Il faisait bien moche, ce lundi, dans le Sud parisien tout mort de la cité universitaire... Le théâtre de la cité internationale est tout petit mais on n'y est que mieux. Là, Cédric Andrieux, danseur contemporain qui a passé la majorité de sa carrière dans la troupe de Merce Cunningham, qu'il a quitté peu avant la mort du maître, donne un one-man-show monté par Jérôme Bel, le même Bel qui avait commencé avec Véronique Doisneau (2004, à Garnier), réadapté en Isabel Torres (2005), et avait continué avec la plus confidentiel "Pichet Klunchun and myself" (danseur thaïlandais, 2005 aussi). Avant de donner ce nouvel épisode en 2009, au fruit d'un échange d'interviews biographiques qui avaient suivi une rencontre du hasard à Lyon, pour "The show must go on".

Cette fois, le spectacle dure 1h20 (contre environ 30 minutes pour Doisneau). Le danseur parle aussi lentement, fait de longues pauses, et se livre tout entier. Par des touches biographiques sur des détails, incongrus, touchants. Sa mère qui pensait la danse contemporaine comme source égalitaire ; avant qu'il ne se confronte au CNSM de Paris et sa doctrine élitiste. Les professeurs qu'il a eu et qui n'ont jamais cru en lui ; alors qu'il s'en sort avec les honneurs. Ses amours avec des danseurs américains qui ont influencé sa carrière, dans une première troupe où il doit cumuler les petits jobs, avant de tomber sur Merce Cunningham et de tomber amoureux de sa danses si particulière (on avait déjà eu du Cunningham dans Doisneau). "Merce" dont les exercices matinaux lui ont assez vite paru pénibles et très répétitifs, outre que la grammaire particulière du chorégraphe et son âge avancé impliquent une méthode de travail poussive à base de mouvements des jambes, puis du buste et enfin des bras (selon 18 positions), avec des positions improbables modélisées sur ordinateur sans trop de considération des réalités physiques.

Mais ce manque de confort n'était-il pas une question de maturité non-acquise ou de formation initiale ? Dès qu'il comprend que Cunningham ne cherche pas le mouvement parfait mais au contraire pousse à l'absurde impossible pour flirter avec les limites et trouver ce qui l'intéresse, il se détache du perfectionnisme qu'on lui a inculqué pour trouver le sens de l'art par l'essai... et de l'équilibre personnel. Mais avec la lassitude, au bout de bien des années (sept, si je compte bien), avec le désir aussi de retourner en France et d'interpréter d'autres rôles, à l'approche d'une fin de carrière, il s'engage à Lyon et fait de nouvelles découvertes.

Le monologue est émaillé de courts extraits de ce qu'il a pu danser, des exercices de Cunningham, des explications sur sa manière de travailler, d'autres chorégraphes, le tout sans musique, et cela se finit sur du Jérôme Bel, lorsque dans "The show must go on" c'est au tour du danseur de regarder le public (ou du public de se faire regarder ?), cette fois en musique. On est toujours surpris par la présence scénique, par la maîtrise du danseur dès qu'il se met à bouger. C'est touchant, c'est drôle — ah, la combinaison orange atroce... Il a vite fait de l'enlever pour revenir au jogging —, irrésistible même avec ce parti pris de détachement monocorde, et finalement, c'est extrêmement pertinent. Le danseur contemporain dans tous ses états.

Une excellente soirée.