"Moneyball" a été traduit par "le stratège" : ce n'est pas bête, mais on se demande qui est ce stratège, à moins qu'il ne soit bicéphale ; en tout cas, on peut regretter la disparition d'un terme qui est devenu incontournable, en dix ans, dans le monde du baseball américain.

Tout commence dans une équipe pauvre d'Oakland : leurs résultats sont intéressants, mais ils se font sans cesse dépouiller de leurs meilleurs éléments. Le manager (Brad Pitt) le sait bien, mais comment faire ? Il cherche une nouvelle voie, et va la trouver par hasard, en la personne d'un jeune diplômé de Yale (Jonah Hill), geek de l'informatique, mais surtout... économiste ! [attention, ça va spoiler]

Et là, il apprend que non seulement ses meilleurs joueurs sont essentiellement victimes d'une bulle spéculative, mais qu'en plus, ce n'est pas parce qu'on a les meilleurs joueurs qu'on a la meilleure équipe ; non, on a la meilleure équipe parce qu'on peut répondre à une problématique avec un mécanisme, un engrenage, une utilisation stratégique de pièces spécialisées qui, ça tombe bien, peuvent être modélisés par des fonctions du jeu, associées à des points comme évaluation de performances précises. Des tableaux, des chiffres, des formules de maths : on hache, on fait du data mining, et on en sort... de l'improbable.

Les statistiques ne s'embêtent pas de ce que les vieux dinos pensent d'un joueur pas assez beau (ou de sa petite amie pas assez belle : certainement un manque de confiance en soi), trop fêtard, trop vieux, trop étrange : froide réalité et jeu d'échecs — ou de black jack, c'est selon. Butinage de ces joueurs en solde, modélisation de la partie parfaite, mais ça ne prend pas : le problème, c'est aussi le management. À commencer par les dinos qui peuplent les instances sportives ; on en vire un, mais on doit bien garder le coach (Philip Seymour Hoffman), qui n'écoute pas ce qui lui semble contre-intuitif. Comment le faire s'exécuter ? L'équipe s'engouffre, le plan génial prend l'eau. Idée de génie du manager-entrepreneur : donner dans la coupe de rosier, se séparer des meilleurs éléments qui font de l'ombre pour obliger à se servir des autres ; sacrifice de la reine. Et intervention directe auprès des joueurs, aussi.

Et paf, ça marche ! Records historiques. Pour de vrai, parce que oui oui, c'est basé sur une histoire vraie — avec de vrais morceaux d'images d'archives dedans. La théorie : sabermetrics. Les économistes et les managers, en symbiose, contre les dinosaures qui pensent toujours avec des méthodes d'il y a 150 ans, parce que bon, elles ont 150 ans, quoi (et que ceux qui veulent remettre le système en cause ont certainement quelque chose à lui reprocher — bein oui, justement). Très belle réalisation de Bennett Miller, tant sur la dramaturgie que sur le rythme (formidable scène de trading de joueur, on dirait du LBO — faudrait qu'un trader nous dise ce qu'est cette méthode, ça va très vite). Un très bon film, en somme.