques reproches, à ce film, mais son ensemble est tellement d'une bonne tenue, d'une documentation et d'une communication travaillées, pour un véritable traitement original qui ne montre pas des arcanes stéréotypées, qu'on ne peut que le saluer. Un film à voir et à revoir.